Témoignage d’une professeure d’école maternelle :
« X est arrivé à 4 ans à l’école, il ne parlait pas, ne souriait jamais et communiquait uniquement par gestes grossiers. Placé en famille d’accueil, pour un motif inconnu (les enseignants n’ont pas le droit de savoir !). Maintenu en section de moyens et je l’ai « récupéré » cette année. Nous avons réussi, les maitresses, les Atsem et les autres enfants, à lui soutirer des mots puis quelques bribes de phrases, et il a commencé à jouer, à s’intéresser aux activités de la classe, à réussir et à sourire. Mais depuis quelques jours, retour à la case départ, il chantonne fort dans la classe en se bouchant les oreilles et fait des bêtises. C’est le moment des évaluations. Ah ! Que vais-je donc écrire sur son livret à ce petit bonhomme ? NON ACQUIS partout, puisqu’il prend un malin plaisir à répondre n’importe quoi ? Je ne peux pas ! Serais-je sanctionnée ? Cet enfant est en souffrance : un juge a décidé qu’il n’avait pas le droit de partir en vacances avec sa famille d’accueil et qu’il irait dans une autre famille pendant l’été ! C’est à hurler !!!
Tout le travail accompli, la confiance, le respect, tout balayé par un système aussi inhumain que le nôtre qui fait que les enfants (comme nous, car le système s’impose aussi aux enseignants qui sont enfermés dans des grilles, mais c’est moins grave que pour les enfants) doivent rentrer dans des cases et dans les statistiques ! C’est un cas extrême, sans doute, qui illustre une fois de plus la bêtise humaine, la machine bureaucratique qui écrase et qui ne tient pas du tout compte de l’humain ! »
Un grand nombre d’enseignants se reconnaîtront dans ce témoignage authentique. Ils ont vécu ce type de situations aberrantes avec l’obligation d’obéir et de se faire happer par la machinerie de l’usine à cases, pour reprendre l’expression si pertinente de Philippe Wattrelot, président du CRAP. Le pire est que cette usine est présentée comme la voie de l’espoir pour les enfants : on détecte leurs carences, jamais leurs réussites, dans quelques domaines scolaires précis en prétendant y remédier. Dans le même esprit, on impose des grilles aux enseignants en prétendant que ce sont des outils pour les aider.
Les cases et les grilles ne peuvent qu’aliéner et étouffer. L’écoute, l’attention, la disponibilité, la pédagogie, l’intelligence, la sensibilité, la recherche du positif n’entrent pas dans l’usine à cases qui est mécaniquement déshumanisante.
Au-delà du système éducatif et de ses inquiétantes dérives technicistes, le témoignage met en évidence un autre problème considérable, celui de les difficultés de communication entre les services qui ont à voir avec l’enfance et l’adolescence : services sociaux, justice, police, services municipaux (sports, culture, logement, petite enfance), médecine et para médecine. Secret professionnel, corporatisme, préjugés ou manque d’information sur les pratiques de l’autre, recherche de pouvoir, absence de langage commun, absence de temps et d’espace de concertation reconnus, s’opposent à une réelle prise en charge concertée de l’enfance en difficulté et provoquent bien des catastrophes.
Jusqu’alors les tentatives de partenariat ont abouti à des juxtapositions plutôt qu’à de réelles synergies. Les contrats éducatifs locaux qui étaient une idée progressiste remarquable, dans le droit fil de la loi historique de 1989 (Jospin), ont échoué faute de langage commun, de partage explicite des finalités. Il ne suffit pas de juxtaposer pour mettre en commun. Les contrats de réussite éducative proposés par la loi de cohésion sociale de 2005 (Borloo) ont rencontré d’énormes difficultés, ont même engendré des conflits, chacun campant trop souvent sur ses positions de spécialiste de son domaine.
On est en droit d’espérer qu’un nouveau projet éducatif pour les 10 ou 20 ans qui viennent prendra ces difficultés et ces obstacles en considération et proposera des solutions pour décloisonner, pour que tous les interlocuteurs puissent réellement se respecter, travailler ensemble, se mobiliser avec des finalités partagées, avec une charte déontologique commune.
L’éducation globale, la recherche de la réussite éducative, la lutte pour l’épanouissement de tous, exigent la communication au sens premier du terme : mettre en commun.
Mais vous n’êtes pas obligé d’être d’accord |
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