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Depuis quinze ans, j’en ai essuyé des fauteuils et des bancs, dans des colloques, des séminaires, des symposiums, des conférences, des assises et autres raouts de bonne compagnie. J’ai participé aussi à des cercles de réflexion, des « barcamps », des ateliers… Partout, il n’était question que des sujets qui m’intéressent, vous les connaissez maintenant

   J’étais le plus souvent, bien sûr, dans la salle à écouter doctement ce que nous disaient les intervenants, beaucoup plus rarement sur l’estrade.

Il y a quelques années déjà, avec l’émergence du numérique et de ses pratiques sociétales, la forme même de ces évènements a commencé à changer. Dans les colloques, sur l’estrade qu’on débarrasse, qu’on cherche aussi parfois à abaisser, on installe des fauteuils. Sur l’écran, on projette des vidéos ou un diaporama pour illustrer le propos du conférencier. Les tables rondes et transitions sont animées et modérées de manière dynamique, avec des prises de paroles liminaires courtes, de telle manière à ouvrir le plus vite possible la porte au débat, entre les intervenants et avec « la salle ». De manière plus technique, on propose du Wi-fi suffisamment dimensionné, on annonce à l’avance un « hashtag » pertinent ouvrant la voie aux échanges des intervenants avec la salle y compris pendant les prises de parole initiales, via un fil Twitter affiché sur des écrans de retour ou un mur de tweets vidéoprojeté.

 

J’ai été le témoin de la mise en œuvre d’un tel dispositif aux Assises du Numérique à Paris-Dauphine en 2008. La parole était donnée certes aux élites invitées, en l’occurrence une cohorte de ministres et d’experts, mais aussi à tous ceux, dans la salle, qui voulaient bien se donner la peine d’interagir via Twitter et de commenter librement. Un exercice assez bluffant de la démocratie vécue en direct.

J’ai proposé, de manière parfois incomplète et progressive, de telles évolutions lors des trois colloques que j’ai organisés, de 2008 à 2010, sur le sujet de l’éducation aux médias numériques.

J’ai eu aussi l’occasion d’assister ou de prendre part à des manifestations plus étroites, moins importantes, sous formes d’ateliers en petits groupes ou des fameux « barcamps ». Je peux témoigner, là encore, de nouvelles formes d’exercice du débat et de l’échange, d’un enrichissement mutuel des intervenants, de la manifestation patente de la construction de savoirs partagés et collectifs, pour la pleine réussite de ce type d’évènements qui ravissent généralement leurs participants.

 

Mais voilà, ça, c’était avant…

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   Je ne vais pas revenir sur les quelques colloques auxquels j’ai assisté depuis l’été dernier — il y aurait tant à dire pourtant sur le désert numérique de la BNF qui accueillait, les 19, 20 et 21 novembre derniers, le troisième Rendez-vous des lettres consacré aux « métamorphoses de l’œuvre et de l’écriture à l’heure du numérique : vers un renouveau des humanités ? » — mais juste revenir sur les deux derniers.

 

Les 29 et 30 novembre derniers, se tenait à Paris-Dauphine l’édition 2012 des Assises du numérique. On n’était pas dans un désert numérique, cette fois, mais connecté de manière poussive à Renater sur l’unique port 80 (« vous comprenez, la sécurité ! »). Il n’y avait pas non plus d’animation organisée pour mettre en évidence la participation de la salle qui twittait dans le vide et l’indifférence voire le mépris des organisateurs (« on sait que vous twittez ! », sic) et des intervenants.

 

Pour continuer sur le mépris, nombre de ces derniers prenaient la parole, chacun leur tour, en lisant leur texte (si si !) sans que ne soient proposés, sauf de manière subreptice, les échanges entre eux. La parole était parfois in fine donnée à la salle, de manière conventionnelle, en interpellant les experts qui s’y étaient égarés, avec cette jolie formule « Si vous avez des questions… ».

 

La scène était pourvue d’un magnifique pupitre très long en forme de comptoir ouvragé, façon meeting cégétiste à la Mutualité. Le participant à une table ronde assis en bout de pupitre qui voulait porter la contradiction — ce n’était manifestement pas dans l’air du temps ! — à son camarade assis à l’autre bout pouvait s’y risquer au risque d’un très fort torticolis. 

Je n’ai que rarement vu un tel cérémonial aussi formel et coincé. Tout le monde s’ennuyait ferme…

 

Attendez ! Vous n’avez pas tout vu ! J’étais invité, lundi 3 décembre, au Sénat, par l’association Cyberlex qui organisait là ses « Rencontres annuelles du droit de l’Internet ». Un joli programme alléchant et, pour finir, un joli fiasco.

Cela se tenait dans les ors de la République et, pourtant, on est pourtant tombé bien bas dans une sorte de démocratie 1.0. Bien entendu, pas de Wi-fi, pas de 3G, pas de « hashtag », pas donc de possibilité d’interagir via les médias sociaux.

 

Derrière, là encore, un très long pupitre de tables revêtues d’un pauvre drap, se sont succédé trois tables rondes piteusement modérées par des animateurs de maisons de repos, où sont intervenus, chacun leur — très long, insupportablement long — tour, des experts sans doute fort savants mais totalement incapables de parler d’autre chose que leur mission propre, sans grand talent pédagogique. Là encore, pour ce faire, parler de sa mission, j’ai noté qu’il était de bon ton de lire une feuille. L’un de ses experts, Nicolas Colin, s’est même aventuré à nous confier qu’il ne pourrait rien nous dire puisque chargé d’une mission d’investigation par le gouvernement. Un autre, Benoît Tabaka, s’est aventuré, lui, à prendre le risque fou de poser une question à un de ses partenaires de table ronde, sous le regard incrédule de l’animateur.

 

La plupart des intervenants — je ne me risquerai pas à les appeler contradicteurs tant l’ambiance était feutrée et convenue — adoptaient de surcroît un ton larmoyant et anxiogène sur l’air de « avec le numérique, qu’est-ce qu’on va devenir, ma pauvre dame ? » ! On s’ennuyait très fort. Mes deux voisins, à droite à gauche, pourtant bien plus jeunes que moi, ont dormi copieusement. D’autres vaquaient à leurs occupations.

 

On a atteint des sommets à l’issue de la première table ronde quand l’animateur de l’après-midi, dans un fol élan de générosité, s’est risqué à interpeller la salle, micro à la main : « Vous avez des questions, nous avons les réponses ! ». Personne ne s’est risqué à en poser une seule.

 

Comment en est-on arrivé là ?

L’exercice du partage des idées, du débat et de la démocratie est un art assurément bien difficile. Les avancées permises par le numérique et l’Internet ont pour conséquence d’exposer de manière frontale et parfois violente la parole des experts à celle de leur auditoire habituel, de moins en moins passif. Sur les blogs, les réseaux sociaux, la parole est libre et peut, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, porter l’opinion de chacun, à condition qu’elle soit intéressante, à l’autre bout du monde. Sur Internet, rappelez-vous, personne ne sait que vous êtes un chien (voir ce billet pour se le rappeler). 

 

Encouragée ces dernières années, cette confrontation directe de la parole des élites à celle du tout venant, notamment dans ces espaces traditionnellement feutrés, est devenue explosive. Si certains, peu nombreux, s’en accommodent volontiers, d’autres s’en offusquent, de manière plus ou moins explicite, et un retour en arrière s’est maintenant opéré qui tend à isoler et protéger l’expert des interactions, supposément et potentiellement critiques, de son auditoire.

 

À ceux qui s’interrogeaient sur l’absence de Wi-Fi à la BNF, il y a peu, lors de l’évènement relatif aux métamorphoses de l’œuvre et de l’écriture à l’heure du numérique, il a été répondu qu’en haut lieu (la BNF ? les organisateurs du ministère ?) on ne souhaitait pas les interactions de ce type !

On le voit bien, de nouvelles barrières sont ainsi maintenant dressées entre les aréopages et l’agora : tribunes défensives, interactions limitées. La verticalité descendante doit rester le ressort principal de la communication  !

 

Cette confrontation qui se manifeste là et connaît ses premiers revers est de même nature que celle qui se manifeste maintenant dans les médias et la grande presse. Cette dernière, habituée au tri convenu du courrier des lecteurs, est maintenant, via les réseaux sociaux, au contact direct de tous ses lecteurs, auditeurs et spectateurs, parfois très critiques. On l’a vu encore tout récemment, certains mandarins s’en trouvent fort mal et montent sur leurs ergots.

 

On retrouve, de manière plus aiguë encore peut-être, cette confrontation dans le sein même de l’école et de l’université. Le regard et la parole parfois très critiques des élèves et étudiants sont ressentis par les maîtres comme des remises en cause directes de leur légitimité et de leur autorité. Les apprenants n’attendent plus qu’on leur demande s’ils en ont, des questions, mais interpellent maintenant le maître ou le professeur, via les connexions ou dispositifs d’enseignement ou de formation en ligne, contraignant ce dernier à descendre de son piédestal.

 

Cette interpellation a d’ailleurs maintenant une toute autre nature puisqu’elle prend corps dans une relation vécue par l’interpellant comme du pair à pair horizontal, ce qui est bien sûr loin d’être le cas côté interpellé. Le maître, le journaliste, l’expert sur sa tribune sont-ils en capacité de vivre cette nouvelle relation de manière sereine et adaptée ? 

Voilà qui promet encore de beaux enjeux, de belles batailles peut-être, des remises en cause radicales à coup sûr. On n’est pas au bout de nos surprises avec le numérique.

Nous en reparlerons.

 

Michel Guillou @michelguillou http://www.neottia.net/

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Crédit photo : Gueоrgui et //www.flickr.com/photos/68001867@N00/835445741/" rel="external">adineland via photopin cc

Guillou Michel

Naturaliste tombé dans le numérique et l’éducation aux médias... Observateur du numérique éducatif et des médias numériques. Conférencier, consultant.