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par Pierre Frackowiak vendredi 24 août 2012 - 5 réactions |

Concertation nationale. Paradoxes et inquiétudes.

Chronique de la refondation (1)
 
Invité à m’engager dans la concertation nationale pour la refondation de l’école, j’ai choisi de m’investir dans le groupe 3, « Un système éducatif juste et efficace ».
 
 Pour la cohérence de la réflexion, je travaillerai en collaboration avec la Ligue de l’Enseignement dont les représentants m’informeront des propositions des autres groupes : « La réussite scolaire pour tous », « Les élèves au cœur de la refondation », « Des personnels formés, reconnus et valorisés ».
 
 
Ce jeudi 23, la matinée était consacrée au thème « Une grande ambition pour le numérique », un thème qui intéresse particulièrement les lecteurs d’Educavox et sur lequel je reviendrai dans le prochain billet.
 
 Il convient d’abord de faire le point sur la concertation d’un point de vue général en sachant que j’y participe pour la première fois, n’ayant été invité qu’à la mi-juillet.
 
 L’impression générale se partage entre espoir et inquiétude.
Il est vrai que l’exercice est difficile et que le pari est risqué. Réunir environ 600 personnes de tous les bords politiques, syndicaux et associatifs, avec des experts et des hauts fonctionnaires, y compris ceux qui étaient encore en mai ou juin des serviteurs zélés et souvent autoritaires des politiques régressives mises en œuvre depuis 2002 et 2007, pour penser un nouveau projet éducatif dans des ateliers est une gageure. Et les paradoxes sont inévitables.
 
 
Le premier paradoxe se situe au niveau de l’interprétation du mot « refondation ».
Tout le monde semble d’accord, aujourd’hui, sur la nécessité d’une refondation de l’école. Pourtant, une bonne proportion des intervenants dans les différents groupes défend vigoureusement de fait le maintien du système en l’état, ou le retour au système antérieur à 2005/2007, en l’améliorant aux marges, en le corrigeant, en le dépoussiérant formellement, en lui restituant les moyens qui ont été supprimés massivement au cours des années passées.
 
Dans certains débats, on en viendrait à se demander si l’on parle encore de refondation. Dans la matinée de cette journée, par exemple, le recteur de l’académie de Clermont Ferrand et les élus régionaux et départementaux de la région Auvergne, s’auto-déclarant pionniers dans le domaine du numérique, ont expliqué longuement qu’en fait, ils avaient commencé à refonder l’école en 2002, donc dans le cadre des politiques que l’idée de refondation remet en cause… fondamentalement.
 
 Il faut ajouter au tableau noir toutes les interventions dans tous les groupes qui tentaient de démontrer qu’il n’est pas nécessaire de toucher aux missions des enseignants, aux sacro saintes disciplines scolaires universelles et éternelles, à l’architecture des établissements, au modèle pédagogique dominant – celui de la transmission magistrale - au scolaro centrisme traditionnel, etc.
 
 Les observateurs lucides se demandent souvent comment on peut aussi facilement faire disparaître du paysage éducatif l’ennui qui devient dramatique chez les élèves de tous milieux, le rejet de l’école, et la souffrance des enseignants qui est fortement sous-estimée, y compris par un certain nombre de représentants syndicaux qui apparaissent hors sol.
 
 A l’évidence, le beau mot de refondation n’a pas le même sens pour tous et le conservatisme dépasse complètement les clivages politiques et syndicaux.
 
 
Le second paradoxe est que pour refonder, il faut mobiliser les acteurs du terrain.
Or la base n’est pas du tout associée réellement au débat et la procédure choisie renforce en elle-même le fonctionnement pyramidal du système qui est pourtant l’une des fondations anciennes à abattre pour laisser la place à la démocratie participative dans le système et sur les territoires, et à la force de l’intelligence collective des acteurs.
 
 Pour les enseignants dans les écoles, par exemple, le sentiment général est que rien ne change et rien ne changera. Rien ou presque n’a été suspendu ou abrogé. Mieux ou pire, pour ne prendre que cet exemple, alors que le ministre a renoncé à la remontée des résultats des évaluations nationales, les inspecteurs ont très majoritairement exigé de les recevoir, pour leur permettre –ont-ils dit- de piloter le système.
 
 Insuffler l’idée de la refondation sans mettre un terme clair aux pratiques hiérarchiques autoritaristes et sans associer les acteurs sera un obstacle majeur au changement éventuel.
 
 Il est vrai qu’il est difficile aux cadres d’affirmer aujourd’hui le contraire de ce qu’ils ont imposé durant 4 ans. L’argument de la continuité républicaine qu’ils avaient pourtant foulé aux pieds en 2007/2008 est un peu facile mais il est un frein considérable à une volonté réelle de réforme.
 
 L’espoir demeure mais la rentrée approche avec un lot considérable d’incertitudes et d’obstacles au changement.
 
 
A suivre… 
Réactions à la vidéo
  • par Jean Agnès (xxx.xxx.xxx.194) 25 août 2012 08:23

    Bien vu, et merci de ce témoignage, enfin un peu d’information. Il s’agirait en effet d’une question d’intérêt général, et on pourrait espérer

    1) l’ouverture réelle du débat
    2) une occasion pour un vrai chantier sur le fond. 

    A l’opposé, quelques-uns des textes parus sur le site officiel laissent rêveurs... sans nous faire rêver.

    De la même façon, si ne sont convoqués ni le patrimoine expérientiel, ni une philosophie de l’éducation digne de ce nom, ni l’articulation des grands tracés (Bourdieu-Gros, Delors, Morin par exemple) aux lignes d’action, il faut s’attendre à ce que la raideur en cours l’emporte sur l’audace inventive.

    P.S. Je n’aime pas le terme de "démocratie participative", devenu slogan de consensus ou de communication municipale, souvent sans réalité effective (et qu’emploient aussi des coquins), et en suis resté à la "démocratie de participation", comme chez Mendès France - faut-il rappeler :

    « La démocratie ne consiste pas à mettre épisodiquement un bulletin dans une urne, à déléguer les pouvoirs à un ou plusieurs élus puis à se désintéresser, s’abstenir, se taire pendant cinq ans. Elle est action continuelle du citoyen non seulement sur les affaires de l’Etat, mais sur celles de la région, de la commune, de la coopérative, de l’association, de la profession. Si cette présence vigilante ne se fait pas sentir, les gouvernements (quels que soient les principes dont ils se recommandent), les corps organisés, les fonctionnaires, les élus, en butte aux pressions de toute sorte de groupes, sont abandonnés à leur propre faiblesse et cèdent bientôt, soit aux tentations de l’arbitraire, soit à la routine et aux droits dits acquis. 

    Le mouvement,, le progrès ne sont possibles que si une démocratie généralisée dans tout le corps social imprime à la vie collective une jeunesse constamment renouvelée. La démocratie n’est efficace que si elle existe partout et en tout temps Le citoyen est un homme qui ne laisse pas à d’autres le soin de décider de son sort et du sort commun. Il n’y aura pas de démocratie si le peuple n’est pas composé de véritables citoyens, agissant constamment en tant que tels. »

    Un bel idéal utopique dans une société fractale. Ce qui n’est pas une raison pour ne rien tenter, encore et toujours, malgré tout ce qui nous est tombé dessus ces deux dernières décennies, malgré les reculades, les blocages, les tabous de la pensée critique.

  • par Frédéric Boso (xxx.xxx.xxx.184) 25 août 2012 08:30

    La suppression de l’aide personnalisée et des stages de remise à niveau dont le rapport Guillarmé à démontré l’inefficacité (tout au moins la relative efficacité puisque seulement pour un élève sur cinq), est urgente et nécessaire.

    Dans le même temps, je n’ai lu nulle part, dans le cadre de la concertation, qu’une réflexion aurait été engagée sur l’aide et l’accompagnement des élèves en difficulté(s). Quels dispositifs ? Quels personnels ? (faut-il supprimer les RASED pour les remplacer par autre chose ou leur donner enfin les moyens de leurs actions ?).

    Il semblerait donc qu’on reparte tout au moins pour cette année scolaire en reconduisant l’aide personnalisée et les stages de remise à niveau alors qu’on sait qu’ils sont inefficaces, qu’ils stigmatisent les élèves qui sont supposés en bénéficier, et que dans le cadre de la réflexion sur les rythmes scolaires, ces deux dispositifs vont justement à l’encontre de ce qui est preconisé par tous afin de respecter les rythmes biologiques des enfants. L’annonce de la suppression de ces deux dispositifs, à l’instar de celle des évaluations nationales CE1 et CM2, aurait été un signal fort donné en direction des enseignants qui vont donc, contraints et forcés, devoir pendant une année supplémentaire mettre en place une aide qu’ils savent inefficace.

  • par Roger Nifle (xxx.xxx.xxx.138) 25 août 2012 10:26
    Roger Nifle

    Il y a quelque chose de sidérant dans votre article. A la problématique de refondation répond une volonté de rétablissement des situations anciennes. Un réflexe inquiétant de conservatisme classique et parfaitement prévisible. Vous tenez vous-même un double message celui d’une aspiration souvent exprimée avec lucidité et pertinence et un discours de dénonciation qui alimente la logique inverse. Ce qui est sidérant c’est d’abord que l’on voit une absence complète de compréhension des phénomènes humains et des problèmes de changement avec une méthode (naïve) qui se révèlera impuissante sinon à asseoir quelque nouvel équilibre de pouvoirs. C’est surtout l’absence de problématisation de la question de refondation. Sans problématisation c’est-à-dire approfondissement partagé de la question et la notion même de refondation en situation, il n’y a aucune élaboration collective possible. Si le problème n’est pas partagé les solutions ne le seront pas. Or la refondation telle que décidée par le ministre porte sur des questions profondes et identifiables (ses écrits) dont on ne voit pas la trace. A croire que le mobile du plus grand nombre c’était de se débarrasser d’un pouvoir politique le reste n’étant que questions accessoires de pouvoirs. Par ailleurs la voix des français et des citoyens me semble ici absente. L’éducation nationale serait-elle l’affaire des seuls professionnels de l’éducation

  • par Alain Refalo (xxx.xxx.xxx.80) 25 août 2012 10:38

    Merci Pierre de tes alertes toujours percutantes. Le Réseau des enseignants du primaire en résistance vient d’achever son université d’été. Nous sommes sur la même longueur d’onde. Des inquiétudes, certes, mais une volonté de poursuivre la résistance pédagogique tant que les dispositifs néfastes et inefficaces ne seront pas définitivement abrogés : programmes, évaluations nationales, aide personnalisée, livret personnel de compétences, notamment. Nous n’avons aucune réponse pour l’heure sur la levée des sanctions. Si les sanctions étaient maintenues à l’encontre de ceux qui ont refusé d’être complices de la destruction de l’école, ce serait un très mauvais signe envoyé pour la soi disant "refondation" de l’école. Le débat continue, mais le combat également.

  • par Pierre Frackowiak (xxx.xxx.xxx.219) 26 août 2012 10:07
    Pierre Frackowiak

    Cette chronique de la refondation provoque de nombreux commentaires, sur le site Educavox (Merci aux 4 contributeurs ci-dessus) et sur le réseau facebook où l’article a été repris et commenté sur de nombreux "murs".

    D’accord avec Jean Agnès : le mot démocratie participative a été galvaudé et la référence à Mendès France est pertinente. Ce dialogue me conduit à poser le problème de la démocratie et de son apprentissage dans le système scolaire. L’école est-elle démocratique ? Pas seulement par rapport à la réussite des élèves de différentes classes sociales, mais par rapport au fonctionnement général, la place de l’élève dans la vie de l’établissement et dans ses rapports aux profs, la place de l’élève en cours, la place des enseignants par rapport à la hiérarchie et à la pyramide / chape de plomb que la concertation ne semble pas vouloir pour l’heure remettre en cause, etc

    D’accord avec Frédéric Boso : le problème de l"accueil de TOUS les enfants avec la question des RASED, de l’aide individualisée, des dispositifs qui se multiplient, disparaissent, se superposent... J’y reviendrai dans uen prochaine chronique

    D’accord avec Roger Nifle. La concertation va beaucoup souffrir d’une véritable phase de problématisation. Le constat des réalités, pas toujours objectif, ne suffit pas à alimenter le débat. Il faut se mettre d’accord sur les finalités, le but de la refondation. Il faut un minimum... et même davantage, de prospective... Ce n’est pas dans la culture du système

    D’accord avec Alain Refalo... Je suis sidéré que l’on cautionne en fait les pratiques régressives précédentes en les maintenant encore un an... Pourquoi ? Puisqu’elles sont si mauvaises... Et pourquoi cautionner les pratiques autoritaristes qui les ont imposées ? J’y reviendrai évidemment. Nous aurons toujours besoin de "résistants"

    A suivre


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