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par Pierre Frackowiak lundi 13 février 2012 - 7 réactions |

Le travail d’équipe : une nouvelle mode ?


 

Tout le monde est d’accord avec cette exigence : pour s’inscrire dans la modernité, il faut travailler en équipe.

C’est un concept relativement neuf au regard de l’histoire de l’école. Jusque dans les années 1960, hors les mouvements pédagogiques, personne n’en parlait. Tout était fait d’ailleurs pour garantir l’individualisme des enseignants : l’architecture, les programmes, les passages d’une classe à la suivante et les redoublements, l’inexistence du conseil des maîtres, etc. « Chacun dans son bocal, couvercle fermé ». L’organisation des salles de classe le long de couloirs rectilignes et l’absence de salle de réunions imposaient et imposent encore souvent aux actrices et aux acteurs des séances d’assouplissement qui n’étaient pas sans intérêt. Siéger sur les chaises des enfants de 3 ans et même de 10 ans laisse toujours de belles images et de bons souvenirs.

 

Quand ce concept a commencé à entrer dans les textes officiels, il a eu bien du mal à en sortir pour être réellement mis en œuvre.

Imposé par le projet d’établissement, il a permis de développer des échanges, des réflexions, des productions intéressantes et a participé à l’entraînement du directeur ou du volontaire désigné d’office, à la rédaction de comptes rendus. Cet entraînement s’est révélé bien utile depuis 2007, ces dernières années ayant eu pour caractéristique, entre autres aspects du nouveau management, un accroissement inouï de la paperasse : des comptes rendus pour tout et pour rien, toujours à rendre pour hier sous peine de menaces, alors que personne n’a le temps et le goût de les lire. Il permet toutefois quelques contrôles et parfois ce plaisir solitaire de l’exercice d’un pouvoir dérisoire.

 

Les projets d’établissement ont eu leurs heures de gloire lors des réunions avant de connaître des heures plus sombres dans les tiroirs. Chacun sait que le projet d’établissement est rarement le moteur d’une transformation des cours, d’une véritable mobilisation collective pour des objectifs précisément identifiés, nécessairement transversaux.

 

Les projets et leur corolaire ou leur préalable, le travail d’équipe, reviennent à la mode. Tant mieux… à la condition que l’on sache se donner les moyens de les sortir du règne du formalisme, de l’incantation et de la paperasse inutile.

 

De récentes déclarations en faveur d’une refondation de l’école redonnent de l’espoir. Encore faudra-t-il analyser les problèmes, opérationnaliser les intentions, construire des garanties.

 

Le travail d’équipe ne se décrète pas. Il n’est pas dans les gènes. Il s’apprend.

Or tout le système de formation est exclusivement destiné à des individus. On fait un stage seul chez un maître « chevronné », donc généralement choisi pour son conformisme, dans une classe ou dans une discipline. Et quand les stagiaires sont deux ou trois, ils font, côte à côte, le même travail. Ils sont évalués en tant qu’individus et jamais en tant que membres d’un groupe. Il est évident qu’il faudrait qu’ils soient en stage dans un établissement afin d’observer les continuités et les transversalités, qu’ils travaillent ensemble pour pouvoir problématiser et proposer des expérimentations, que leur travail d’équipe soit pris en compte dans leur évaluation. Nous en sommes loin.

 

Le travail d’équipe ne peut fonctionner qu’avec des programmes intelligents, c’est-à-dire fondamentalement différents de ceux de 2008, qui feront une large place au transversal et au global porteurs de sens.

Il est donc urgent de donner leur place aux finalités, de repenser le socle et les programmes.

 

Le travail d’équipe ne peut avoir de sens que si tous les membres se mettent vraiment d’accord sur des valeurs, des principes, une conception des rapports avec les élèves.

Pas seulement au niveau du discours mais au niveau des comportements : respect, justice, prise en compte de leurs problèmes, politesse réciproque, respect réciproque des engagements, importance du droit à l’expression et du dialogue, prise en compte des savoirs et compétences acquises hors de l’école, refus de l’humiliation, etc. Accord aussi quant aux rapports avec les familles et à leur prise en compte collective.

 

Le travail d’équipe exige du temps pour des échanges libres sans pression, pour se voir travailler en classe – d’où l’intérêt de la proposition d’un enseignant supplémentaire -, et aussi pour parler d’autre chose.

 

 

Le travail d’équipe nécessite de la confiance plutôt que de la compétition, du dialogue et de l’accompagnement constructif plutôt que des injonctions que les donneurs d’ordres seraient bien incapables d’appliquer eux-mêmes. Il est condamné d’avance si l’on n’abandonne pas les pratiques actuelles, obsolètes, encore plus infantilisantes qu’avant 2007 en raison d’un autoritarisme et d’un technicisme accrus, d’une inspection individuelle qui a tellement et si mal vieilli. Le travail d’équipe n’a pas besoin de pilotes le nez collé sur les courbes et les camemberts oubliant l’humain.

 

Le temps est peut-être venu de quitter le règne de l’apparence et du formalisme, de la mode, et, profitant d’un nouvel élan, de prendre des dispositions fondamentales pour faire que le travail d’équipe devienne une priorité dans l’intérêt de l’école et de chacun de ses acteurs et partenaires. Il ne suffira pas de le déclarer.

 

Quel bonheur de travailler ensemble quand toutes les conditions sont réunies pour ne pas décevoir les équipes et ne pas être contraint de se limiter aux apparences !

 

Mais vous n’êtes pas obligé d’être d’accord

Réactions à la vidéo
  • (xxx.xxx.xxx.145) 13 février 2012 20:43

    Commentaire de "Ecole Vivante" sur facebook : Le travail de groupe est toujours plus créatif et productif que la réflexion solitaire. Il est à la base de la pédagogie Freinet, aussi bien pour les élèves que pour les enseignants (rencontres et échanges réguliers sur les pratiques pour les enseignants / coopérative et travail en commun pour les enfants). Malheureusement, le système éducatif officiel, qui instaure une compétition acharnée entre les enfants et travaille à l’installer aussi entre les enseignants, pousse plutôt au repli sur soi, à la crainte de s’exposer et d’être pris en faute.

  • (xxx.xxx.xxx.145) 13 février 2012 21:18

    Bonne question de Musa Abbas sur Facebook : Article intéressant qui rend le travail d’équipe impossible prcq il faut être d’accord sur tout avt de commencer. A mon sens, la problématique est envisagée uniquement du point de vue de la transversalité et du rapport à l’institution. Qu’en serait-il d’une approche strictement pédagogique et intradisciplinaire ?

  • (xxx.xxx.xxx.145) 13 février 2012 21:29

    Echange entre Jean Roucou et Véro L’Homme sur Facebook Jean Roucou : Le travail d’équipe consiste surtout à considérer que l’autre est potentiellment mon égal ! et à deux...l’union fait la force !

    Véro L’Homme : Le travail d’équipe implique que l’on ne se pose même pas la question !

  • (xxx.xxx.xxx.151) 14 février 2012 12:21

    Jérôme TRAIN : Pour en revenir à la paperasse inutile et chronophage, j’ai envie de crier à nos responsables haut placés dans les ministères qui réfléchissent à notre place : "LAISSEZ-NOUS FAIRE ! FAITES-NOUS CONFIANCE ! Nous sommes sur le terrain toute la journée, la grande majorité d’entre nous s’intéresse à la pédagogie, a une réflexion sur sa pratique, lit de la littérature pédagogique, participe à des forums, des discussions autour du sujet, en discute entre collègues, fait partie de mouvement ou d’association de réflexion pédagogique, bref, nous connaissons notre métier. Ce que nous faisons n’est peut-être et sûrement pas parfait, nous remettons souvent en question nos pratiques, mais nous y réfléchissons chaque jour. Donnez-nous du temps, arrêtez de nous inonder d’enquêtes, de notes, de paperasses inutiles à remplir et à lire ! Que personne ne lit d’ailleurs comme le dit si justement Pierre Frackowiak ! Faites-nous confiance et vous verrez que des idées, nous en avons ! Et des bonnes en plus !"

  • (xxx.xxx.xxx.151) 15 février 2012 07:59

    Jean-Pol ROCQUET : Le problème des équipes et des réunions d’équipes, c’est qu’on en a une représentation selon laquelle, le débat viserait à réduire les divergences pour arriver à la cohésion de l’équipe. Le travail consisterait à rendre clairs les objectifs, clair le projet, clair la personnalité de chacun. Quelle illusion ! A-t-on assisté à une réunion d’équipe présidée par un recteur, un inspecteur, un directeur, qu’il soit d’école ou des services départementaux ? On y entend la parole hiérarchique relayée par les subalternes ; on laisse discuter pour mieux affirmer le propos initial.

    Je ne conteste pas la réunion hiérarchique ; mais elle n’a rien à voir avec celle d’une équipe. Une réunion hiérarchique est brève, avec un ordre du jour restreint. Le hiérarque parle, l’assemblée écoute et pose des questions pour comprendre ce qui a été dit. On ne débat pas. Dans ce genre de réunion, il vaut mieux que l’autorité du hiérarque soit fondée sur la loi, sur la règle, pas sur son humeur, son opinion ou son désir.

    En revanche, dans une réunion d’équipe, l’animateur doit cultiver la divergence. Il faut que chacun puisse affirmer qui il est, ce qu’il fait quelles sont ses opinions, ses valeurs et ce qu’il attend, sans qu’il soit jugé. Ce qui est recherché, ce n’est pas la cohésion, derrière un chef ou une idée, c’est la cohérence, c’est le dépassement de ce qui est sans le renier, en le conservant. La cohérence consiste à reconnaître les divergences, afin de pouvoir comment on peut passer des contrats, avec tous, à deux, à quelques-uns. Il ne s’agit pas de rendre « clairs » les propos, les objectifs, encore moins les personnes. Il s’agit surtout d’élucider les enjeux, d’élucider ce qui se dit.

    Il faut toute l’habileté d’un animateur d’équipe pour tendre vers ce travail d’équipe. Il faut avouer que l’institution ne nous y invite guère, même si elle ne cesse de crier : « L’équipe ! L’équipe ! » en sautant comme un cabri.

  • (xxx.xxx.xxx.151) 15 février 2012 20:31

    Vincent Mespoulet : oui le travail d’équipe, le travail collaboratif, c’est à tous les étages qu’il convient de le susciter. Souvent les enseignants détournent les dispositifs de mise en travail collaboratif non seulement le leur mais aussi celui des élèves eux-mêmes. D’ailleurs ils prétendent faire travailler les élèves en équipe alors qu’eux mêmes ne savent pas le faire entre eux. Prenons la longue histoire des parcours diversifiés, des itinéraires de découverte, de l’ecjs, des TPE. Cela a été formalisé donc ossifié, et surtout complètement dénaturé. Le travail collaboratif ça s’apprend. Et dans ce chantier, les outils numériques qui permettent de transformer la classe en atelier vivant, en synchrone comme en asynchrone, avec d’autres équipes de profs et d’élèves ailleurs dans le monde, c’est aussi une entrée possible pour refonder les pratiques et mieux articuler travail individuel et travail collectif. Mes plus belles réalisations de projets collectifs, je les ai faites de façon entièrement informelle, en m’affranchissant et de la paperasse et de ces dispositifs dénaturés, et en allant chercher des partenaires parfois fort loin, à l’autre bout du monde...

  • (xxx.xxx.xxx.186) 17 février 2012 10:37

    Jean-Luc Baqué : L’une des difficultés du collaboratif c’est le respect et l’écoute de l’ autre dans ses différences, il faut proposer, accepter que son idée soit reprise modifiée, écartée, ajustée...les égos des enseignants, souvent importants, cherchent à imposer leurs idées quand ce n’est pas le pilotage par les résultats venant d’en haut qui induit des processus tuant la créativité ambiante...On a pas appris à nos enseignants le collaboratif mais on leur demande d’en faire quand même...On comprend mieux que pour certains le Projet d’Ecole soit un enfantement dans la douleur ou un monstre hideux dont ils ne comprennent pas les enjeux, enfermés qu’ils sont dans leur classe avec des programmes bien normés, des évaluations calibrées, des contenus déterminés... il faut du courage pour se libérer des carcans qu’on leur met sur le dos, certains y arrive quand même, chapeau bas...


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