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par Pierre Frackowiak lundi 21 novembre 2011 - 6 réactions |

Les maux des mots

 

Les mots ont une histoire.

 

A l’Education Nationale, il est des mots anciens qui s’usent, qui se travestissent ou travestissent les réalités, qui finissent par ne plus avoir de sens Il est des mots qui surgissent soudain dans le vocabulaire professionnel, venant par exemple du monde industriel ou financier, qui s’imposent ou sont imposés, qui polluent les représentations de l’acte éducatif. Il est des mots qui épuisent les enseignants dès qu’ils les entendent ou les lisent dans les notes de service et qui soutiennent les volontés d’infantilisation ou d’aliénation. Il est des mots qui angoissent les enfants et les parents et qui changent pour produire le même effet

 

Il est des mots qui font partie depuis toujours du vocabulaire des progressistes et dont les conservateurs s’emparent en les dévoyant pour paraître et pour communiquer. Ils sèment la confusion, poussent les progressistes à inventer de nouveaux mots et, généralement, à y renoncer considérant que ces mots appartiennent à leur histoire et qu’il n’y pas de raison de les abandonner.

 

Prenons l’exemple du mot « pilotage ». Jamais entendu dans les salles des enseignants de 1881 à 2005/2007, il s’est imposé avec une force étonnante, à analyser. Dans un texte de deux pages d’une inspectrice débutante, je l’ai compté 14 fois. Pratiquement à chaque fois à contre sens, avec une confusion massive entre pilotage et gestion, entre pilotage et relais des consignes et des exigences de l’échelon supérieur.

 

Voilà donc un mot nouveau, issu d’ailleurs, qui s’est imposé à l’insu de notre plein gré alors qu’il n’a pas de sens en l’occurrence. On ne peut pas piloter sans cap et il n’y a pas de cap, l’amélioration des performances à très court terme ne peut pas être un cap. On ne peut piloter sans carburant ou moyens. Or si les chefs d’établissement du second degré ont quelques possibilités de faire des choix aux marges, les inspecteurs du premier degré n’ont rien dans les poches que l’injonction et l’incantation On ne peut piloter sans outils. Pour l’école, piloter ce pourrait être agir pour changer les pratiques, ce qui, au moins pour partie, conditionne les améliorations attendues.

Or on ne connaît pas les pratiques, on est donc incapable de les mettre en relation avec les résultats. Le déni systématique de la pédagogie depuis 2007 ne permettra pas de progresser dans l’analyse du rapport entre les pratiques et les résultats et de donner du sens au mot « pilotage ».

 

Prenons le mot « évaluation ». Il y a toujours eu des contrôles des acquis, des compositions, des notes, des classements, des sanctions. C’était même le premier point des fameuses « prép » classiques. Personne ne parlait d’évaluation, ce mot un peu pédant par rapport à ce qu’il recouvre souvent et qui est devenu à la mode avec les années 1990 avec des intentions complètement différentes, à l’époque, des dérives connues depuis. Les évaluations nationales sont souvent débiles (pardon !). Comme le dit Philippe Meirieu, mettre sur le même plan « savoir cliquer sur un mulot » ou « reconnaître un nom commun » et « comprendre un texte » relève vraiment de la bêtise.

 

Prétendre faire de ces instruments en même temps des outils de stigmatisation des élèves et des outils d’évaluation du système est un abus manifeste. Il ne s’agit que de contrôle, de repérage des difficultés, des lacunes, des carences, jamais des réussites. En cloisonnant et saucissonnant les domaines, on aboutit à une forme de négation de la complexité des apprentissages. « Evaluer, dit Alain Bollon, un des meilleurs spécialistes de ces questions en France et au-delà, c’est observer la capacité de mobiliser tous ses savoirs et toutes ses compétences pour réaliser une tâche dans des situations porteuses de sens, de résoudre un problème, de répondre à une question ouverte ». On est aux antipodes de ce bon sens. Mais le mot prospère... même si son usage est une usurpation.

 

Prenons le mot « projet ». Mot très ancien chez les militants des mouvements pédagogiques, absent de l’enseignement traditionnel absorbé par les répartitions des sacro saints programmes / sommaires de manuels en six tranches (par demi trimestre), il a commencé à faire surface quand on s’est rendu compte que les apprentissages exigeaient une participation active des élèves eux-mêmes à la construction de leurs savoirs. On était aux prémisses de la loi de 1989. Le mot perdait une grande partie de son sens quand le projet de l’élève était fortement suggéré par le maître, voire imposé, pour lui permettre de respecter, au moins pour la forme, les programmes officiels contraignants. Ils étaient centrés sur le maître et les contenus, ignorant l’élève.

Le projet d’établissement quant à lui, excellent exercice de réflexion et de formation informelle, a été et il est toujours, un document plus ou moins beau, plus ou moins collectif, qui reste trop souvent dans les tiroirs après avoir été dupliqué, chacun faisant ses cours en oubliant le projet, oubliant même parfois des questions élémentaires d’harmonisation des comportements : respect réciproque, politesse réciproque, exigence réciproque, accord pour réduire les devoirs, accord sur une conception de la justice et des sanctions, etc, qui pourraient figurer dans un vrai projet.

 

Comment peut-on parler de projet et des outils si l’on n’est pas d’accord sur les valeurs et les finalités ?

 

Les mots permettent de révéler les maux de l’école et le manque d’un grand projet éducatif Il conviendrait d’ajouter à ces exemples tous les détournements, les trahisons, les abus dans l’exploitation des mots.

Il faudrait ajouter les mots laïcité, apprentissages tout au long de la vie, compétence, liberté (pédagogique), finalités, valeurs… Des mots dits, parfois avec conviction, rarement en se préoccupant du quand, du comment, du avec qui et où, les concepts qu’ils portent se construisent vraiment.

 

Mais vous n’êtes pas obligé d’être d’accord.

Réactions à la vidéo
  • par Françosi Méroth (xxx.xxx.xxx.130) 21 novembre 2011 07:57

    Je trouve l’exercice du "glossaire" extrêmement intéressant. Il permet en effet de voir les détournements de mots, les stratégies de récupération. Mais il permet aussi à nous, simples parents, de comprendre la grandeur et l’ambition de certains termes, de certains projets. Comme celui de "projet d’établissement", dont les délégués de parents entendent parler sans comprendre à quel point cela pourrait, (et je choisis le conditionnel), être porteur, structurant... Et pour toute la communauté éducative, (pas seulement les enseignants).

  • par Dominique Momiron (xxx.xxx.xxx.45) 21 novembre 2011 08:17

    Excellente réflexion qui touche un point stratégique dans la politique éducative : la manipulation des concepts par la com’ ! Ce discours devrait être tenu devant chaque nouvelle promotion à l’Esen !

  • (xxx.xxx.xxx.145) 21 novembre 2011 09:44

    Excellent article. Merci à Pierre qui pose le problème de cette inflation des mots creux. Les mots creux renvoient à la pensée vide. Peut-être même servent-ils à masquer cette absence de réflexion sur l’école. Tout le monde fait comme si on sait de quoi on parle quand on avance les mots « pilotage », « projet » ou « évaluation ». Tout cela va de soi. Or, comme Pierre le montre, les mots ont une histoire et donc des sens différents. Confondre contrôle et évaluation, projet et programme, piloter et administrer, crée de la confusion. Sans doute croit-on jouer les « managers » de la vieille maison, ceux avec qui on va compter, alors qu’on ne joue qu’aux diafoirus.

    Plus grave, faute d’une réflexion proprement évaluative, on laisse la place libre à d’inquiétants personnages. La valeur « laïcité » est aujourd’hui confisquée. C’est l’extrême droite qui s’érige en défenseur de la laïcité.

  • par Roger Nifle (xxx.xxx.xxx.131) 21 novembre 2011 15:26
    A la bêtise il ne faut pas ajouter de l’opacité, ce que font la rancœur et le ressentiment. Dans les années 80 les thèmes de la qualité, du projet d’entreprise, des valeurs, de l’évaluation se sont développés dans les entreprises. Il s’agissait d’une poussée axiologique suivant une période de "management scientifique" déshumanisé et vite reprise en main par la compulsion de normalisation où nous excellons. Quand le Sens est perdu la bêtise incantatoire règne. Rocard a tenté deux choses, institutionnalisation de l’évaluation des politiques publiques et la transposition de l’idée de projet d’entreprises (management participatif) en projets de services. L’un et l’autre ont été vivement détournés de leur Sens par la compulsion de conformation procédurale à la place des dynamiques humaines visées. En outre l’évaluation a été vécue par l’administration comme une ingérence insupportable si bien qu’elle s’est immédiatement portée juge et partie. Ce n’est que la dernière réforme constitutionnelle qui a autorisé le parlement à se mêler d’évaluation de l’application de ses propres lois.
    Vingt cinq ans après l’éducation se comporte comme une forteresse assiégée par les mêmes tentatives. On remarquera qu’elles sont mondiales ce qui ne justifie pas la stigmatisation de quelque grand Satan anglo-saxon et bientôt chinois avec le reste du monde. De quoi s’agit-il ? d’une mutation de civilisation dont le modèle d’humanité se cherche plus vers l’autonomie responsable des hommes et leurs communautés que vers la conformité à des formules universelles qu’elles soient morales, institutionnelles, ou cognitives. La religion exclusive des contenus et leur administration fait place à l’éducation à la responsabilité individuelle et collective, c’est-à-dire aux compétences humaines en situations. Réduire cela à une caricature est plus un symptôme défensif qu’une analyse éclairante. La bêtise règne lorsque la singerie des formules prend la place du discernement des Sens. La singerie de la singerie ne vaut guère mieux. La situation est grave, un changement radical de paradigme éducatif mais avec la remise en question de siècles de certitudes justifiés par une axiologie des lumières qui s’est perdue dans un rationalisme idéologique et instrumental. Pourquoi le corps enseignant apparait-il comme en retard de quelques décennies sur le mouvement du monde ? Derrière quelle carapace était-il protégé ? Pourquoi ce qui suscite inquiétude mais surtout enthousiasme partout ailleurs suscite-t-il panique et ressentiment en France ? Voilà le chantier. Ce n’est pas Ferdinand Buisson qui va nous sauver pas plus que Patrick Buisson…
  • (xxx.xxx.xxx.135) 22 novembre 2011 08:27

    Que de malentendus sur la notion d’apprentissage et de préjugés sur les représentations des enseignants ! Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Le commentaire très intéresssant de Roger Nifle fait l’impasse complète sur la spécificité de l’éducation. La transposition des pratiques du monde de l’industrie et de la finance à celui de l’enseignement est une escroquerie, au moins dans l’état actuel des choses. Aucun de mes ex-collègues enthousiasmés par le statut technocratique de "pilote" n’a réussi à m’expliquer comment l’on peut piloter sans cap, sans carburant, sans outils, le problème le plus grave et le plus incontestable étant l’incapacité du système à mettre en relation les résultats apparents des élèves et les pratiques qui les produisent en moins en partie (car l’école n’est pas le seul facteur de réussite ou d’échec) Je ne suis pas du tout opposé à l’évaluation, au contraire, mais à la condition qu’elle soit objective (scientifique ?), qu’elle prenne en compte les facteurs sociaux déterminants (pondérations ?), qu’elle permette sérieusement des comparaisons dans un temps plus long que l’année scolaire (durée et transversalité des apprentissages ?), qu’elle soit objet d’étude concertée (place de l’intelligence collective des acteurs ?), qu’elle s’exerce dans un rapport de confiance (et non de défiance), qu’elle soit positive (mise en évidence et exploitation de ce que l’on sait plutôt que recherche maladive de la faute, du manque, de la carence, de la culpabilisation des élèves, etc). Le problème est complexe. nous sommes dans l’humain, le sensible, pas dans le monde des objets et de l’euro. Les évaluations nationales actuelles ne sont pas des évaluations... Elles sont des outils parfaitement adaptés à une conception ultra libérale autoritaire de l’éducation, en aucun cas à une vision humaniste de l’école du futur. Qu’il y ait des réflexes corporatistes d’auto-protection ou de fuite devant les évolutions souhaitables, c’est évident. On peut les comprendre. Le système a produit un tel degré de souffrance (perte de sens de la profession) que la transmission classique des contenus disciplinaires cloisonnés devient un bouclier, faute d’un grand projet éducatif, démocratique, neuf, émancipateur (pour les élèves et pour les enseignants) enthousiasmant. Je me demande parfois si cette situation n’est pas voulue, mais des amis historiens de l’éducation et philosophes me soutiennent qu’il n’y pas un machiavel de l’éducation au pouvoir qui puisse avoir un tel dessein. La technicisation, l’administratisation, les usines à cases, l’autoritarisme, les dégâts d’une évaluationnite mal conçue, la déshumanisation du système suffisent et font leur oeuvre. Mais vous n’êtes évidemment pas obligé d’être d’accord. Le débat est nécessaire. Le commentaire de Roger Nifle l’enrichit. Je ne lui attribuerai donc pas, pour ma part, le méchant mot "bêtise".

  • (xxx.xxx.xxx.202) 27 novembre 2011 14:40

    Trouvé sur le mur facebook de Nadia Revaz :

    "Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant." Victor Hugo


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