Il est des obstacles à toute réforme de l’école qui perdurent et se renforcent malgré toutes les déclarations d’intentions, tous les affichages de nouveaux projets éducatifs, tous les appels à faire du neuf. Le vieux persiste sous le regard amusé des vieux monstres tapis dans le clair obscur, comme l’évoque Gramsci dans l’une de ses phrases les plus célèbres : « L’ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour… »
J’ai évoqué à de nombreuses reprises, comme d’autres, m’appuyant sur les réflexions des Morin, Meirieu, Giordan, des prospectivistes, le problème de la conception des programmes. Envers et contre tout, nonobstant l’explosion des savoirs et de leur diffusion, on persiste à ne les concevoir que par rapport aux disciplines scolaires classiques immuables, légèrement actualisées de temps en temps, généralement en augmentant leur poids et leur cloisonnement. C’est comme le bac, il est quasiment impossible d’y toucher. Il est même impossible de reprendre le problème pour créer enfin une cohérence des programmes avec les finalités et pour lutter contre l’ennui terrible des élèves.
Il est un autre obstacle majeur que bien peu de spécialistes, vrais ou non, osent évoquer, ne serait-ce que du bout des lèvres, c’est celui du cours. Le métier d’enseignant est de faire cours. Faire cours, c’est admettre et revendiquer la place dominante du maître qui sait et qui transmet à ceux qui ne savent pas. Il faut alors bien préparer son cours, c’est-à-dire son déroulement dans le cadre de l’heure de cours, ce qui relève de l’exploit. Il faut le rendre intéressant avec des techniques artisanales bien connues : donner du rythme, injecter des moments d’humour, surprendre pour maintenir l’attention, donner la parole avec des questions préparées et les réponses attendues, évaluer la compréhension immédiate pour reformuler les explications magistrales, utiliser les technologies nouvelles pour moderniser les illustrations et tenir compte de l’attirance qu’elles exercent sur les élèves, etc. Tout ce travail est méritoire, épuisant. Il est souvent désespérant : pour un cours sur trois qui a « marché » on ne sait pas trop pourquoi, deux ont été pénibles, on se sait pas trop pourquoi non plus, et pourtant, ils ont été bien préparés et même des inspecteurs experts n’auraient pas fait mieux. Ils se gardent bien d’ailleurs de tenter de le faire.
Le cours classique ne s’appuie que sur les savoirs disciplinaires (des contenus) et didactiques (la logique interne de la discipline) de l’enseignant. Il repose en partie sur le talent d’orateur ou de communicant ou de comédien du professeur. Dans la phase de préparation, l’enseignant tente de prendre en compte les savoirs initiaux et les représentations des élèves mais il ne peut que les supposer ou les imaginer en se remémorant ses propres parcours ou ceux de ses enfants. Comme le temps donné à l’expression des élèves est toujours faible ou nul (une heure de cours, c’est court !), que la tendance au questionnement socratique interdit toute possibilité d’expression spontanée vraie (les questions sont inductrices, orientées et le maître ne s’intéresse qu’aux réponses qu’il attend pour poursuivre son cours), il est impossible de travailler avec et sur les représentations des élèves. Il est même impossible de les faire travailler. D’ailleurs, on admet depuis toujours que travailler à l’école, c’est d’abord écouter attentivement et poliment, c’est trouver les réponses attendues par l’enseignant à des questions qui n’en sont pas, c’est faire des exercices d’application même sans comprendre, c’est faire ses devoirs, après avoir relu le cours, et apprendre ses leçons.
Le jour où l’on admettra que ce modèle est périmé, on aura fait un pas de géant dans la nécessaire transformation de l’école. L’entrée dans l’ère numérique peut sans aucun doute aider à cette prise de conscience et à l’émergence de nouveaux modèles, à la condition majeure, fondamentale, déterminante, que les technologies nouvelles ne soient pas utilisées pour améliorer en apparence les modèles usés, les rendre plus appétissants, mais pour en inventer d’autres. Mettre de la confiture sur le pain peut plaire un moment, mais il faudra bien se résoudre à changer le pain. Quelques pistes liées à la nécessaire rupture avec les sacro saints programmes que personne ne parvient jamais à terminer sont à étudier et à expérimenter. Les nouveaux programmes devront être totalement repensés, parfaitement cohérents avec les finalités et avec de grands objectifs généraux transversaux. Le principe « une heure/une classe/un cours » devra être abandonné.
Plus le cours magistral classique sera court, mieux ce sera. Plus les cours conférences d’un professeur pour une classe seront remplacés par des conférences données avec les TIC ou « en direct live » par des savants, des artistes, des professionnels des métiers concernés pour des grands groupes en salle adaptée ou pour les élèves chez eux, mieux l’on réussira à combattre l’ennui ravageur.
Plus les professeurs adopteront la pédagogie de la mise en situation, de la résolution de problèmes, de la recherche des réponses à des questions clés, plus ils redonneront du sens à leur action. Plus les élèves travailleront, mobiliseront leur intelligence, poseront des problèmes, produiront des savoirs et de la pensée, perturberont les déroulements qui ne sont logiques que pour le professeur, plus l’éducation sera en mesure de répondre aux nouveaux contextes et aux enjeux des dix ou vingt ans qui viennent
Les TIC peuvent apporter beaucoup avec l’accès aux savoirs savants et aux œuvres, avec les possibilités de développer l’expression/communication vraie (je/tu/nous), de mettre en évidence et d’exploiter la méta cognition, de mettre en valeur le travail des élèves et des groupes d’élèves pour construire eux-mêmes, accompagnés par les professeurs, leur savoirs et leurs compétences.
Mais vous n’êtes pas obligé d’être d’accord ! |
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