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par Luc Renaud (son site) lundi 4 juin 2012 -

Le triomphe de l’apprentissage expérientiel à l’ère du numérique

Des jeunes, remarquables sources d’inspiration pour tout acteur de l’éducation
Dans Le web 2.0 et l’humanisation du monde du travail(1), j’ai avancé l’hypothèse que le milieu scolaire actuel était à l’origine de transformations de fond dans le monde professionnel. J’aimerais approfondir cette réflexion sur la relation systémique entre l’école et le travail et les nécessaires ponts à construire entre l’éducation formelle et informelle pour contrer des problèmes de décrochage scolaire (2 et 3) et d’insatisfaction au travail (4 et 5).
 
Pour ce faire, j’aimerais illustrer le potentiel de l’apprentissage expérientiel en présentant brièvement le cas de personnes qui ont su dès leur jeune âge déployer mille et une stratégies pour faire de l’expression artistique un modèle d’autoformation exemplaire et bien adapté aux réalités de l’ère numérique. Il s’agit de Miss Pixels (6) qui s’est mérité une renommée internationale grâce à l’iphonographie (la photo numérique avec un iPhone) et de Monsieur Stéphane Daraiche (7), peintre professionnel et membre tétraplégique des artistes peintres de la bouche et du pied, APBP (8) du Canada pour qui la technologie constitue surtout des outils de promotion et d’acquisition de compétences professionnelles.
 
Je saluerai au passage d’autres jeunes comme Malika Sellami (9), Jully Freitas (10), Mylène Thériault (11) et Kristina Sandev (12) qui déploient de grands efforts, à l’extérieur du réseau scolaire officiel, dans la poursuite de leurs rêves. Toutes ces personnes forment un échantillon suffisamment représentatif de succès de l’apprentissage expérientiel, qui devrait inspirer les éducateurs, soucieux d’une réforme scolaire davantage intéressée au bien-être des individus qu’aux impératifs économiques.
 
1-L’apprentissage expérientiel tout au long de la vie
 
L’humanisation du milieu de travail se caractériserait par la mise en valeur de l’affect, du social, du bien-être de la personne et de la recherche du bien commun, en réaction à une surestimation du cognitif, de l’ambition personnelle, des jeux de pouvoir ou de concurrence sauvage ou encore à une course sans merci de rentabilité financière. Ce renversement de pôle observé dans certains milieux d’affaires proviendrait des pressions exercées par une génération montante d’employés ayant conservé une certaine forme d’idéalisme ou de foi en l’humain et à l’entreprise sociale. Il s’agirait d’une résultante du milieu scolaire, vu comme l’environnement de vie pivot des jeunes, à la condition de considérer tout autant les apprentissages formels et non formels autant en classe qu’au cours des activités parascolaires, ou encore dans toute autre forme d’initiatives personnelles des élèves.
 
Si le socioconstructivisme n’est pas toujours imposé verticalement par l’enseignant dans sa démarche éducative, il n’en demeurerait pas moins générateur d’attitudes adoptées par les jeunes en dehors des capsules d’enseignement, ce qui, d’ailleurs, soulève des doutes sur la valeur réelle de celles-ci. Nous pourrions presque dire que l’apprentissage collaboratif s’inscrit dans une logique horizontale de comportement de masse, allant presque à l’encontre des autorités. Sur le plan psychosocial, le mouvement actuel de contestation des étudiants du Québec contre la hausse des frais de scolarité, maintenant bien connu à l’échelle internationale grâce aux médias électroniques (13), constitue un bel exemple d’une logique de masse qui diffère de celle des autorités officielles.
 
Sur le plan strictement scolaire, des enfants ou des ados invitent spontanément des amis à venir faire leurs devoirs avec eux à la maison ; ils développent leur style d’apprentissage en collaboration dans un jeu d’aventure électronique (14), ou encore leur sens de l’organisation et de la gestion d’un projet à l’aide de Facebook et l’envoi de textos, malgré des interdits qui pèsent sur l’usage de ces moyens dans certains établissements scolaires.(15) À leur manière, et avec les outils de leur temps, les jeunes participent au triomphe des compétences transversales, décriées par certains parents et acteurs de l’éducation et maintenant souvent réservées à l’apprentissage expérientiel. (16)
 
2-Quelques exemples du triomphe de l’apprentissage expérientiel
 
Dans Le blogue de Luc R (17), j’ai mené des enquêtes sommaires sur les élèves et l’école (18) et j’ai fait la rencontre de nombreux jeunes qui constituent pour moi des exemples remarquables de réussite de l’apprentissage expérientiel à l’ère du numérique. À mon avis, les réformes scolaires à venir devraient s’inspirer du vécu de ces personnes.
 
L’expression de la créativité à l’ère du numérique
 
Miss Pixels est une photographe des temps modernes et se dit d’avis que nous assistons à une véritable démocratisation de l’art de la photographie. Lors de sa participation au TEDx de l’UdeM, le 11 mars dernier, elle attribuait à l’Iphonographie (la photographie par iPhone) l’origine d’un nouveau genre artistique : celui d’une couverture photographique détaillée et interactive de toutes les facettes de la vie quotidienne, une manière moderne et renouvelée de rendre accessible à tous une pratique artistique rendue célèbre à la suite de la diffusion sur Flickr d’un échantillon des 100 000 photos prises par Vivian Maier(19) des années`50 à ’90.
 
Selon Miss Pixels des dizaines de millions de photos sont prises annuellement, plusieurs modifiées sur-le-champ, et transmises en ligne aussi bien sur Facebook que sur Flickr. Nous notons que certains photographes amateurs reçoivent une reconnaissance officielle, étant invités à alimenter en photos les médias d’information imprimés ou électroniques. Certains démontrent beaucoup de créativité et de recherche artistique, portant une attention particulière aux éclairages et aux ombres, au cadrage ou recadrage, bref à des critères professionnels. Ils se constituent un eportfolio bien garni et font la promotion de leurs services dans un site Web et dans des réseaux comme LinkedIn.
 
Mais qui enseigne la photographie par iPhone ? Dans la quasi-totalité des cas, il s’agit d’une aventure personnelle, autodidacte, menée en collaboration avec des personnes partageant les mêmes passions. La pratique de cet art a valu à Miss Pixels une reconnaissance internationale et une place de choix sur la tribune du TEDx de l’UdeM en 2012.
 
Repenser le système scolaire vers l’ouverture
 
Le succès artistique d’autres personnes me laisse perplexe quant à la pertinence des réponses proposées par l’école au développement personnel et professionnel des jeunes. Monsieur Stéphane Daraiche (19), par exemple, est le seul membre de l’APBP à Montréal. Tétraplégique depuis l’enfance, il a su développer une technique de peinture selon une démarche en totale autodidaxie, et employer le Web à l’aide d’une licorne afin de transformer sa pratique artistique en activité professionnelle. L’expérience de Monsieur Daraiche constitue une preuve de résilience et une marque d’épanouissement personnel qui peuvent inspirer des éducateurs sensibles à l’humanisation du milieu scolaire.
 
De manière beaucoup moins dramatique, des chanteuses comme Malika Sellami et Jully Freitas admettent avoir pris beaucoup d’initiatives pour en arriver à acquérir des compétences en musique et en chant, mais aussi en gestion et en développement de carrière dans un contexte d’apprentissage qui outrepasse considérablement les limites du milieu scolaire. L’œuvre de Madame Freitas joue un rôle de premier plan en matière d’éducation populaire dans la diffusion de la culture brésilienne à Montréal.
 
Dans un autre domaine artistique, la comédienne Mylène Thériault fait preuve d’une forme d’autodiscipline exemplaire, apprenant par des techniques de simulation et la mise sur pied de projets autonomes, l’art du développement d’une carrière en théâtre ; et ce, après s’être fait refuser à plusieurs reprises l’accès des grandes écoles. De son côté, Kristina Sandev a vu de grands efforts personnels couronnés de succès puisque l’un des courts-métrages dans lesquels elle a joué, Race of Life du scénariste canadien Michael Sullivan, a été reçu au Festival de Cannes en 2012.
 
Conclusion
 
L’humanisation du milieu du travail, observée dans le développement d’entreprises sociales, reflèterait beaucoup de sensibilité à l’endroit des besoins sociaux et d’épanouissement personnel des employés. En toute logique, cette nouvelle réalité provient d’une culture qui s’est développée pendant l’enfance et l’adolescence, bref au cours des années passées à l’école. Force est de constater que le milieu scolaire doit être vu davantage sous l’angle d’une réalité complexe où cohabitent des méthodes de formation formelle et un mouvement de masse rempli de vie sociale et d’apprentissage expérientiel.
 
En parallèle, de nombreux jeunes connaissent du succès sans que l’on sente trop bien l’impact des formations formelles dans celui-ci ; alors que d’autres doivent mener de front les obligations d’apprentissages officiels et la mise sur pied de projets personnels qui répondent davantage à leurs aspirations. Il s’agit là, à mon avis, d’une situation qui devrait préoccuper tout acteur de l’éducation, ouvert à des réformes scolaires qui viseraient davantage le développement de citoyens heureux aussi bien à l’école qu’au travail.
 
Et les technologies dans tout ça ? Je reste sidéré de voir que, en 2012, des acteurs de l’éducation continuent de les percevoir comme des rivaux. Si de tels moyens génèrent à l’extérieur de la réalité scolaire des pratiques éducatives passionnantes, l’école fait alors face à un choix évident : s’adapter ou céder sa place.
 
Texte : Luc Renaud, M.A. Sciences de l’éducation
 
(3)Renaud, L. (2011) Qu’a-t-on fait du plaisir d’apprendre à l’école ? dans le blogue de Luc R
(4)La satisfaction au travaildans France info, 2012
(5)Sondage Qualité au travaildans Passeport Santé
(6)Renaud, L. (2012)TEDx-UdeM : l’art de communiquer à la planète dans le blogue de Luc R
(7)Renaud, L. (2012)Stéphane Daraiche, quadriplégique, artiste-peintre professionnel dans le blogue de Luc R
(8)Site des artistes peintres de la bouche et du pied du Canada (APBP)
(9)Renaud, L. (2012)Lancement montréalais de Barefoot, smiling de Malika Katia Sellami dans Le blogue de Luc R
(10)Renaud, L. (2012)Voyage au cœur du Brésil avec Jully Freitas et ses musiciens dans le blogue de Luc R
(11)Renaud, L. (2012) Mylène Thériault : l’éclosion d’une carrière de comédienne,dans le blogue de Luc R
(12)Renaud, L. (2012) Kristina Sandev et Tom Hein font réfléchir dans Proud de Michael Healy, dans le blogue de Luc R
(15)Renaud, L. (2011) Point de vue de jeunes sur les adultes, l’école et les technologies dans Le blogue de Luc R
(16)Benessaieh,K. (2010) Adieu, compétences transversales, dans La Presse.ca
(17)Renaud, L. (2010 à aujourd’hui), Le blogue de Luc R
(18)Renaud L. (2010 à aujourd’hui) Recherche-jeunesse
(19)Site de Vivian Maier, http://www.vivianmaier.com/

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