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par Pierre Frackowiak vendredi 28 septembre 2012 - 3 réactions |

La refondation et la souffrance des enseignants

Chronique de la refondation n° 8
La souffrance des enseignants surgit enfin au premier plan de l’actualité. Il n’est pas trop tôt et j’espère qu’il n’est pas encore trop tard pour qu’elle soit sérieusement pris en compte dans le projet de refondation de l’école.
 
 
L’expresso (café pédagogique) du mardi 25 septembre donne toute une série d’éléments qui soulignent la gravité du problème : un rapport de l’inspection générale, un rapport d’une mission parlementaire, l’édifiant rapport Debarbieux-Fotinos confirment que les dégâts sont considérables. François Jarraud évoque le « quinquennat du pilotage des enseignants par le mépris » et que rappelle –ce que j’explique depuis fort longtemps- que leur « confiance dans les corps intermédiaires a été largement attaquée ». Il conclut son éditorial par un « il est temps d’agir » plus que pertinent.
 
 
Le phénomène n’est pas nouveau. L’échec des réformes successives, la régression de la place de l’école dans la société, la frilosité des pouvoirs politiques face à l’urgence de la réforme générale audacieuse dont le pays avait et a besoin, avaient déjà bien entamé « le moral des troupes » et la perception du sens du métier.
 
Il s’est fortement aggravé en 2005 avec la volonté de G. de Robien d’imposer le b-a ba dans tous les CP de France, conseillant aux maires de choisir les manuels de lecture conformes à ses théories réactionnaires et suggérant aux parents de dénoncer les enseignants récalcitrants que l’on n’appelait pas encore les désobéisseurs. Cette période, que j’ai bien connue, mon conflit avec le ministre avait d’ailleurs été fortement médiatisé, a provoqué des drames dans les relations entre l’école et son environnement, et un découragement généralisé chez tous les enseignants engagés dans des recherches pour l’amélioration de la réussite scolaire. Cette période a fortement dégradé le climat dans les écoles sans qu’il y ait eu de grands combats sur les questions de vie scolaire.
 
Les cinq années qui ont suivi, 2007/2012, ont été catastrophiques. Une accumulation de mesures imposées, une culture du résultat apparent, une superposition de tâches paperassières dont personne ne comprenait l’utilité, un développement organisé de l’autoritarisme avec prolifération des injonctions et des exigences immédiates, avec un système de primes et de sanctions sans précédent, des animations pédagogiques fortement contestées, un encadrement dont les nouvelles promotions ont été rigoureusement formatées, lui-même oppressé, les contrôles incessants, tout a été conçu et mis en place pour détruire l’école. La seule mesure susceptible de donner un peu de bonne conscience aux décideurs et aux exécutants a été l’aide individualisée, qui n’a rien coûté, qui n’a fait l’objet d’aucune réflexion collective qui est condamnée par tous les spécialistes, de tous les bords politique, et qui est « vomie » par tous les enseignants selon une expression trouvée dans le rapport Debarbieux/Fotinos.
 
 
Dans le même temps, la souffrance des professeurs de collège n’a fait que croître, même dans les collèges huppés de centre ville. Faiblesse de l’attention des élèves, difficulté de faire cours, contestation, chahut, avec le retour de cette tentation historique de faire le procès de l’amont, l’école primaire qui ne ferait pas bien son travail, mettant en péril les tentatives ponctuelles d’amélioration des rapports école/collège.
 
 
La souffrance a été exacerbée, en même temps qu’une déception cruelle, une perte complète d’enthousiasme, un scepticisme dévastateur, en constatant à la rentrée que toutes les dispositions d’un système condamné étaient maintenues et souvent renforcées : les programmes, les évaluations, l’aide individualisée, l’animation pédagogique, les injonctions et contrôles… comme si rien n’avait changé. La continuité républicaine que personne n’avait invoquée en 2007, le refus traditionnel de la gauche de « tout ce qui pourrait paraître comme une chasse aux sorcières », et même la volonté de jouer le jeu de la concertation ont aggravé le malaise.
 
 
Curieusement, la question de la souffrance est peu évoquée dans les réunions de concertation. Il est vrai que l’on n’en parlait peu jusqu’alors, que les enseignants sont pudiques et n’avouent pas facilement qu’ils sont en difficulté, que la hiérarchie et les représentants syndicaux minimisent le problème pour protéger l’image de leur établissement ou de leur corps, qu’il reste ici ou là des traces d’une infantilisation historique des enseignants.
 
 
On construit l’avenir, surtout en proposant d’améliorer le présent plutôt que de refonder le système et de prendre à bras le corps les vrais problèmes. Il ne s’agit pas que des moyens et des points d’indice, des avantages acquis et de ceux à conquérir, il s’agit de la vie des enseignants, des parents, des enfants, de la communauté éducative. Il s’agit de la compréhension du sens du métier, de la reconnaissance réelle de la place de l’éducation dans une société en mouvement accéléré, de l’aide nécessaire à la transformation des pratiques, de la mobilisation pour des projets conjugués, du bonheur d’apprendre et d’enseigner.
 
 
La souffrance des enseignants au cœur de la refondation ? Pourquoi pas ?
En tous cas, qu’elle soit prise en compte vraiment. Il n’y aura pas de refondation sans une confiance retrouvée, sans quelques parcelles d’enthousiasme pour changer l’école et changer fondamentalement ses pratiques.
 
Dans un contexte de défiance et de mépris, on se replie instinctivement sur des pratiques simples, que l’on fait semblant de croire éprouvées pour se rassurer, on cherche des coupables ailleurs, les enfants qui ne travaillent pas, les parents qui n’assument pas leurs responsabilité, la société et les médias, on détourne, on résiste passivement, on fait le dos rond devant l’autorité, on triche, mais on ne s’engage pas dans la construction du neuf. « L’ancien se meurt mais résiste, le neuf tarde à voir le jour, dans le clair-obscur surgissent les monstres » (Gramsci).
 
 
Passer, même progressivement de « l’heure/la classe/la discipline/ le prof » à une organisation plus souple, concertée avec un vrai travail d’équipe, des disciplines ancestrales cloisonnées à une vision moderne des savoirs de l’humanité et de l’importance de l’apprentissage de la pensée, d’un fonctionnement scolaro centré à un projet éducatif global territorialisé, nécessitent de la formation, de l’accompagnement… et de la confiance.
Cela ne sera pas le plus mince des enjeux de la refondation
La tâche sera rude car la rentrée, malgré des mesures quantitatives positives et quelques annonces, a été mal vécue.
 
A suivre
Dans la prochaine chronique, retour sur le numérique
Réactions à la vidéo
  • par Pierre Frackowiak (xxx.xxx.xxx.213) 30 septembre 2012 14:13
    Pierre Frackowiak

    http://www.dirlo.fr/jac/?p=567

    A voir la bd de Jacques risso sur le thème

  • par Bruno MARTIN (xxx.xxx.xxx.186) 30 septembre 2012 21:49

    Bonjour Monsieur Frackowiak,

    en écho, je vous envoie la copie d’un mail que j’ai posté à un syndicat, suite à un échange sur un article de l’Express reprenant un rapport de l’OCDE : http://blogs.lexpress.fr/l-instit-humeurs/2012/09/22/locde-releve-des-inegalites-entre-lecole-primaire-et-le-secondaire/

    voici donc ma réaction :
     Je ne jalouse pas les enseignants du second degré et ne cherche pas à diviser
    je pense que dans le premier degré on ne rue pas assez dans les brancards.
    En plus du différentiel exposé dans l’article , qui est bien réel,
    nous subissons dans le premier degré une pression énorme de notre hiérarchie.
    Je pourrais développer, mais je pense que Céline a un bon exemple sous la main.
    Je pense qu’on a besoin de plus de reconnaissance -j’en ai marre des revalorisations qui ne profitent pas à tous, je suis passé trop souvent aux travers.
    J’en ai marre des injonctions administratives qui nous demandent de nous prendre la tête à nous fixer des objectifs (de production...) qui nous demandent de descendre de vélo pour nous regarder pédaler, et nous demande des bilans, qui ne serviront à rien, sauf à nous culpabiliser et à épuiser notre énergie.
    Marre des réformes qui ne sont jamais évaluées et qui se succèdent à un rythme tel que quand on commence à saisir la substantifique moëlle de la dernière, on nous balance déjà la suivante.
    Qu’on nous fasse confiance, qu’on nous laisse bosser et surtout qu’on me paye décemment avant de continuer à me demander un surcroit de productivité.
    ça fait 10 ou 15 ans que l’augmentation de notre productivité est proportionnellement inverse à l’augmentation de notre pouvoir d’achat.
    Merci de m’avoir lu jusque là....
    ....
    La refondation de l’école passe d’abord et avant par la refondation de mon pouvoir d’achat.
    ça sert pas à ça un syndicat ?
    pour appuyer encore votre démonstration on peut aussi lire ceci :
    J’admets le bien-fondé de votre conclusion, mais, je pense clairement qu’il nous manque que notre hiérarchie nous fasse confiance et que nous soyons reconnu pour ce que nous faisons.Quant à une éventuelle revalorisation, vu le profit que j’ai pu tirer des prétendues revalorisations précédentes, je m’en réjouirai quand j’en verrai concrêtement les fruits sur ma fiche de paye.
    Cordialement
    Bruno MARTIN, instituteur remplaçant (sans doute par dépit !) titulaire 
  • par Bruno Bourgeais (xxx.xxx.xxx.227) 3 octobre 2012 23:48

    "Il s’est fortement aggravé en 2005 avec la volonté de G. de Robien d’imposer le b-a ba dans tous les CP de France"
    Je n’étais pas, et loin de là, un supporter de De Robien. Je suis d’autre part engagé politiquement et pas de son côté. Je conseillerai cependant à M. Frackoviack d’organiser un sondage pour savoir si le fameux B A BA les traumatise tellement. Je crois (moi je suis modeste, je n’affirme pas) plutôt qu’ils sont assez soulagés.


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