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Ces mots de Mounir Mahjoubi Secrétaire d'État chargé du numérique raisonnent encore un peu en moi : “Je suis en Eure et Loir pour célébrer un territoire exemplaire, un territoire connecté”. Ils ont quelque chose d’étrange pour celui qui ne connaît pas ce territoire. Ce n’est pas l’image que l’on se fait de la Beauce, du Perche ou même du Thymerais.

Espace perçu, espace vécu… aller au delà des images d’Epinal

D’ailleurs, pour ne pas parler de moi mais un peu quand même, je n’en étais pas si loin.

Il est vrai qu’étudiant en histoire géographie, la ruralité ne paraissait pas comme des territoires propices à l’innovation.

J’entendais parler de Sophia Antipolis plus que de la Loupe. L’innovation était forcément urbaine et universitaire. Je ne peux m’empêcher de penser à Emile Zola quand je pense à l’Eure et Loir. La lecture a nourri mes horizons, elle m’a ouvert au monde et a fait que l’autre me paraissait toujours plus près.

C'était l'époque où la Beauce est belle de sa jeunesse, ainsi vêtue de printemps, unie et fraîche à l'œil, en sa monotonie. Quand le soir tombait, des façades lointaines, vivement éclairées, étaient comme des voiles blanches, des clochers émergeant plantaient des mâts, derrière des plis de terrain. Il faisait froid, les ténèbres élargissaient cette sensation humide et murmurante de pleine mer, un bois lointain s'évanouissait, pareil à la tâche perdue d'un continent.”

La Terre est ma première rencontre avec la Beauce. Ce livre, dont le personnage principal est le territoire, a fertilisé l’image que j’avais de l’Eure et Loir. Il y avait aussi l’autoroute des vacances, où les flèches de la Cathédrale, Madeleine de Proust, passaient devant les yeux de celui qui imaginait déjà les moments d’un été. Je traversais la Beauce et le Perche plus que j’y passais.

J’avais oublié avec le temps. Notre mémoire a ceci de passionnant et d’effrayant qu’elle trie ce qui ne semble être que de passage. Je me suis alors retrouvé dans la position de Marcel Proust, jeune titulaire de l’Education Nationale et fraîchement nommé en Eure et Loir.

La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté”.

J’étais habité de ces images d’Epinal et de recherche google. Mes représentations de ce que je pensais comme espace connu, n’étaient que perçues ! Ce département, je ne l’avais fréquenté qu’entre les lignes et ne l’avais vécu que de passage !  Au moment où je déballais mes cartons, en 2008, la collectivité territoriale fit le pari de la fibre en se posant forcément cette question simple, mais culottée

Qui habiterait un territoire qui ne serait pas relié au numérique?

Sans dénaturer les propos de Jacques Lemarre, nous pourrions ajouter “qui voudrait vivre un territoire déconnecté” ?

C’est ouvrir une porte ouverte que de dire que le numérique est une fenêtre sur le monde. Il s’agit bien de fixer des habitants, de l’emploi et du lien social. Qui imaginerait aujourd’hui une école sans numérique ? Comment penser l’inclusion sans évoquer les robots de télé-présence ? Comment tenter de répondre à la question des déserts médicaux sans parler de télémédecine. Le numérique augmente les champs du possible mais pour cela il fallait un pari.

A la une

Un essai de prospective, un projet pour le territoire

 

Ce projet a été pensé comme un coup de pouce à l’économie et peut-être comme un remède à une nouvelle forme d’enclavement à l’époque. Il faut revenir à la définition du terme pour comprendre la démarche. Un territoire enclavé est isolé, difficilement accessible et donc mal relié aux territoires voisins et au reste du monde. Il peut être enclavé car traversé comme un tunnel. Vous savez ces paysages que l’on traverse en les voyant défiler par la fenêtre sans que l’on s’y arrête. On croit souvent les connaître et pourtant…

….Si l’on prolonge le raisonnement avec le numérique

Être un territoire enclavé, c’est échapper au monde, aux portails, ne pas répondre à un appel d’offre car on ne peut utiliser le bon logiciel ou répondre aux exigences.

Le numérique est comme l’écriture, sans lui, difficile d’exister aux yeux du monde.

Le très haut débit a été pensé comme un facteur de développement économique, social et culturel. Le numérique comme chance pour tous, voilà ce que je retiens de cette après-midi à Eure et Link. Il ne s’agit pas simplement de penser le territoire par l’outil et la connexion mais de le connecter pour qu’il soit terre d’innovation. Ce projet a permis des Champs du possible ou la Wild Code School. Non pas qu’ils n’auraient pas pu exister, mais ils n’auraient pas pu s’installer là.

Et la lumière fut...

Le plus dur reste à faire car connecté, on ne peut pas conclure “Et la lumière fut !”.  Le numérique n’est pas qu’une simple prise que l’on branche. Il ne suffit pas de l’allumer comme une télévision pour en tirer toute la saveur.

Il faut accompagner les changements ou plutôt les évolutions qu’il apporte. Acculturer les territoires, aider les élus à comprendre l'intérêt de développer des ⅓ lieu ou de makespace par exemple est stratégique : l’accouchement du monde de demain.

Le web est sensible et émotionnel. Il fascine autant qu’il oppose et effraie. Il suffit d’observer le débat autour des smartphones en classe. Pour reprendre l’image qu’utilise Hannah Arendt dans la crise de la culture, du talon qui sert de marteau. On peut remettre en cause l’usage de l’outil mais on ne s’interroge jamais sur ce qui a abouti à cette situation. Est-ce un problème d’éducation, de monde qui change ? Peut-être faut-il tout simplement accepter et accompagner l’évolution.

La corne d’abondance d’informations, que représente internet, interpelle notre vieux monde. Il semble transgresser nos codes alors qu’il est déjà là. On ne l’a pas entendu arriver pour certains mais Eure et Link semble être le témoin d’un département qui s’y est préparé. Il s’agit moins de connexion que de culture numérique, d’inclusion, d’emploi et de culture. Pour accompagner le citoyen usager car comme l’évoque le ministre : il est nécessaire d’“avancer, être agile, mais ne laisser personne sur le chemin”.

Dernière modification le vendredi, 20 octobre 2017
Le Luherne Nicolas

Nicolas Le Luherne est directeur des Ateliers Canopé de Beauce, blogueur, chroniqueur pour le Thot Cursus, Ludomag et Educavox. Il est administrateur de l’Association Nationale des Acteurs de l'École, coordinateur des dossiers ruralité apprenante et francophonie. Professeur au lycée professionnel Philibert de l’Orme à Lucé jusqu’en août 2016, il a intégré différents outils numériques tels que les tablettes, les jeux sérieux, la réalité augmentée, la cartographie numérique en diversifiant les approches pédagogiques. Il s'intéresse l’impact de la culture numérique sur nos sociétés, notre citoyenneté et nos démocraties notamment à l’esprit critique et au complotisme.


 

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