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par Pierre Frackowiak mardi 2 octobre 2012 - 3 réactions |

Changement d’ère

Chronique de la refondation n° 9
Le doute s’installe au fil des journées de concertation.
Le phénomène est dangereux car le scepticisme, après une dure période de libéralisme autoritaire, rend très incertaine la mobilisation des enseignants pour garantir la réussite de la refondation annoncée. Dans la masse des témoignages, comptes-rendus, rapports, interventions, catalogue de revendications, commentaires, on a du mal à percevoir les leviers les plus déterminants pour proposer le changement, le faire comprendre et accepter, obtenir la mobilisation des acteurs dans les établissements.
 
 
Attendons la remise du rapport de la concertation au ministre, le mardi 9 octobre, à la Sorbonne, assemblée à laquelle je suis invité et que je commenterai dans les meilleurs délais sur le site éducavox. Dans l’attente et l’espoir, voici quelques réflexions pour insister sur quelques points forts pour une réelle refondation.
 
 
J’ai évoqué cette question dans une chronique précédente. Je proposais le numérique et le territoire comme étant deux thèmes neufs par rapport à l’histoire de l’école. Il s’agit de questions qui remettent en cause fondamentalement le fonctionnement et les pratiques de l’école actuelle. Aucune autre question n’a d’équivalent, en termes de bouleversements induits, depuis la crise de 1968 qui a imposé un nouveau regard sur la place de l’école dans la société et sur la place de l’élève dans l’école, mais dont les effets ont été absorbés par la ouate institutionnelle.
Nous vivons aujourd’hui un changement d’ère comme l’explique si bien Michel Serres.
 
 
Les collectivités territoriales prennent une place essentielle dans la vie du système, élargissant le champ de l’éducation pour tendre vers une conception moins scolaro centrée, plus globale et vers une réelle prise en compte du territoire.
 
Elles pousseront l’école à s’ouvrir et s’inscrire dans des projets territoriaux sans pour autant remettre en cause l’unité nationale et les fonctions régaliennes de l’Etat. Nous avons atteint le stade délicat où les élus, compte tenu de l’importance croissante de leur investissement demanderont des comptes, discuteront des projets éducatifs et voudront assumer leur responsabilité. L’école sera contrainte de changer. Mieux vaut qu’elle anticipe, même s’il est déjà un peu tard
 
 
Le numérique, je le redis inlassablement, s’il n’est pas détourné pour conforter, enjoliver les pratiques traditionnelles persistantes (une heure/un cours/une classe/une discipline…), est un puissant moteur possible dans la mesure où il impose à la fois :
 
Un nouveau regard sur l’évolution exponentielle des savoirs de l’humanité et la remise en cause des disciplines scolaires cloisonnées. Une révision fondamentale et une recherche de cohérence entre finalités (que tout le monde oublie), programmes, un socle (et pas LE socle !), l’obligation de donner du sens aux savoirs scolaires et le goût d’apprendre
 
La nécessaire prise en compte des savoirs et des compétences acquises hors de l’école
 
L’indispensable retour de la pédagogie sans laquelle les outils sont sans grand intérêt. Etudier les potentialités des outils numériques pour étudier les procédures, les méthodes, les outils mentaux utilisés par les élèves
 
Un nouveau type de rapports avec les collectivités qui ne pourront plus investir si elles ne connaissent pas l’intérêt réel du projet
 
De nouvelles relations entre les acteurs de l’éducation. De la juxtaposition des actions à la mobilisation collective
 
L’ouverture des établissements en dehors des heures scolaires pour développer l’éducation populaire et les échanges de savoirs, compte tenu du coût des investissements mais aussi du besoin de développer les échanges de savoirs, les rencontres intergénérationnelles.
 
Un changement de l’architecture scolaire
 Il est évident que cette fois, après l’échec des réformes successives depuis 1945, si l’école n’est pas refondée et réorientée, elle risque de disparaître, d’autant plus vite que sa destruction a bien avancé au cours des 5 dernières années.
 
 
Pourtant, je suis frappé de constater que ce changement d’ère n’est pas perçu, pas traité, pas vraiment conscientisé par les acteurs et les responsables massivement attachés à l’amélioration de l’existant plutôt qu’à la refondation, pas problématisé avec une vision à long terme.
 
Dans un groupe de concertation, un intervenant déclarait : « On ne connaît pas quelles sont les ressources utilisées par les enseignants ». J’ai eu envie d’ajouter : « et on connaît encore moins comment ils utilisent ces ressources ». Je repensais à cette phrase terrible de Claude Thélot : « On ne sait pas ce qui se passe dans les classes » et à l’analyse très ancienne d’Ada Abraham détaillant la distinction entre le réel, l’idéalisé et l’idéal quand il s’agit de décrire ses propres pratiques.
 
 
Or, pour changer les pratiques, pour aller au-delà de la description des outils utilisés, pour entrer pleinement dans la qualitatif, dans les choix pédagogiques réels, dans les représentations des acteurs, dans les motivations explicites et implicites, dans les convictions qui conduisent à des choix conscients ou non, il faut une connaissance fine des réalités.
 
Il faut une observation méthodique, sans jugement de valeur, sans notation, de l’acte pédagogique : choix de la situation, activité réelle des élèves, analyse des procédures et méthodes, expression/communication maître/élèves, élève/élèves. Cette activité d’observation/problématisation partagée/recherche-action n’a rien à voir avec le constat des résultats partiels apparents, d’un tableau de bord et l’élaboration d’une feuille de route par des personnels d’encadrement qui seraient bien incapables de la mettre en œuvre.
 
 
Il est évident que les corps d’inspection auraient pu s’atteler à cette tâche essentielle s’ils n’avaient pas été transformés autoritairement en pilotes technocrates par un pouvoir ultra libéral dont le but inavoué était la destruction de l’école publique.
 
 
Pour refonder, il faudra donc une analyse partagée (acteurs et observateurs non hiérarques) des réalités, la problématisation non stigmatisante, et l’élaboration d’hypothèses pour la résolution des problèmes, un accompagnement de pair ou d’ex-pair/expert pour l’action. Faute de quoi la refondation passera à côté des vrais problèmes.
 
 
Dans le domaine du numérique par exemple, il s’agira certes de savoir quels ressources sont utilisées, mais surtout comment : pour conforter et enjoliver, moderniser en apparence les pratiques anciennes ou pour changer de modèle pédagogique, changer fondamentalement ?
 
 
Refonder les pratiques pour refonder l’école. Redonner toute sa place à la pédagogie, complètement déniée depuis 2007.
 
Le temps est venu de voir si l’espoir de la refondation sera respecté et si une pédagogie de la réforme permettra de remobiliser les acteurs et de leur redonner des raisons de s’enthousiasmer.
 
A suivre.
Réactions à la vidéo
  • par Jean Agnès (xxx.xxx.xxx.245) 3 octobre 2012 20:56

    Je relis :

     Scepticisme : il y a déjà eu une démobilisation forte des esprits, comme de nombreux pédagogues, après les précédents échecs ou enlisements… C’est ce qui accompagne les deux dernières décennies. Il y a un manque de crédibilité et d’autorité certaines dans le milieu… On ne peut refonder sans donner des garanties autres que celles des appareils et des « experts ».

     Dans la masse, les leviers : les opérations qui ont réussies étaient toujours « déconcentrées » : officines de pointes, expérimentations à différents niveaux, engagements humains… trop de gens de valeur ont été placés hors jeu de l’action, tandis que perduraient le verbalisme.

     Aucune autre question n’a d’équivalent : 

    Il y a eu il y a trente ans un sursaut via la question de la prise en compte institutionnelle des nouveaux environnements culturels et des médias, et leurs conséquences en « chambardement » du milieu, en modification du mode d’intelligibilité, en mutation du sujet. Le point de vue proposé à l’époque était radicalement novateur, à la fois lié à la prise en compte de l’actualité au sens large, et aux NTIC. Nouvelles écritures, nouvelles lectures, nouveaux modes d’apprentissages, etc. C’est d’un combat réel, et d’un effort très important qu’il s’est agi, d’une vraie mobilisation, sur le plan national et en relation internationale, y compris avec l’encouragement et parfois le soutien, des autorités européennes. Je peux témoigner après d’autres de ce fiasco. D’autant plus dommageable que l’approche de la question des la question des « nouvelles donnes » par les « médias » au sens large, est riche. Nous en avons assez écrit et publié. Cela, en effet, et pour différentes raisons que les spécialistes en histoire de l’éducation scolaire en France doivent expliquer, n’a pas duré beaucoup plus d’une décennie. Mais rien n’est jamais totalement perdu... à quelques conditions de méthode près.

     Les collectivités territoriales : leur niveau de prise de conscience est très hétéroclite d’une région à l’autre… Les exemples de la fin des années 80 sont intéressants, car des collectivités (surtout villes, départements) avaient en effet pris leurs responsabilités et des initiatives significatives en matière de NTIC.

     La seconde partie de cette chronique pose un autre type de questions. Quoi qu’il en soit, il faut en effet renouer avec une conception assainie de la pédagogie, au sens noble.

     

    Cordialement,

     

     

  • par Pierre Frackowiak (xxx.xxx.xxx.64) 7 octobre 2012 21:28

    Interdit d’aller à l’école ! J’étais donc invité par l’ADEP (association de défense de l’école publique présidée par François Méroth) ce vendredi à La Roche sur Foron. Les organisateurs avaient prévu une rencontre privée avec les responsables départementaux des syndicats d’enseignants, des parents d’élèves, des mouvements d’éducation populaire, et une conférence publique avec débat sur le thème des savoirs scolaires : qu’apprend l’enfant à l’école et pourquoi ? Ces deux initiatives ont eu un succès largement évoqué dans les médias et sur les sites internet. Sachant que je m’intéresse beaucoup à la place du numérique dans l’école du futur, ils avaient proposé de me faire rencontrer une classe twitter, les élèves, l’enseignante concernée, pour valoriser l’innovation et contribuer à la réflexion collective. L’enseignante a donc sollicité l’autorisation de l’inspectrice de l’Education Nationale du territoire dans les formes habituelles. Résultat : la classe twitter a été suspendue au nom de critères qu’aucun autre responsable en France n’a utilisés et ma visite a été interdite, jugée inopportune. Le directeur académique sollicité à son tour par l’ADEP a donné par retour une réponse succulente : j’aurais du demander moi-même l’autorisation de venir dans la classe… à lui et non à l’IEN qui n’avait d’ailleurs pas fait mention du directeur académique pour interdire ma visite. Qu’un DASEN considère qu’un militant pédagogique comme moi, qui a été 30 ans inspecteur, ne connaît pas les usages et les textes officiels, est quand même un peu fort ! On a vraiment l’impression que pour certains hiérarques, il n’y a pas eu d’alternance, pas d’annonce de la refondation… On isole l’école. On continue comme avant en renforçant même la fermeture de la pyramide et le conservatisme du mammouth. De quoi a-t-on peur ? Les syndicats d’enseignants me disent unanimement, avec un sentiment d’impuissance, qu’ils ne sont pas étonnés. Gag : dans le même temps où l’école publique me ferme ses portes blindées, les chefs d’établissements privés de Normandie m’invitent à faire une conférence sur l’école du futur, l’institut pédagogique de l’Université catholique de Paris, m’invite à parler des leviers pour changer l’école… Où est l’erreur ? La refondation est déjà condamnée ou sabotée par un certain nombre de ses petits chefs. . Il est évident que cette information sera largement diffusée avec l’espoir d’un réel changement d’ère.

  • par Méroth (xxx.xxx.xxx.14) 7 octobre 2012 21:35

    Nous avons été en effet étonnés de ce refus d’intervention dans la Twitt-Classe.
    Qui plus est, la position de l’IEN qui a refusé est peu stratégique. L’IEN aurait au contraire pu valoriser cette expérience qui est la première de Haute-Savoie... et se déroule dans sa circonscription !
    C’est mal pensé, peu ouvert, plein d’inquiétudes et de fermetures...
    Dommage.


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