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par Pierre Frackowiak lundi 26 décembre 2011 - 6 réactions |
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Qu’est-ce que ça change ?

 

Un vieil adage considérait qu’il était inutile de changer si c’était pour obtenir pire que ce que l’on avait. Il s’applique à bien des domaines de la vie, n’est-ce pas ? Pourquoi changer pour pire, voire même seulement pour un peu moins bien ? Le bon sens invite en effet à ne changer qu’avec l’espoir d’avoir ou de faire mieux.

 

Il est vrai que le bon sens ne s’impose pas toujours, que le mieux est l’ennemi du bien, que le pire n’est jamais sûr, que le meilleur et le pire peuvent être très subjectifs et circonstanciels, que les apparences du pire peuvent cacher le meilleur.

 

On observe depuis quelques années que le changement ou la réforme ne sont plus nécessairement synonymes de progrès et peuvent imposer des régressions considérables. Sans aller jusqu’à évoquer la réforme des retraites qui accrédite l’idée que passer de 60 ans à 65 ou plus est un progrès, et pour en rester au domaine de l’école, l’exemple de la réforme des programmes de 2008 est une illustration spectaculaire de l’usage du mot réforme pour une régression terrible, un bond en arrière d’au moins 80 ans.

 

Surprenant quelques auditeurs convaincus que le seul fait d’utiliser les technologies nouvelles est un progrès, j’ai posé la question « qu’est-ce que ça change ? ». J’évoquai le saint exercice bled réalisé sur l’ordinateur. Où est le progrès ? Qu’est-ce que ça change de le faire sur l’ordinateur plutôt que sur le cahier de brouillon ? Pour les élèves, l’attrait de la technique et de l’écran seraient-ils des facteurs de progrès ? Peut-être obtient-on une plus grande attention ?

Pour l’enseignant, la possibilité de mettre les travaux des élèves en mémoire serait-elle un atout ? Les réponses à la question « est-ce que cela change quelque chose dans l’apprentissage lui-même ? » restent floues. 

L’autre exemple, que j’ai vu maintes fois dans les classes équipées ou lors du passage d’une classe de 9 h à 10 h en salle informatique (un non sens pour moi), est celui du calcul mental. Tous les enseignants de plus de 30 ans se souviennent du procédé La Martinière : une ardoise, un morceau de craie, le maître tape dans les mains, les élèves écrivent le résultat sans copier sur le voisin, il frappe dans les mains à nouveau, les élèves lèvent l’ardoise au dessus de leur tête, le maître constate les résultats, commente, tape dans les mains : « on efface ! »…Cette technique ancestrale est incontestablement plus rapide et plus économique que l’ordinateur. Pourquoi alors perdre du temps à utiliser l’ordinateur s’il n’apporte pas de plus-value ? Est-ce pour donner et se donner l’apparence de la modernité, de vivre avec son temps ?

 

Les exemples sont caricaturaux. Bien d’autres pratiques peuvent être ainsi caricaturées. Déplacer des étiquettes sur le TBI plutôt que de les relier sur un support papier ne change rien à la conception de l’apprentissage de la lecture ; Afficher des documents, cartes, diagrammes de grande qualité avec de multiples possibilités de traiter l’image, ne change rien à la conception du cours et aux compétences mises en jeu pour un apprentissage. Le maître reste au centre, explique, illustre, contrôle, réexplique aux élèves qui n’ont pas encore compris… et à ceux qui ont compris.

 

Mes interrogations peuvent être interprétées comme une forme de conservatisme, voire d’opposition au progrès et à l’innovation. Elles sont parfois traitées avec condescendance. Pourtant, je persiste et je signe, je pense que la question doit être prise au sérieux si l’on veut se libérer de l’effet gadget, de la mode, de la satisfaction de l’apparence. Tout pédagogue doit se poser la question : en quoi le numérique, et ses immenses potentialités, permet-il de garantir le progrès des apprentissages ? Des auditeurs agacés, conditionnés par le modèle de la transmission magistrale considéré comme indiscutable, éternel et universel, me renvoient parfois la question.

 

Je proposerai de répondre avec quelques indicateurs inspirés par l’exigence, si l’on veut vraiment améliorer la réussite scolaire, de mettre l’élève au centre :

 

  • L’élève a-t-il de meilleures possibilités d’exploiter ses savoirs et ses compétences acquis antérieurement même hors l’école ?
  • L’élève peut-il davantage « produire » en amont du cours ou pendant le cours ? Travail à distinguer de l’exercice d’application toujours réalisé, par définition, après le cours.
  • L’élève peut-il davantage s’exprimer réellement et communiquer avec ses pairs directement sans la médiation de l’enseignant, y compris hors l’école en utilisant ses réseaux ? Travail à distinguer de la réponse individuelle de l’élève à une question fermée ou inductrice du maître.
  • L’élève peut-il accéder plus facilement aux transversalités qui donnent du sens aux savoirs scolaires cloisonnés ?
  • L’élève peut-il garder la trace de sa démarche, de ses tâtonnements, des procédures utilisées, les exploiter, les comparer avec d’autres démarches ? Cette entrée dans les apprentissages est déterminante, elle est un indicateur majeur d’un changement.

 

 Ces indicateurs peuvent être utilisés à des degrés différents de la maternelle à l’université. Ils peuvent faire l’objet d’observations et d’essais en formation initiale et continue des enseignants, notamment durant les stages, permettant ainsi de s’élever au-dessus des sempiternelles copies de déroulements de séquences essentiellement centrées sur l’enseignant sans problématisation pédagogique approfondie.

 

 Il est évident qu’il n’est plus concevable d’utiliser des outils surpuissants « pour faire de la même chose » ou pour se limiter à l’administratif, à la gestion, aux exercices d’application et de contrôle, à la communication formelle avec les familles.

 

 Il est évident que ce niveau d’exigence dans la réflexion pédagogique ne peut être atteint, tout le temps scolaire… et du jour au lendemain. Il faut du temps, de la confiance, un accompagnement non hiérarchique de pairs / experts (compétents, c’est-à-dire pas des petits chefs et des contrôleurs). Il faut que l’institution accepte de faire le pari de l’intelligence, ce qui est très loin d’être le cas aujourd’hui.

 

 Il faut une volonté politique de changement pour construire un avenir meilleur pour tous les élèves

 

Mais vous n’êtes pas obligé d’être d’accord !.

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