Accueil du site > ACTUALITE > Débats > R. Murdoch, l’école et la révolution numérique
par Pierre Frackowiak jeudi 26 mai 2011 - 3 réactions |

R. Murdoch, l’école et la révolution numérique

« La révolution numérique a tout changé, sauf l’éducation, demeurée inchangée depuis l’époque victorienne », a déploré le magnat des médias australo-américain Rupert Murdoch, invité à s’exprimer sur le thème de l’éducation à la tribune de l’e-G8 à Paris. "Quelqu’un qui aurait fait une sieste pendant 50 ans ne reconnaîtrait rien aujourd’hui. Les médecins sont passés de moyens artisanaux aux IRM, les éditeurs de quotidiens délivrent des informations 24 heures sur 24. Tout a changé, mais pas l’éducation", a-t-il ajouté.

Le communiqué de l’AFP ajoute cette phrase terrible : « Pour le propriétaire, notamment, du tabloïd The Sun en Angleterre, ainsi que du New York Post et de la chaîne de télévision Fox News aux Etats-Unis, on ne met pas en valeur le potentiel de millions d’enfants ».

Certes, le personnage est considéré par de nombreux éditorialistes comme l’homme le plus puissant ou le plus dangereux du monde. Certes, ses engagements ultra conservateurs et sa passion pour l’argent rendent suspectes ses déclarations sur l’éducation. On imagine bien que les intérêts financiers des grands groupes de l’informatique et de la communication demeurent au premier plan de ses préoccupations. Reste que son interpellation dérange au point que les commentaires dans le monde de l’éducation sont rares. L’homme n’est pourtant pas un imbécile et l’on pourrait s’interroger sur les faits qui lui permettent de proférer de telles accusations et sur les raisons qui les font globalement persister.

L’un de mes amis, responsable d’un mouvement pédagogique, à qui je disais prudemment : « Murdoch n’a peut-être pas complètement tort » m’a répondu : « Oui, c’est bien pour ça que c’est embêtant ! »

Quelles peuvent être ces raisons ?

1° la persistance envers et contre tout du modèle de la transmission.

L’enseignant reste un transmetteur de savoirs plutôt qu’un professeur d’intelligence. Même quand l’estrade a disparu, c’est lui qui est au centre avec les savoirs disciplinaires qu’il a reçus. Ces savoirs sont d’ailleurs parfois devenus, et on peut parfaitement le comprendre, son bouclier corporatiste. L’élève écoute ou devrait écouter, enregistrer, donner les réponses attendues aux questions prévues, restituer pour être noté et jugé… Il est encore trop rarement au centre du système – on s’est tellement moqué de ce concept – appelé à imaginer, à raisonner, à exploiter ses savoirs extérieurs à l’école, à exister. On a parfois l’impression que ce modèle est universel, éternel, incontestable. Il est fortement renforcé par le peu de considération de l’opinion et des décideurs quant à la pédagogie. La pédagogie de l’homme politique à la tribune et les radars pédagogiques s’inscrivent bien dans cette logique insensée. Le concept désuet « une heure/une classe/un professeur/une discipline », lié à ce modèle est sans aucun doute à bousculer.

2° les disciplines scolaires cloisonnées, issues de l’antiquité, de l’histoire des universités, des débuts de l’école publique obligatoire – même si Jules Ferry lui-même s’était interrogé sur les choix – résistent aux pressions de la complexité, de la globalité, de la transversalité et à l’explosion des savoirs savants et des savoirs sociaux.

De nouvelles disciplines apparaissent, la nécessité et même l’urgence de donner davantage de place à certaines disciplines indispensables pour comprendre le monde qui nous entoure et pour exercer des responsabilités dans la vie personnelle, sociale, professionnelle… Edgar Morin et tant d’autres philosophes, sociologues, pédagogues, savants, nous ont alertés, en vain jusqu’à présent.

On constate que les programmes de 2008 pour l’école primaire, par exemple, sont une terrible régression à cet égard, mais plus personne ne s’en émeut. Le concept de progression du simple inventé par l’adulte savant pour les enfants au complexe qui a du sens et que l’on rencontre partout est sans aucun doute à revisiter.

3° l’utilisation des TIC à l’école a d’abord servi la gestion et l’administration.

Et trop souvent encore, quand elles sont utilisées, c’est plutôt pour renforcer le modèle de la transmission que pour permettre à l’élève de construire ses savoirs et ses compétences par une démarche active, au sens d’activité mentale, c’est-à-dire pour construire simultanément des outils mentaux. La formation pédagogique fondamentale pour l’utilisation des TIC est sans aucun doute à remettre en place et à repenser.

Évidemment, les enseignants ne sont pas responsables des stagnations, des conservatismes, des régressions, des décalages de l’école par rapport à la société.

Les pouvoirs politiques successifs n’ont guère fait preuve de courage politique en la matière et n’ont pas encore été capables de concevoir, de promouvoir, un projet éducatif à la hauteur des enjeux du futur. Faute de perspectives, faute de projet mobilisateur et enthousiasmant, de préparation par la formation qui demeure figée sur des conceptions périmées quand elle existe encore, les réflexes corporatistes humains se comprennent.

Heureusement, des mouvements pédagogiques (CRAP, GFEN, ICEM, AGEEM, OCCE, AFL), des sites internet consacrés à l’école et aux TIC, comme « Educavox » et « le café pédagogique », des événements comme le « forum des enseignants innovants », montrent que tout est possible, que l’intelligence des enseignants et de tous les acteurs de l’éducation peut être mise au service d’une autre conception de l’éducation, que l’intelligence des élèves peut ne pas être gaspillée, que l’école ne peut pas être le seul domaine de la vie d’une société qui reste immuable ou qui n’accepte de bouger qu’aux marges ou pour renforcer le règne de l’apparence en vigueur aujourd’hui.

Cela fait mal de reconnaître que Murdoch n’a pas tort. Cela ferait du bien de voir que les responsables politiques de tous les bords se décident à mesurer l’importance des enjeux et la gravité de leur responsabilité au regard de l’avenir à long terme. L’éducation du futur ne pourra pas être le maintien du modèle ancestral corrigé aux marges, modernisé en apparence, elle sera nécessairement différente.

Elle exigera, pour reprendre le raisonnement d’Edgar Morin, une réforme de la pensée et un projet transcendant les alternances, la nostalgie et la démagogie.

« Repenser la réforme/Réformer la pensée ! ». Espérons que l’on donnera bientôt raison à E. Morin et tort à R. Murdoch !

Réactions à la vidéo
  • par Jean Paul Jacquel (xxx.xxx.xxx.) 26 mai 2011 13:30

    Il est amusant de voir que R. Murdoch qui représente à soi tout seul de nombreux aspects du conservatisme se lance dans une critique des archaïsme de l’école. Est-il exagéré de penser qu’il y a derrière cette critique à l’aspect technique, le regret que l’école reste encore, à travers le monde, une prérogative de l’Etat ?

    Même dans le cas de la France il est exagéré de dire que rien n’a changé dans la salle de classe. Le matériel informatique dont dispose élèves et professeurs est loin d’être négligeable. Le problème reste bien comme vous le soulignez à juste titre que la pédagogie suit encore plus lentement. Car si l’école progresse son rythme est bien plus lent que celui de son environnement.

    Cela dit le corps enseignant ne peut pas être entièrement exonéré de ces lenteurs. Il existe une réticence de certains professeurs face à l’emploi ces technologies. Réticence qui peut être liée à un effet générationnel, mais qui, dans de nombreux cas, se révèle idéologique. La technique opposée à l’humanisme, la jeunesse associée à la barbarie (on ne doit donc pas adopter les pratiques des jeunes, forcément superficielles et fugaces).
    Il existe chez certains enseignants une vraiedétermination à changer l’école, ceux qui voit l’école aller vers les jeunes. Mais il en existe d’autres qui condamne les jeunes de ne savoir accepter les règles du jeu d’une école qui a, pour eux, déjà trop changé en 50 ans.

  • par caroline (xxx.xxx.xxx.) 26 mai 2011 19:14

    Comment ne pas faire du TBI un outil qui maintienne ce modèle de transmission... C’est la pression que je me mets en ce moment.... smiley

  • par Pierre Frackowiak (xxx.xxx.xxx.) 28 mai 2011 12:50
    Pierre Frackowiak

    Ravi que cette tribune (faudra-t-il remercier Murdoch de
    ses critiques ?) provoque autant de réactions et une telle mobilidation de
    l’intelligence collective. La question de Caroline est très pertinente de
    l’école maternelle à la terminale. Le progrès technologique a trop souvent
    permis de renforcer le modèle de la tansmission frontale. C’est souvent le cas
    des TIC : amélioration des illustrations par exemple comme ’lont été les
    projecteurs de diapo ou la télé. Mais les TIC offrent bien d ’autres
    possibilités qui ne sont ps du même ordre que le passage du porte plume au
    stylo. Encore faut-il y réfléchir ensemble. Educavox est un espace intéressant
    pour cela. Quelques clés en attendant d’autres témoignages : 1. prendre en compte
    les savoirs, les représentations initiales même naïves des élèves que les TICE
    permettent de recueillir et de comparer. Au lieu de plaquer les représentations
    savantes des adultes sur du flou. 2. développer les échanges élèves/élèves. Pour
    que leprof parle moins, il faut que les élèves puissent parler plus. Dialogues
    directs entre élèves sans médiation/reformulation du maître. Je / tu. 3.
    accroître le temps consacré à la résolution de problèmes dans toutes les
    disciplines : formulation / hypothèses ou suppositions / vérification,
    tatônnement ou recherche documentaire / élaboration collective de synthèses
    partielles, etc. Mais l’imagination des enseignants offrira bien d’autres
    perspectives si on la libère au lieu de l’étouffer avec des programmes obsolètes
    et une évaluationnite frénétique.

    Copi d’une réponse faite sur facebook où cette tribune a été largement reprise et commentée.

     


Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ? (optionnel)
  • [Se connecter]

Charte éditoriale   Foire aux Questions   Qui sommes-nous ?   Nous contacter


Les co-fondateurs : AN@E - APPLE France éducation - BIOTICS International - CYBION - France Télévisions, Curiosphere.tv - ORANGE - PROVINCE DE LIEGE Enseignement - SMART Technologies

Les contributeurs : Bayard, Be Learner, CNDP, Euro France Médias, Logica, KALLYSTA, LUDOVIA, Universcience, Villes Internet


Conformément à la loi « Informatique et Libertés » du 6 janvier 1978, le présent site a fait l'objet d'une déclaration à la CNIL sous le n° 1561042 v0.