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par Pierre Frackowiak samedi 8 septembre 2012 - 5 réactions |

Refondation. Des leviers possibles.

Chronique de la refondation n° 5
Suite des travaux du groupe 3 sur le thème « Une école juste pour tous les territoires », auxquels je participe.
Je suis également les autres groupes avec les représentants de la Ligue de l’Enseignement, présents dans chacun d’eux. Ces informations sont complétées par les commentaires et analyses de Philippe Wattrelot (CRAP) dont Educavox publie l’intéressante revue de presse. Il conviendra aussi d’être attentif à l’interview de Philippe Meirieu dans le café pédagogique. Il a renoncé à participer à la concertation, mais il est évident que son avis éclairera fortement les débats en cours.
 
 
La concertation évolue. Il faut reconnaître que c’est un exercice difficile. Les gouvernements précédents ne s’étaient pas encombrés de règles morales et démocratiques, ils avaient tout imposé sans concertation et avec un renforcement sans précédent de l’autoritarisme, des contrôles et des sanctions. Les temps ont changé.
 
 
En offrant des tribunes, il était inévitable de recueillir un flot de revendications, de promotions des organisations, de glorifications d’expériences dont les porteurs pensent souvent qu’elles sont nouvelles voire pionnières, de réquisitoires et de plaidoiries. Au cours de ces moments, personne ne se parle en réalité, on s’écoute poliment et les comptes rendus s’accumulent, n’intéressant personne puisque tout a été dit, écrit, et depuis longtemps. Le mot « refondation » est rarement pris en considération. L’absence d’un cadre de pensée commun à tous les ateliers ouvre la voie à la dispersion, à la confusion. On rencontre par exemple, fréquemment, la question fondamentale des rapports entre école et société, mais on la contourne comme si ce n’était pas le sujet.
Le mot « refondation » agace les serviteurs des ministères précédents, très présents, qui estiment que la refondation est entreprise depuis 2007 et qu’il suffit de continuer dans la voie toute tracée. La question des finalités, celle la place de l’Homme dans la société, celle de ce que pourrait être « l’honnête homme du 21ème siècle » apparaissent hors sujet à certains… La tâche des rapporteurs sera rude
 
 
On commence enfin, néanmoins, à se dégager de ces exercices convenus et on peut voir apparaître des convergences à côté de points de rupture historiques persistants comme l’école de la scolarité obligatoire, école du socle ou d’un socle, école fondamentale comme on disait autrefois, la distinction premier et second degrés, les disciplines scolaires.
 
 
Observateur attentif et intervenant provocateur (à la réflexion), j’ai l’impression aujourd’hui que deux leviers importants, incontournables, le numérique et le territoire, pourraient être actionnés pour se diriger vers une véritable refondation. Ils permettent, si l’on s’y tient, de se dégager du passé et du présent pour se projeter dans l’avenir. C’est difficile, car, jusqu’à présent, on a toujours, depuis la fin du 19ème siècle jusqu’à ce jour, fondé les réformes successives exclusivement sur l’analyse du passé et la recherche de son amélioration, mais sans toucher aux fondements et aux principes. La prospective n’est pas dans la pensée classique de l’institution scolaire.
 
 
Refonder, ce n’est pas réparer ou conforter l’existant, c’est reconstruire sur des bases, des valeurs nouvelles. Le numérique et le territoire sont des éléments nouveaux au regard de l’histoire de l’école. Ils bousculent les représentations et les certitudes. Ils se croisent et se renforcent. Nul besoin d’autoritarisme et d’incantations, ils s’imposent.
 
 
Le numérique imposera la refondation. Certes, le conservatisme peut se protéger en utilisant les outils, la technologie, pour faire la même chose qu’avant, en plus joli et plus moderne. Mais la pression des enfants et des jeunes qui maîtrisent les outils et leurs usages multiples, sans avoir été formés par l’école, se développe à un tel point qu’elle contraindra l’école à changer en profondeur dans ses contenus (les programmes), dans son organisation (la classe/l’heure/le cours/un prof), dans sa pédagogie (prise en compte des savoirs et des compétences acquis hors l’école), dans son fonctionnement (commandement, contrôle, travail d’équipe, ouverture), dans sa gestion. Les équipements et leur maintenance coûtent cher. En étant les principaux financeurs, les collectivités revendiqueront le droit de s’intéresser aux projets éducatifs, ce qui posera des problèmes considérables (rôle de l’Etat garant de l’équité et de la continuité). On rencontre alors l’autre levier, le territoire. D’une part, il deviendra inadmissible que de tels équipements ne servent que pendant le temps scolaire et d’autre part, l’idée de la globalité de l’éducation s’imposera. Les élèves n’apprennent pas qu’à l’école.
 
 
Pour l’école, le problème est simple, sans dramatiser, en étant lucide et réaliste, on peut affirmer que si l’école ne se transforme pas en profondeur, elle disparaîtra. Le phénomène est d’ailleurs déjà bien engagé. Il suffit de voir l’aggravation de l’ennui chez élèves, la difficulté croissante, pour les enseignants, d’enseigner, l’incompréhension des savoirs scolaires, le rejet de l’école par ceux qui n’en connaissent pas les codes, pour mesurer le danger et pour prévoir l’explosion si la refondation échouait soit par timidité du projet, soit par manque de courage politique.
 
 
Le territoire imposera la refondation. Certes, le scolaro-centrisme traditionnel persiste, y compris au niveau des équipes d’animation des groupes, mais on sent bien dans les débats qu’il est au bord de l’explosion. Les élus s’expriment de plus en plus. Les partenaires de l’école dénoncent les conséquences de la juxtaposition des actions autour de l’école dont il est impossible de mesurer l’impact dans l’état actuel des choses. Les parents d’élèves dénoncent le fait qu’ils ne sont, encore trop souvent, considérés que comme des auxiliaires des enseignants ; On n’échappera pas à l’exigence d’une nouvelle définition de la place de l’école dans la cité, dans le quartier, dans la ville ou le village. Une école ouverte. La notion de projet éducatif global devient incontournable. Fondé sur une réelle mobilisation des partenaires sur des finalités et des objectifs généraux communs, sur de réelles transversalités, sur des échanges réciproques de savoirs, sur l’exploitation par l’école des savoirs et compétences acquis hors l’école, sur la prise en compte du territoire dans des programmes nécessairement plus souples (exigence sur les finalités, souplesse sur les programmes), le PEGT (projet éducatif global territorialisé) encadré par la loi d’orientation et par des textes nationaux rigoureux, devient une perspective crédible.
 
 
Pour le concrétiser, la proposition de la Ligue de l’Enseignement de transformer les établissements scolaires en « maisons des savoirs et de l’éducation tout au long de la vie » est sans doute la voie dans laquelle la refondation peut s’engager.
Cette proposition s’inscrit parfaitement dans la logique de l’éducation globale dans laquelle l’école ne peut pas rester un sanctuaire. Les parents d’élèves, par exemple, n’y viendront pas seulement quand ils sont convoqués pour être magistralement conseillés, mais pour partager des savoirs, apprendre, réfléchir. C’est le seul moyen pour qu’ils y viennent aussi pour dialoguer sur les apprentissages de leurs enfants.
 
 
Il y a encore bien du pain sur la planche. Et des leviers déterminants seront indispensables si l’on veut passer de la réparation/ rénovation à la refondation.
 
 
A suivre.
 
Pierre Frackowiak
Réactions à la vidéo
  • par Roger Nifle (xxx.xxx.xxx.46) 8 septembre 2012 15:20
    Roger Nifle
     ‎"La prospective n’est pas dans la pensée classique de l’institution scolaire." Quel formidable aveu. Le temps du dévoilement est venu. L’institution ne projetait pas dans l’avenir à partir du présent mais elle reproduisait les normes et formes idéalisées du passé malgré quelques réajustements. Reproduire des formes ou construire l’avenir (prospective).

    Merci pour vos analyses et leur pertinence. Concernant les territoires ce que l’on appelle le numérique bouleverse la géographie des territoires de vie et d’apprentissage réels des jeunes (et des autres( la preuve ici). Non seulement se sont les relations, les communications, l’information dont le champ explose mais les situations de vie dont les espaces temps sont bouleversés. Alors les ancrages dans le local (communautés de proximité) et aussi à différentes échelles sont indispensables. Le niveau national est un "local" comme un autre ici pour la communauté nationale qui n’est pas seule concernée par la mutation. Ce qui change radicalement en dehors de la réflexion topologique sur les espaces de vie (et d’apprentissages) c’est la domination de l’universalisme (un peu nationaliste des fois) Le réel est local, singulier, différencié. C’est ce que la mutation de civilisation nous signifie. Alors l’universel n’est peut être pas dans les formes et les formules mais dans l’humanité de chaque homme.. Ce n’est pas sans rapport avec la doctrine Peillon Buisson etc. Quelle formidable refondation dans l’humanité des hommes mais aussi quelle révolution dans la pensée et les institutions sans parler des pratiques dominantes.
  • par L. Gayme (xxx.xxx.xxx.151) 9 septembre 2012 23:20

    Dans la 2ème moitié des années 1960, dans les rapports de certaines commissions du Plan (culture), on prédisait le même rôle pour la TV (vue comme formidable moyen nouveau d’acces a la culture) dans la transformation de l’école, et ça n’a pas eu lieu... La TV et les nouveaux moyens audiovisuels ont été investis par le privé marchand...

  • (xxx.xxx.xxx.194) 9 septembre 2012 23:32

    Inquiétant.
    Il faut que je retourne à mes chères études. Mais, à quoi bon, devant tant de circonvolutions stériles ? Quelle déception !
    Jean Agnès

  • par Pierre Frackowiak (xxx.xxx.xxx.192) 10 septembre 2012 08:28
    Pierre Frackowiak

    A lire ce matin, le café pédagogique. Interview de Philippe Meirieu dans laquelle on trouvera beaucoup de convergences avec mes analyses. http://www.cafepedagogique.net/LEXPRESSO/Pages/2012/09/10092012Article63482 8568857530588.aspx

  • par Jean Agnès (xxx.xxx.xxx.194) 10 septembre 2012 16:21

    Désolé, mais je (nous) suis très déçu par vos reculades. Ce que ne laissait pas présager votre enthousiasme initial.

    Cela ne mène à rien, sauf pour les spécialistes du genre, qui dissertent entre eux, comme depuis trois décennies, ce qui a ruiné le dossier éducatif. Cela reste entre eux, mais est catastrophique pour tous.

    On ne peut pas envisager de "refondation" à la hauteur des nouvelles donnes sans changer les manières de voir et d’agir. On prend les mêmes (personnels, principes, méthodes) et on recommence est une folie. Ceux qui ont organisé le blocage ne peuvent nous faire croire à leurs bonnes intentions !

    De ma retraite je ne peux pas grand chose, sinon revendiquer un débat non-dirigé, ni manipulé, mais partagé dans la communauté. Pour l’instant, dédain à chaque main tendue. Seules les "personnalités qualifiées", dont nous ne sommes pas, ont droit au débat, non pas le tiers-état. Pourtant c’était, pensions-nous, la seule solution pour dépasser les communautarismes et les idéologies scolaires. Ou encore, observer que la crispation que vous semblez adopter ne convient pas à tous ceux qui jugent, alors qu’il y avait une ouverture annoncée, que cette refondation est une opération politique habile vue de l’intérieur, mais, à ce jour, décourageante vu du quotidien du bas-peuple.

    Je l’ai écrit à Stiegler-Meirieu-Kambouchner (peut leur chaut je crois) : la situation d’urgence et les nécessités de changement de paradigme nécessitent tout autre chose que les éternels positionnements de maîtres à penser. Nous avons besoin d’une toute autre convivialité de la pensée et de l’action éducatives. A défaut, la désillusion sera à la hauteur de ces pratiques d’un autre âge. A vous lire/entendre, tous, autant que nous sommes.

    Jean Agnès


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