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par Pierre Frackowiak dimanche 16 septembre 2012 - 5 réactions |

La terrible menace de l’eau tiède

Chronique de la refondation n° 6
On sait bien que les pouvoirs politiques, de tous les bords, ont généralement des difficultés à engager des réformes de fond qui peuvent heurter une partie de l’opinion publique, déranger des électeurs, perturber les paysages.
 
 
L’électoralisme à court terme freine souvent leur volonté de véritable réforme et favorise la prise de décisions cosmétiques. Alors, évidemment, quand, en plus, il s’agit de tenter de récupérer des voix qui auraient été perdues, les freins aux réformes se bloquent. Le volontarisme annoncé faiblit souvent face aux corporatismes, aux conservatismes et aux réactions.
 
A l’Education Nationale, il convient d’ajouter à tous les freins celui de la nostalgie, celui du mythe de l’âge d’or et des pratiques qui auraient fait leurs preuves dans des temps très anciens, et celui de cette tendance étonnante qui pousse même des soi-disant progressistes à considérer qu’il n’y pas de raison que ce qui a réussi pour eux hier et avant-hier ne réussisse pas pour tous aujourd’hui et demain.
 
 
François Mitterrand avait montré la voie avec l’abolition de la peine de mort contre l’avis de la majorité de l’opinion publique. Mais on ne peut pas dire que l’exemple ait été suivi. L’école a pourtant besoin de grandes décisions fondamentales à l’échelle de celles qu’avaient prises Jules Ferry, il y a plus de 130 ans.
 
 
On aurait pu penser que la concertation lancée par Vincent Peillon pour préparer une nouvelle loi était un atout pour garantir des avancées fondamentales. Même si l’exercice était difficile, il était pertinent car il était inconcevable que de nouvelles politiques soient imposées comme cela a été le cas pour les nouveaux vieux programmes de 2008, pour les 4 jours, pour l’aide individualisée, pour l’évaluationnite désastreuse, pour le pervers pilotage par les résultats, etc. Le problème est que cette concertation tourne en rond et que le sens même du mot refondation a été oublié dans le flot des revendications et des propositions d’adaptation de l’existant sans en changer les fondements et les finalités
 
 
En fait, quasiment plus personne ne parle de refondation, sauf Pierre Merle dans un groupe auquel je participais mercredi. Curieusement, personne ne contestait ses analyses et sa conviction de l’impérieuse nécessité de refonder, de construire de nouvelles fondations, mais toutes les interventions qui suivirent ne proposaient que des aménagements, des corrections, des compléments, à l’existant.
 
Les postures, apparemment concertées, des animateurs, qui semblent éviter la problématisation des aspects les plus fondamentaux et ne redéfinissent quasiment jamais le mot « refondation » ne sont pas pour rien dans le déballage, protégeant, il est vrai, l’amabilité des interventions.
 
Ce gentil climat permet d’ailleurs à des hiérarques ayant servi avec zèle les politiques de destruction précédentes de s’exprimer longuement, sans complexe, pour démontrer que la refondation est engagée depuis 2007. Ainsi, le directeur de la DEP, annonçant la main sur le cœur, que si ces politiques avaient été en contradiction avec sa liberté, il serait parti ; une rectrice soutenue par une brigade d’élus, affirmant que son académie était pionnière dans le domaine du numérique et qu’il faut continuer dans la même voie, une secrétaire générale de rectorat expliquant que les contrats d’objectifs, les évaluations, la « démocratie » du fonctionnement des instances académiques étaient des modèles, des mesures de refondation incontestables. La persistance des comportements autoritaristes et des exigences paperassières folles d’un grand nombre de hiérarques locaux, au nom de cette continuité républicaine qu’ils ignoraient en 2007, n’arrange rien, désespérant les militants pédagogiques.
 
 
Et quand on ne plaide pas en faveur des politiques précédentes, on glorifie les « bonnes pratiques », laissant à penser, que tout est possible sans rien changer au fond et qu’il suffit de généraliser ces bonnes pratiques ponctuelles sans traiter les questions de fond et les conditions d’une éventuelle généralisation… sans réorientation. Les propos tenus lors de la visite présidentielle au collège de Trappes sont largement exploités pour… éviter la refondation.
Pourquoi refonder si c’est fait ?
 
Même le discours sur la morale laïque est exploité pour conforter les disciplines scolaires sans les changer et sans redéfinir les missions des professeurs. On ajoutera une discipline sans en enlever d’autres, au grand soulagement de ceux qui sont accrochés à ces disciplines cloisonnées, au nom du saint savoir libérateur, comme à des bouées de sauvetage.
 
 
Le groupe chargé du numérique échappe peut être à cette tendance molle. Il faut dire qu’il est difficile avec ce sujet qui transforme fondamentalement le rapport au savoir, qui bouscule les pratiques et les organisations, qui impose une réflexion prospective sur la place de l’école dans une éducation globale sur un territoire apprenant, d’en rester à l’utilisation administrative des techniques ou au changement d’apparence des pratiques.
 
 
Ajoutons que les concertations lancées précipitamment dans les académies sont quasiment toutes orientées vers la recherche de consensus mous entre soi, vers des propositions d’amélioration aux marges renforçant les modèles en vigueur.
 
 
La concertation se poursuit gentiment. On en oublie même le bilan des dix années écoulées et le vide sidéral de la pensée sur les finalités et sur la place de l’école dans la cité et dans la société. Certains se demandent s’il est utile de poursuivre.
 
 
Le ministre va se trouver dans une situation horrible, sous la menace terrible du danger de l’eau tiède, cette eau tiède dont on réinvente les délices à chaque réunion.
Il lui faudra beaucoup de courage, d’audace même, pour revenir sur la signification du mot refondation et pour proposer une nouvelle école, inscrite dans son temps, mobilisatrice pour plusieurs générations, prête à affronter les nouveaux défis d’une société en mouvement, capable de redonner vraiment à tous le bonheur d’apprendre et de partager, le sentiment d’exister tout simplement.
 
 
La concertation se poursuit tranquillement encore quelques jours. L’important viendra plus tard avec la préparation de la loi d’orientation. Espérons qu’elle échappera à la réinvention de l’eau tiède..
 
A suivre.
Réactions à la vidéo
  • par Jean Agnès (xxx.xxx.xxx.194) 16 septembre 2012 09:10

    C’est pourquoi il faut impulser d’autres manières de penser, d’autres méthodes de travail, d’autres exigences sur le fond. C’est pourquoi, sans tenir compte du seul sérail et de ses lourds appareils, en dépassant les voix individuelles, il faut inventer d ’autres modalités du dialogue, de la recherche, de l’invention et de l’influence. C’est pourquoi il faut en échanger. JA

  • par Roger Nifle (xxx.xxx.xxx.43) 16 septembre 2012 22:17
    Roger Nifle

    "le vide sidéral de la pensée sur les finalités et sur la place de l’école dans la cité et dans la société"

    Un des constats extraordinaire
    "des animateurs, qui semblent éviter la problématisation des aspects les plus fondamentaux et ne redéfinissent quasiment jamais le mot « refondation"

    La lecture est terrible et terriblement intéressante. Si on prend u recul, que se passe-t-il ? Toute situation tout phénomène peut s’analyser.

    Pour ma part je complèterait l’analyse par
    - Scotomisation extraordinaire de la doctrine Peillon Buisson (pour résumer) qui est le noeud de ce projet de refondation : le "libéralisme spirituel" faisons appel à la psychopathologie pour comprendre ce truc.

    - Problème de méthode et de conduite d’unprocessus de concertation (contribuer à un même but) Un siècle de carence dans la pensée des phénomènes communautaires et donc des processus d egouvernance démocratique ou de l’appropriation active des projets.

    - Que dire d’un corps social "intellectuel" qui n’est pas en mesure de prendre le recul fondamental (profondeur et hauteur de vue) sinon qu’il baigne dans un système de croyances pour le moins caduc.

    Cependant, malgré la volonté et la conscience collectives il se pase quelque chose d’inoui et qui peut nous conduire à un grand dévoilement.

    Deux observations . la construction de la "figure du mal" telle qu’elle est posée à l’image de ce que cela a été dans les temps historiques en jeu est de natue à, produire les mêmes effets l’évitement paranoiaque.

    Je travaille sur la mutation de civilisation avec les refondations associées dont cette de l’éducation depuis plus de 20 ans. Rien a voir donc avec la conjoncture de ces dernières années qui sert manifestement d’alibi à ce que Pierre Frakoviack constate : un formidable évitement qui avait commencé bien avant.

    Il y a peu je déplorait que la France soit un pays ou la question d ela refondation partout présente soit impossible. Quelque chose à craqué. il faut s’en réjouir et affronter les problèmes et les pathos restés si longtemps dans le non dit.

    Dommage que pour le moment la seule assurance d erefondation soit la pensée de vincent Peillon et qu’elle ne soit pas débattue. Elle est sur le fil du rasoir trop tranchant pour être pour les intellectuels formés à nos prestigieuses écoles.

    Lire les resposnables de la concertation laisse perplexe sauf entre quelques lignes.



  • par claire leconte (xxx.xxx.xxx.194) 16 septembre 2012 23:40

    comme j’ai eu le même sentiment, j’ai commis un article de rappels historiques mais aussi politique, pour rappeler que nous voulons refonder et non aménager l’existant à la marge. J’ai mis cet article sur ma page facebook et l’ai fait parvenir au secrétariat de la concertation pour qu’il soit mis sur le site. Comme il se doit, il s’adresse à l’atelier sur les rythmes éducatifs. Je l’envoie en doc. CL

  • par Roger Nifle (xxx.xxx.xxx.43) 17 septembre 2012 11:10
    Roger Nifle

    Une interrogation

    Si la "figure du mal" se nomme "libéralisme" et que le principe refondateur ( Peillon-Buisson ) s’apelle "libéralisme spirituel" n’’y a-t-il pas là un signe de ce qui doit rester occulté ? Comme l’a été la pensée de Buisson, Ferry, Jaurès ec. tous spiritualistes et que Vincent Peillon a identifié au tournant Guesdiste de 1905. Je rapelle que d’après VP le libéralisme spirituel du fondateur du concept de laïcité (Ferdinand Buisson) se pose en opposaition à tous dogmatismes où après celui de l’église catholique viennent le rationalisme, la matérialisme, le positivisme, le scientisme, le jacobinisme c’est dire tout ce qui a structuré la pensée de l’école encore actuelle. La refondation a bien comme enjeu une re-fondation qui doit commencer dans les esprits et qui doit intégrer le plan anhistorique du Sens (libéralisme spirituel) et la condition historique de la mutation du monde actuel (qui se rejoignent selon moi (humanisme méthodologique et prospective humaine) et difféents auteurs comme Michel Serres).
  • par GBML (xxx.xxx.xxx.138) 19 septembre 2012 12:04

    La bureaucratie est au centre de l’éducation, le « fonctionnaire qui obéit sinon puni » son outil.

    Nous les enseignants, nous remplissons toujours à cette rentrée les cases « bravo Sarkozy » et, quand des spécialistes en tables rondes auront pensé et conclu pour nous, nous aurons les cases « bravo la refondation » à remplir.

    Merci aux rares qui, comme vous monsieur Frackowiak, rappellent avec légitimité que découragement et engagement de l’enseignant sont incompatibles et que sans cet engagement en pensée et en action, l’Ecole ne changera pas.


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