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par Julien Tresse (son site) mardi 14 août 2012 -

De la vérité sur l’utilisation de la pédagogie


« Pour la milliardième fois, mais je le réaffirme ici, les méthodes pédagogiques ne sont pas responsables des échecs de notre système éducatif !
 
Ces pédagogues qui, bien avant les apparitions médiatiques des Jean-Paul Brighelli, Natacha Polony, Marc le Bris et autres Rachel Boutonnet, ont alerté sur les difficultés croissantes de nos élèves en proposant des pistes, des solutions ! »
 
 
Le billet (d’humeur) qui va suivre fait suite à celui écrit aujourd’hui par profencampagne sur son blog personnel :
 
 
Les Polony et autres Brighelli pensent donc que ce que disent les médias constitue la réalité de ce qui se passe en classe mais, malheureusement, nous sommes bien loin de n’avoir que des Freinet et des Mérieux dans toutes les classes de France. Les idées des pédagogues ne restent en fait que dans une sphère médiatico-universitaire au sein de laquelle le véritable Παιδαγωγός oupaidagôgos, celui « qui conduit les enfants », l’enseignant de terrain donc, n’a pas été convié. Alors, dans les hautes sphères médiatico-intellectuelles (l’un ne va pas sans l’autre bien entendu), on voit revenir régulièrement le spectre « pédagogiste » (au passage, voici là encore un néologisme emprunt de gargarisme intellectuel utilisé pour rendre son propos abscons justifiant ainsi des propos faussement intellectuels), la raison bien évidemment unique à l’échec de nos chères têtes blondes. Tout est bon donc ! Le coupable est tout trouvé ! Ainsi, ce sont les pédagogues (nous l’utiliserons ici pour parler des chercheurs, des penseurs) qui polluent les idées de nos profs et entrainent, par voie de conséquence, l’échec scolaire. Sauf que … sauf que tout n’est pas aussi simple que cela.
 
 
Premièrement, les idées des pédagogues ne sont pas aussi bien relayées que ce qu’on le croit dans les IUFM. D’une part, parce que les enseignants d’IUFM ne les partagent pas toujours et qu’ils sont soumis aux textes de cadrages eux-mêmes instaurés par les politiques en place (Robien, Darcos, Chatel n’étaient pas très pro-pédagogues à ma connaissance). D’autre part, parce que le relais qui en est fait n’est pas toujours bon : un prof agrégé de maths enseignant en IUFM à de futurs Profs des écoles n’a jamais « vu » un élève de primaire de sa vie. Comment dans ce cas bien transmettre les méthodes des pédagogues ?
 
 
Deuxièmement, quand vous êtes néo-titulaire, que vous arrivez dans une école de campagne (8 écoles sur 10) et que le budget ne vous permet pas d’acquérir les derniers manuels, que faites-vous ? Eh bien, vous regardez dans l’étagère et prenez la Nouvelle (mot très relatif) Balle Aux Mots estampillées aux nouveaux programmes de 1995. Deux solutions : soit vous êtes très inventif et créez vous-mêmes vos propres exos ; soit vous suivez le bouquin en vous disant qu’au moins vous respecterez les grandes lignes du programme. Cela vous rassure et il y a tellement de questions qui se posent quand vous débutez que vous n’êtes pas contre un petit coup de main providentiel. Vous créerez plus tard … à moins que vous ne soyez pris dans le flot confortable du « suivisme » du manuel. Conséquence : la majorité des enseignants suivent leurs bouquins et ne vont pas se balader dans les sentiers perdus de la pédagogie (trop dangereux).
 
 
Donc NON ! NON ! et NON ! Les méthodes des pédagogues ne sont malheureusement pas suivies dans la majorité des cas. Il est donc impossible d’imputer un quelconque échec scolaire aux nouvelles pédagogies. Attention ! Je ne dis pas que certains enseignants n’innovent pas, n’osent pas ou même que ceux qui utilisent des méthodes traditionnelles sont de mauvais profs (il n’y a pas de bonne ou mauvaise méthode, le principal étant que l’enseignant se sente à son aise avec ses outils). Simplement, il est « stupide » de dire que les nouvelles pédagogies (qui ne sont même pas utilisées majoritairement en classe) sont responsables de l’échec scolaire. C’est un raccourci grotesque qui montre une méconnaissance totale des réalités du terrain (ah ! ce n’est pas sur les plateaux télé parisiens qu’on voit ce qu’est l’école, ni même ce qu’est la France).
 
 
Troisièmement, la pédagogie n’est pas l’affaire d’une décennie mais d’une carrière d’enseignant. En imaginant qu’un enseignant se lance hors des sentiers battus et sécurisés de la méthode traditionnelle, il lui faudra sa vie entière pour s’approprier la méthode pédagogique qu’il utilise. De plus, il lui faudra l’adapter en permanence au public à qui il la destine (les élèves changent d’une année à l’autre, d’une génération à l’autre, etc.). Qui voudrait passer sa vie dans le doute et l’inconfort de l’incertitude vis-à-vis de sa pratique et ce, dans un contexte où d’une part vous ne serez jamais écouté (la haute sphère intellectuelle est bien loin au dessus de votre tête) et, d’autre part, l’administration vous guette afin de vous écraser du bout du doigt au moindre faux pas ? Le passionné peut être ? Celui qui a le désir ardent d’offrir à ses élèves les conditions de l’émancipation intellectuelle (ce qui, au passage, ne satisfait pas le politique qui veut plutôt que l’on « fabrique des crétins » pour reprendre un titre de Brighelli, comme quoi je ne suis pas fâché).
 
 
Mais cela est-il suffisant ? Pas toujours ! L’essoufflement gagne les rangs avant même que les effets de la pédagogie n’aient pu se voir. L’enseignant qui prend la décision de prendre le chemin bardé de ronces de la pédagogie s’offre au tâtonnement, à l’incertitude. Il est comme l’élève qui cherche la solution à son problème. Dans ce contexte, il est fort compréhensible que de nombreux collègues préfèrent rentrer dans le rang plus confortable de la méthode « académique », « institutionnelle ». On risque moins lors l’inspection ! De plus, à quoi bon se fatiguer puisqu’on ne pourra pas partager ses réussites, ses frustrations, ses difficultés. A moins que … à moins que l’on instaure des temps et des espaces dédiés à cela. Pire que cela ! Voici une idée folle ! Pourquoi ne pas faire de tout enseignant un enseignant-chercheur … ? Cela aurait pour conséquence de revaloriser le métier tout en redynamisant le travail d’innovation en éducation. Dans cette effusion d’idées, de nouveautés, les enseignants-chercheurs du primaire, du secondaire et du supérieur échangeraient à rang égal. C’est par exemple le point, passé inaperçu, mais qui est la clé de voûte de la réussite du modèle finlandais. Là-bas, tout enseignant est un expert en pédagogie dont les travaux sont liés aux universités. N’est-ce pas là une façon judicieuse de valoriser le statut de l’enseignant (tant pour le regard qu’il porte sur lui-même que pour le regard qu’on porte sur lui) et de donner à la recherche en pédagogie un vrai élan en y intégrant les acteurs de terrain ?
 
 
Pour résumer, les méthodes pédagogiques nouvelles ne peuvent être à l’origine des maux de scolarité de nos enfants parce qu’elles ne sont pas majoritairement utilisées en classe. Comment donc imputer un effet général (l’échec scolaire) à ce qui n’existe pas majoritairement dans nos classes ? Bien sûr, certains s’essaient à prendre les chemins peu protégés de la pédagogie mais beaucoup s’essoufflent. Pas de reconnaissance ! Prise de danger vis-à-vis des inspections ! La meilleure façon de rehausser le niveau scolaire est de permettre aux enseignants de fabriquer leurs propres outils. Mais pour cela, il faut leur laisser un espace et un temps pour qu’ils puissent construire, innover, tâtonner, douter, échanger. Ce temps et cet espace doit être un pont créé entre le primaire, le secondaire et l’université. De ce fait, il faut faire de tout enseignant un enseignant-chercheur afin de valoriser son travail et son statut ainsi que de dynamiser la production en recherche ès sciences de l’éducation.
 
 

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