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par Michel Guillou (son site) lundi 9 décembre 2013 -

Mensonges, sexe, MOOC et tablettes tactiles


Il n’est pas toujours facile d’avoir en permanence les yeux ouverts et, de ce point de vue, je ne prétends ni à l’exclusivité ni à la permanence. Il m’arrive de m’assoupir ou de passer à côté de l’essentiel, comme tout un chacun, je suppose. 

 

L’information est ainsi faite aujourd’hui, pléthorique, diverse, confuse parfois, multiple aussi. Pour ma part, j’écris ce billet en regardant un match de rugby à la télévision, une sorte d’exploit pour ce qui me concerne. Cela doit pourtant être mesuré à l’aune de ce qui est réussi quotidiennement par la plupart des élèves adolescents dont la capacité à capter en même temps des informations issues de plusieurs sources différentes, en général au travers de plusieurs écrans différents, continue de m’étonner.

 

Il n’empêche, on ne peut pas nous raconter n’importe quoi et nous faire prendre des vessies pour des lanternes, comme une sorte de « phishing » ou de hameçonnage…

 

En l’occurrence, le web éducatif, en particulier celui qui se préoccupe de la mise en œuvre du numérique et de ses enjeux, ne bruisse, pour l’essentiel, que de considérations fascinées à propos d’outils rédempteurs. C’est lassant.

 

Vous voulez faire le buzz dans les salles de profs ? Qu’à cela ne tienne ! Fendez-vous d’un article dont le titre contient le mot « MOOC » ou « tablette tactile » et vous êtes assuré de voir grimper en flèche votre réputation en ligne. Peu importe le contenu, peu importent les arguments développés, contentez-vous de titrer sur l’outillage et votre article sera retweeté, surliké, plussoyé à loisir.

 

Ce billet n’échappe pas à la règle, je le concède. il n’y a pas de raison que je n’en profite pas moi aussi… Et, pour faire bonne mesure, j’y ai ajouté un mot pas mal référencé lui aussi… Ne m’en voulez pas…

 

Comprenez-moi bien : il n’est pas question pour moi de dire du mal de ces outils ! Les tablettes tactiles ont évidemment un bel avenir pour la mise en œuvre de certains apprentissages, ne serait-ce que pour permettre l’accès aux merveilleuses ressources numériques que vont nous proposer les éditeurs. 

 

Il n’est pas question non plus pour moi de railler les articles émerveillés qu’on peut lire çà ou là, écrits par de jeunes professeurs enthousiastes, encore tout excités de nous raconter leurs réussites pédagogiques avec leur tableau numérique tout neuf ou avec ces fameuses tablettes. Je comprends bien entendu leur fougue, leur envie, leur plaisir d’enseigner… Mais trop, c’est trop…

 

Au moment où l’école tarde à faire sa mue numérique, où les freins sont encore nombreux — nombreux sont les billets à les évoquer ici —, je m’interroge : cette fascination à l’égard des outils et des techniques, souvent accompagnée d’une profonde cécité quant aux enjeux, n’est-elle pas plus dangereuse que les critiques négatives des conservateurs ? 

 

S’il est bien compréhensible et réjouissant, encore une fois, que ces jeunes professeurs nous fassent part de leur bonheur et du confort technico-pédagogique qu’ils ressentent, comment comprendre à la fois la multiplication lassante des articles qui évoquent les MOOC, par exemple, écrits parfois par des universitaires experts et chenus, et le manque criant de réflexion sur les enjeux de la mise en œuvre de ces plateformes de formation en ligne ? Qui n’a pas son MOOC ?

 

Comment comprendre qu’un inspecteur général, par ailleurs co-auteur du récent rapport sur la structuration de la filière industrielle du numérique éducatif, un homme pour lequel j’ai une grande admiration — après tout, ils ne sont pas si nombreux à avoir montré, ces dernières années, leur engagement résolu pour le numérique — puisse à ce point se tromper en fixant comme priorité à l’école l’introduction de la tablette numérique ?

 

Que ces universitaires et cet inspecteur général se rassurent, ils sont loin de constituer une exception ! Les sites institutionnels, à commencer par Eduscol dans sa partie qui concerne le numérique, sont truffés d’articles et de documents qui montrent la fascination de leurs auteurs, si experts soient-ils, pour une conception strictement utilitaire du numérique ! Le numérique : un outillage pour des utilisateurs qui ont des usages !

 

On ne risque pas trop d’avancer ainsi.

De vulgaires outils comme les MOOC ou les tablettes numériques seraient donc ainsi prioritaires ? Une priorité ? Mesure-t-on bien ce que ça signifie ? C’est d’autant plus stupide que ces outils, ainsi nommés et décrits, auront, j’en fais le pari, disparu totalement de l’écosystème éducatif numérique d’ici cinq ans ! Qui sait d’ailleurs ce que l’avenir nous réserve en matière d’innovations technologiques ? Nous ne sommes pas au bout de nos surprises !

 

D’où l’intérêt de s’appesantir plutôt sur les effets de cet outillage et ce qui a motivé leur mise en œuvre… S’il est, par exemple, un point commun aux MOOC et aux tablettes tactiles qui mériterait qu’on s’y arrête, qu’on l’étudie et qu’on en mesure les relations aux apprentissages, c’est leur capacité à changer radicalement les lieux et les temps de formation ou d’éducation et à bousculer leur stabilité et immobilité traditionnelles. Qui s’en soucie ? Qu évoque ces modifications ? Ils sont si peu nombreux et on ne leur donne que trop peu l’occasion de s’exprimer… 

 

« Les cadres traditionnels de l’enseignement, le temps, l’espace, le cadre de la classe, tout ça est remis en cause à travers ces évolutions » nous a dit pourtant tout récemment Alain Boissinot, en charge du Conseil supérieur des programmes… Il a, par ailleurs, évoqué de nouvelles pratiques pédagogiques, des modifications des postures magistrales, de nouveaux contenus d’enseignement adaptés

 

C’est bien cela l’enjeu, pour la plus grande part, un tantinet urgent à prendre en considération. D’autant qu’il n’y a pas grand chose à attendre de la recherche, dont les modalités temporelles de mise en œuvre semblent inadaptées — je sens que je vais encore me faire des amis —, tant s’accélèrent les innovations technologiques et donc, pour qui s’en empare, tant se développe l’innovation pédagogique. 

 

Je ne suis pas dupe, bien sûr, de l’importance de l’influence des fonctionnalités propres de ces outils, quels qu’il soient, sur les modifications des pratiques. C’est là une évidence.

 

Mais il est temps, je crois, de remettre ces outils à leur place, en leur accordant la place qu’ils méritent et surtout pas davantage, en se gardant surtout de toute fascination à leur égard et en réfléchissant, en priorité, au changement, aux enjeux, aux conséquences, aux mécanismes des mutations, aux ajustements des programmes, aux modifications des apprentissages en commençant par les plus fondamentaux, dont publier devient l’un d’entre eux, aux perspectives en terme d’innovation.

 

Pour la seule réussite des élèves.

PS : Je file à Bordeaux-Cénon pour les Boussoles du numérique et je m’en réjouis. J’essaierai de trouver la bonne manière de vous raconter tout ce qui s’y passe, même s’il me sera impossible de participer à tous les ateliers. À lire le programme, j’ai bon espoir que, sur ces derniers comme sur les tables rondes, on y évoquera plus le changement de modèle et d’approche que l’observation des usages et la glorification des outils. Et ce sera tant mieux. 

 

Michel Guillou @michelguillou http://www.neottia.net/

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Crédit photo : mcarpentier via photopin cc


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