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La communication politique est un art si particulier et déconcertant que le citoyen a parfois du mal à en démêler les fils. À peine la ministre de l’éducation avait-elle répondu au Sénat sur la place que tenait la nouvelle éducation aux médias et à l’information, précisant qu’elle serait incluse dans l’enseignement moral et civique (1), qu’un document est publié sur le site de son ministère qui précise les « onze mesures pour une grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République » et la présente sous un autre jour.

La mesure n° 3 crée en effet un nouveau parcours éducatif, de l’école élémentaire à la terminale, appelé parcours citoyen. Dans ce dernier, on trouve, d’un côté, le nouvel enseignement moral et civique, de l’autre notre fameuse éducation aux médias et à l’information censée prendre pleinement en compte les enjeux du numérique.

Dont acte. Il s’agit donc bien d’autre chose.

Les professeurs documentalistes sont cette fois clairement désignés qui devront prendre une part importante à sa mise en œuvre. De quoi les rassurer…

« Indissociable de la transmission d’une culture de la presse et de la liberté d’expression, l’éducation aux médias et à l’information est un enseignement intégré de manière transversale dans les différentes disciplines. Il doit apprendre aux élèves à lire et à décrypter l’information et l’image, à aiguiser leur esprit critique et à se forger une opinion, compétences essentielles pour exercer une citoyenneté éclairée et responsable en démocratie.
Le ministère veillera à ce qu‘un média – radio, journal, blog ou plateforme collaborative en ligne – soit développé dans chaque collège et dans chaque lycée. Les professeurs documentalistes seront tout particulièrement mobilisés à cette fin. C’est en effet en engageant les élèves eux-mêmes dans des activités de production et de diffusion de contenus, notamment à travers les réseaux sociaux et les plateformes collaboratives en ligne, qu’ils prendront le mieux conscience des enjeux attachés à la fiabilité des sources, à l’interprétation des informations et à la représentation de soi en ligne. »

Le ministère veillera donc à ce qu’un média soit développé dans chaque collège et dans chaque lycée, nous dit-on. Voilà une nouvelle, curieuse et intéressante proposition qui suscite bien des interrogations.

Premier point : cette mesure ne concerne pas l’école élémentaire. Et pourquoi donc ? L’ardente conscience affichée des enjeux éducatifs liés à la fiabilité des sources, à l’interprétation des informations et à la représentation de soi ne concernerait-elle que les collégiens et les lycéens ? C’est bien mal connaître nos écoliers dont les pratiques numériques personnelles sont de plus en plus importantes, via tous les réseaux sociaux en particulier. La fragilité toute particulière de ces jeunes publics mérite qu’on s’attarde un peu plus à les accompagner dans l’acquisition des compétences propres à la publication, exercice auquel il s’adonnent complaisamment par ailleurs, hors l’école.

Rappelons qu’il y a plus de 2 ans déjà, plus d’un enfant sur trois entre 9 et 12 ans possédait un profil Facebook personnel, que c’était aussi le cas de près d’un enfant sur six entre 7 et 9 ans — l’inscription n’est en principe possible que si l’on a au moins 13 ans —, que 3 % des jeunes dans ces mêmes tranches d’âge possédaient un blogue personnel. Fort probablement, ces pratiques sont devenues aujourd’hui encore plus importantes et surtout plus diverses, sur bien d’autres réseaux sociaux que le seul Facebook.

On le voit bien, l’incitation à devenir producteur de médias, de manière collaborative, ce qui peut a priori paraître plus enrichissant, ou à titre personnel, ne peut se limiter à l’enseignement secondaire. Apprendre à publier, à trier et produire l’information, doit aussi et d’abord s’enseigner au premier degré.

Deuxième point : la liste des médias est aussi fort étonnante car très restrictive. Ne sont proposés, semble-t-il de manière exclusive car il n’y a pas de points de suspension, que la radio, le journal, le blog — qui, selon les termes mêmes du Journal officiel du 16 septembre 2014, devrait en français s’écrire « blogue » — ou la plateforme collaborative en ligne.

Il faut d’emblée faire remarquer qu’il n’y a aujourd’hui guère de différence entre un blogue et une plateforme collaborative, ces dispositifs techniques présentant souvent les mêmes fonctionnalités, dont la possibilité de collaboration et de partage des tâches attendue.

On peut noter par ailleurs qu’il n’est pas proposé de se servir des services pédagogiques des espaces numériques de travail ou ENT. Ne s’agit-il pas là d’une preuve supplémentaire de l’échec de leur mise en œuvre, notamment pour ce qui concerne l’accompagnement pédagogique ou les apprentissages ?

On notera ensuite qu’on y évoque nullement la production vidéo qui est pourtant à la portée maintenant de tout possesseur d’un téléphone ordinaire. Il est possible aujourd’hui, même avec des moyens techniques dérisoires, de tourner et monter de courtes séquences vidéos informatives, documentaires ou narratives. C’est d’autant plus dommage que la même enquête dont il était question plus haut avait montré les pratiques importantes des très jeunes en matière de publication de ces vidéos sur les grandes plateformes d’accueil.

Enfin, je ferai remarquer autre chose qui me semble important — je sais qu’on va me chicaner sur ce point tant les habitudes et les traditions sont tenaces. Une enquête récente avait montré à quel point l’écran de télévision traditionnel, par exemple, n’était plus le vecteur principal de l’information des jeunes, ces derniers leur préférant celle qui traverse l’écran de leurs smartphones.

Une question d’attitude, peut-être ? Michel Serres raconte ça très bien…

Quant aux journaux papier, pour y revenir, ils ont disparu corps et biens de l’univers informatif des jeunes. C’est comme ça, que voulez-vous ! La question se pose alors d’investir dans la production d’un journal d’école ou d’établissement sous cette même forme traditionnelle. Pour quoi faire ? C’est prendre le risque de l’incompréhension et d’une coloration « vintage », même si je le sais, il y a bien des aspects positifs liés à la matérialité du média et à l’économie de sa diffusion…

Je m’interroge…

Troisième point : il s’agit, dans chaque collège ou lycée, de développer un média. Un seul ? Et pourquoi pas plusieurs ?

Certes, j’entends bien tout l’intérêt qu’il y a à collaborer pour informer. Il est possible, même si ce n’est pas toujours aisé, de se répartir les rôles fort nombreux, quel que soit le média choisi. Il est, par ailleurs, toujours fort intéressant, avant de porter son opinion sur la scène universelle, ce que permettent les médias d’aujourd’hui, de la confronter à l’avis des « collaborateurs » qui peuvent l’amender, l’enrichir…

Mais pourquoi pas plusieurs médias, un par classe, par exemple, tant que la classe est le groupe le plus représentatif du cursus scolaire ? Et pourquoi pas, puisque c’est manifestement la tendance du moment, une publication faisant intervenir, par rebonds, plusieurs médias ? Et pourquoi pas un blogue par élève, surtout au lycée ? Et pourquoi ne pas ouvrir, dès l’inscription en début d’année, un espace d’expression par lycéen sur le site du lycée ? Ou ailleurs ?

Pour ma part, je m’interroge sur les raisons qui poussent les rédacteurs de ce texte à limiter, inconsciemment sans doute, la production de chaque école ou établissement à un exemplaire. La peur d’être débordés, sans doute…

Et pourquoi enfin ne pas renforcer et élargir le dépôt pédagogique ? Le Clemi est en charge du recueil depuis douze ans mais la base en ligne qui lui est réservée à la BNF, réduite à 31 (trente-et-un) exemplaires de journaux papier, ne met guère en valeur le très riche fonds documentaire qui ne reste consultable que dans ses locaux parisiens. Alors bien sûr le Clemi manque de moyens techniques et humains pour procéder à la numérisation de tout le fonds, considérable, lui, de même que pour indexer et archiver l’énorme stock de médias en ligne, sous toutes les formes numériques possibles. Tout de même, la production médiatique scolaire mériterait un autre traitement qui la mette mieux en valeur et la promeuve…

Quatrième point : qui est ce « Ministère » qui aurait pour mission de veiller à l’application de la consigne ci-dessus ? Sera-ce le rôle du Clemi et de ses équipes académiques ? Là encore, il y a de quoi s’interroger et émettre de sérieux doutes sur la réalité de la mise en œuvre de ces annonces.

Cinquième point : la conclusion est admirable. Je ne plaisante pas, je vous la remets pour la déguster :

« C’est en effet en engageant les élèves eux-mêmes dans des activités de production et de diffusion de contenus, notamment à travers les réseaux sociaux et les plateformes collaboratives en ligne, qu’ils prendront le mieux conscience des enjeux attachés à la fiabilité des sources, à l’interprétation des informations et à la représentation de soi en ligne. »

Deux points sont très étonnants qui méritent qu’on s’y attardent. En tout premier lieu, c’est la première fois, à ma connaissance, que je lis un encouragement institutionnel à destination des élèves à s’emparer des réseaux sociaux pour y produire et diffuser des contenus. Je ne plaisante pas, c’est admirable, vous dis-je. Et inattendu.

C’est aussi, à ma connaissance encore, la première fois qu’on présente les apprentissages de cette manière. Ainsi, il serait possible d’accéder pour les élèves à la responsabilité, peut-être aussi à l’autonomie, sur Internet après avoir appris à produire de l’information, à vérifier ses sources, à gérer au mieux son identité en ligne ! Ainsi il serait possible d’apprendre à publier d’abord et, chemin faisant, d’acquérir les compétences nécessaires à l’exercice d’une citoyenneté numérique. En quelque sorte exactement l’inverse de ce que proposent aujourd’hui les portails divers censés s’adresser aux jeunes à ce sujet. Non, je ne donnerai pas de noms…

Exactement ce qu’on appelle du bon sens.

Enfin, il faut signaler que cette mesure préconise aussi le développement de la participation et des initiatives des élèves, notamment les « conseils d’enfants » dès l’école primaire, les conseils de la vie collégienne, en apportant enfin un soutien renforcé aux conseils de la vie lycéenne.

Ce n’est évidemment pas fait pour me déplaire même s’il s’agit là de déclarations d’intention. On attend pour voir, maintenant. La bonne idée serait de signer, à ce sujet, les circulaires nécessaires à l’élargissement de fait des droits des élèves dans cet exercice participatif démocratique, en commençant par les lycéens dont les organes de représentation, les conseils de la vie lycéenne, pourraient enfin être dotés du pouvoir de décider de certaines dispositions, celles qui les concernent très directement.

On pourrait même les consulter à ce sujet, pour savoir ce qu’ils en pensent…

Michel Guillou @michelguillou

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Dernière modification le mercredi, 18 février 2015
Guillou Michel

Naturaliste tombé dans le numérique et l’éducation aux médias... Observateur du numérique éducatif et des médias numériques. Conférencier, consultant.

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