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par Pierre Frackowiak lundi 8 août 2011 - 5 réactions |

Faire cours court.

 

Il est des obstacles à toute réforme de l’école qui perdurent et se renforcent malgré toutes les déclarations d’intentions, tous les affichages de nouveaux projets éducatifs, tous les appels à faire du neuf.

Le vieux persiste sous le regard amusé des vieux monstres tapis dans le clair obscur, comme l’évoque Gramsci dans l’une de ses phrases les plus célèbres : « L’ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour… »

 

J’ai évoqué à de nombreuses reprises, comme d’autres, m’appuyant sur les réflexions des Morin, Meirieu, Giordan, des prospectivistes, le problème de la conception des programmes.

Envers et contre tout, nonobstant l’explosion des savoirs et de leur diffusion, on persiste à ne les concevoir que par rapport aux disciplines scolaires classiques immuables, légèrement actualisées de temps en temps, généralement en augmentant leur poids et leur cloisonnement.

C’est comme le bac, il est quasiment impossible d’y toucher. Il est même impossible de reprendre le problème pour créer enfin une cohérence des programmes avec les finalités et pour lutter contre l’ennui terrible des élèves.

 

Il est un autre obstacle majeur que bien peu de spécialistes, vrais ou non, osent évoquer, ne serait-ce que du bout des lèvres, c’est celui du cours.

Le métier d’enseignant est de faire cours. Faire cours, c’est admettre et revendiquer la place dominante du maître qui sait et qui transmet à ceux qui ne savent pas.

Il faut alors bien préparer son cours, c’est-à-dire son déroulement dans le cadre de l’heure de cours, ce qui relève de l’exploit.

Il faut le rendre intéressant avec des techniques artisanales bien connues : donner du rythme, injecter des moments d’humour, surprendre pour maintenir l’attention, donner la parole avec des questions préparées et les réponses attendues, évaluer la compréhension immédiate pour reformuler les explications magistrales, utiliser les technologies nouvelles pour moderniser les illustrations et tenir compte de l’attirance qu’elles exercent sur les élèves, etc.

Tout ce travail est méritoire, épuisant. Il est souvent désespérant : pour un cours sur trois qui a « marché » on ne sait pas trop pourquoi, deux ont été pénibles, on se sait pas trop pourquoi non plus, et pourtant, ils ont été bien préparés et même des inspecteurs experts n’auraient pas fait mieux. Ils se gardent bien d’ailleurs de tenter de le faire.

 

Le cours classique ne s’appuie que sur les savoirs disciplinaires (des contenus) et didactiques (la logique interne de la discipline) de l’enseignant.

Il repose en partie sur le talent d’orateur ou de communicant ou de comédien du professeur.

Dans la phase de préparation, l’enseignant tente de prendre en compte les savoirs initiaux et les représentations des élèves mais il ne peut que les supposer ou les imaginer en se remémorant ses propres parcours ou ceux de ses enfants. Comme le temps donné à l’expression des élèves est toujours faible ou nul (une heure de cours, c’est court !), que la tendance au questionnement socratique interdit toute possibilité d’expression spontanée vraie (les questions sont inductrices, orientées et le maître ne s’intéresse qu’aux réponses qu’il attend pour poursuivre son cours), il est impossible de travailler avec et sur les représentations des élèves.

Il est même impossible de les faire travailler.

D’ailleurs, on admet depuis toujours que travailler à l’école, c’est d’abord écouter attentivement et poliment, c’est trouver les réponses attendues par l’enseignant à des questions qui n’en sont pas, c’est faire des exercices d’application même sans comprendre, c’est faire ses devoirs, après avoir relu le cours, et apprendre ses leçons.

 

Le jour où l’on admettra que ce modèle est périmé, on aura fait un pas de géant dans la nécessaire transformation de l’école.

L’entrée dans l’ère numérique peut sans aucun doute aider à cette prise de conscience et à l’émergence de nouveaux modèles, à la condition majeure, fondamentale, déterminante, que les technologies nouvelles ne soient pas utilisées pour améliorer en apparence les modèles usés, les rendre plus appétissants, mais pour en inventer d’autres.

Mettre de la confiture sur le pain peut plaire un moment, mais il faudra bien se résoudre à changer le pain. Quelques pistes liées à la nécessaire rupture avec les sacro saints programmes que personne ne parvient jamais à terminer sont à étudier et à expérimenter. Les nouveaux programmes devront être totalement repensés, parfaitement cohérents avec les finalités et avec de grands objectifs généraux transversaux. Le principe « une heure/une classe/un cours » devra être abandonné.

 

Plus le cours magistral classique sera court, mieux ce sera.

Plus les cours conférences d’un professeur pour une classe seront remplacés par des conférences données avec les TIC ou « en direct live » par des savants, des artistes, des professionnels des métiers concernés pour des grands groupes en salle adaptée ou pour les élèves chez eux, mieux l’on réussira à combattre l’ennui ravageur.

 

Plus les professeurs adopteront la pédagogie de la mise en situation, de la résolution de problèmes, de la recherche des réponses à des questions clés, plus ils redonneront du sens à leur action.

Plus les élèves travailleront, mobiliseront leur intelligence, poseront des problèmes, produiront des savoirs et de la pensée, perturberont les déroulements qui ne sont logiques que pour le professeur, plus l’éducation sera en mesure de répondre aux nouveaux contextes et aux enjeux des dix ou vingt ans qui viennent

 

Les TIC peuvent apporter beaucoup avec l’accès aux savoirs savants et aux œuvres, avec les possibilités de développer l’expression/communication vraie (je/tu/nous), de mettre en évidence et d’exploiter la méta cognition, de mettre en valeur le travail des élèves et des groupes d’élèves pour construire eux-mêmes, accompagnés par les professeurs, leur savoirs et leurs compétences.

 

Mais vous n’êtes pas obligé d’être d’accord !

Réactions à la vidéo
  • (xxx.xxx.xxx.121) 8 août 2011 14:35

    Comme tu as raison, Pierre ! 

    Je crois surtout que la religion du "cours" repose essentiellement sur une confusion, indigne d’un étudiant d’IUFM, celle qui confond une "information" et une "connaissance". 
    Même si une connaissance inclut souvent une information, elle ne peut apparaître que si cette information est ensuite travaillée, décortiquée, comparée, contestée, à la lumière d’autres informations.

    J’ajouterai même qu’elle apparaîtra plus sûrement, si l’information n’est pas ce qui démarre le processus. 

    Pour que cette information m’aide à construire une connaissance, il faut qu’elle arrive comme apport éclairant à un questionnement personnel, provoqué par une recherche en petit groupe autour d’un problème. 
    Il y a beau temps que ceci a été largement démontré : le cours est impuissant à provoquer le moindre apprentissage. Les raisons en sont innombrables : d’abord, même simplement pour le comprendre, il faut appartenir aux "profils d’apprentissage auditifs", qui sont très rares : l’immense majorité des élèves ont un profil visuel et actif : ils ont besoin de faire et de voir pour comprendre et retenir. Ensuite, il faut savoir prendre des notes, ce qui n’est généralement pas enseigné. Enfin, il faut retravailler sur ces notes, en petits groupes, pour pouvoir compléter grâce aux notes des autres ce qui a échappé à l’audition...

    On peut commencer à travailler comme cela en Fac — et encore. A l’école primaire ou au collège, c’est une absurdité que de le croire possible.

    Et on continue ? Coriaces les habitudes scolaires !
    Merci Pierre de les secouer une fois de plus...
  • par Pierre Frackowiak (xxx.xxx.xxx.250) 8 août 2011 17:56
    Pierre Frackowiak

    Message de Muriel Quonian sur Facebook : « il serait intéressant d’affiner la question "TIC = outil or not outil "... et leur place dans la classe. Je pense que c’est un outil d’individualisation, certes, mais si cela reste un rapport enseignant/enseigné, on n’a rien fait avancer ! dans TIC, il y a Communication et c’est là, à mon avis le fabuleux potentiel à développer... sans oublier que pour apprendre rien ne vaut les échanges avec les pairs au sein d’une dynamique de classe... qui si elle est coopérative et favorise l’expression n’en est que plus efficace ! un certain Freinet l’a expérimenté en son temps... et quelques inconscients poursuivent ce chemin... avec les TIC... mais pas que smiley) »

  • par Pierre Frackowiak (xxx.xxx.xxx.250) 8 août 2011 18:00
    Pierre Frackowiak

    Commentaire de Georges Gauzente sur messagerie : Eh oui ! Les inspecteurs n’ont pas remis en cause fondamentalement les règles qu’ils se sont données au 19 ème siècle ! Je me souviens du petit scandale que j’avais siscité en affirmant qu’il n’y avait aucune légalité ni légitimité à exiger un "affichage réglementaire". Même Jules Ferry avait rappelé qu’il n’y avait aucune obligation. Quant à l’accompagnement professionnel, que nous avions tenté de construire, cela remettait en cause évidemment la pratique d’une préparation formelle et codifiée. De ce point de vue, faut bien dire que les iufm n’ont guère fait avancer les choses.

  • (xxx.xxx.xxx.45) 9 août 2011 22:35

    en même temps, c’est un peu confondre le rôle de l’enseignant avec la rôle de la vie.

    le système actuel était valable à une époque où les enfants allaient à l’école 6h/jour de 6 ans à 11 ans. il leur restait assez de temps pour créer des situations problèmes et , sachant lire et compter, chercher des solutions dans les livres.
    aujourd’hui, où les enfants vont à la crèche à 3 mois et à l’école à 2 ans 1/2, restant à la cantine et à la garderie, ce jusqu’à 20 à 30 ans, sans compter le chômage, forcément, ils ont du mal à vivre les "situations à résoudre" que toute vie devrait mettre devant eux.
    ce ne sont pas les programmes de l’école qu’il faudrait changer, mais bien le tissu social tout entier, avec en premier lieu cette priorité donnée à la sacro-sainte "carrière" des parents qui les entasse tous dans des mégapoles où il n’y a aucun espace de vie pour leurs enfants.
    il faudrait savoir, à la fin, pourquoi on vit.
    et si c’est pour pondre des enfants et les laisser entièrement élever par la collectivité puis travailler pour elle, moi, je trouve que c’est plus la peine de continuer.
  • (xxx.xxx.xxx.107) 12 août 2011 12:39

    Bravo pour ce billet vraiment très intéressant. J’avais rédigé un billet similaire sur ce thème, notamment sur l’évolution du rôle de l’enseignant.


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