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par Pierre Frackowiak vendredi 31 août 2012 - 4 réactions |

Refondation. La peur des ruptures.

Chronique de la refondation (4)
 
 
Suite des travaux du groupe 3 sur le thème « Une école juste pour tous les territoires » qui a alterné plénières et sous-groupes, l’un sur la gouvernance, l’autre sur l’évaluation.
 
Toujours cette impression générale décrite dans les chroniques précédentes, renforcée par le fait que les concepteurs des politiques éducatives et les responsables de leur mise en œuvre, le plus souvent techniciste et autoritariste, s’enhardissent et viennent faire l’apologie de ce qui a mis le système éducatif sur la voie de la catastrophe.
 
Spectacle parfois étonnant qui conduit les militants pédagogiques à se demander pourquoi on a osé parler de refondation alors que tout va bien et qu’il suffit d’améliorer quelques domaines particuliers et quelques problèmes marginaux.
 
Le directeur de la DEP, la secrétaire générale d’une académie qui a mis en place le pilotage par les résultats, les contrats d’objectifs, etc, sur le modèle de l’entreprise, des hauts fonctionnaires fidèles aux postes, clamant leur bonne foi et leur autonomie, occupent le terrain sans jamais prononcer le mot refondation et, bien évidemment, oubliant ou ignorant la souffrance des professeurs, l’ennui des élèves, l’angoisse des parents.
 
Les ruptures qui seraient indispensables pour garantir un avenir démocratique et humaniste au système éducatif n’apparaissent jamais dans leurs interventions qui créent un certain malaise renforcé par le sentiment confus qu’il est devenu incorrect, inconvenant, impoli, de faire l’état des lieux.
 
 
Il est vrai que les débats manquent d’un cadre de pensée, en grandes tendances, d’une vision de l’école du futur à longue échéance, d’une réflexion prospective sur la place de l’école dans la société de la connaissance et de la communication. On ne parle que du passé.
 
Michel Serres disait qu’au cours des campagnes électorales, il n’entendait, à propos de l’école, que des « discours de vieux » comme si le monde n’avait pas complètement changé. Il devrait intervenir dans les groupes de concertation ! Philippe Meirieu évoque dans « Les idées en mouvement » (magazine de la Ligue de l’Enseignement) les descriptions consensuelles derrière lesquelles « il faudrait regarder les lames de fond qui bousculent aujourd’hui notre institution scolaire, à l’insu parfois des acteurs eux-mêmes ». Dommage qu’il ait renoncé à apporter sa lucidité et sa compétence à la concertation.
 
 
A la rentrée, on a pris quelques mesures d’urgence sur les postes, sur la formation, sur l’évaluation des enseignants mais on n’a pas suspendu les programmes affligeants de 2008, les pratiques autoritaristes des cadres formatés, l’aide individualisée unanimement condamnée y compris dans les milieux qui soutenaient le pouvoir précédent. La souffrance des enseignants, l’ennui des élèves, la perte de sens de l’école par rapport à l’évolution du monde s’effacent devant l’exigence de faire des propositions, celles là même que l’on entend depuis trente ans et qui ne mettent pas en cause les « fondations » pourtant chancelantes, du système.…
 
 
Les discours s’amoncellent, excellents, se drapant parfois de la noblesse de la technique pour mieux fuir la politique, même au sens le plus noble, et la pédagogie. On passe son temps à tenter de protéger la bougie ou à l’améliorer, oubliant que ce n’est pas l’amélioration de la bougie qui a permis de découvrir l’ampoule électrique.
 
 
A l’évidence, on a peur des ruptures et face à cette peur, on tend vers le ravalement de façade et la réparation des vieilles fondations plutôt que vers la construction courageuse de nouvelles fondations. Refonder, n’est-ce pas faire du neuf ?
 
 
Pourtant, il est évident qu’il n’y aura pas de refondation sans au moins quelques ruptures qu’il ne suffirait certes pas de décréter, mais qu’il faudrait préparer avec les enseignants, avec tous les acteurs éducatifs, avec l’ensemble des citoyens, en mobilisant la base sans attendre que la force centrifuge du consensus n’ait fait disparaître ce besoin fondamental de ruptures.
 
 
Prenons l’exemple traité dans l’un des groupes, de la formation des enseignants. Comment peut-on en parler sans avoir préalablement une réflexion sur ce que pourrait être l’enseignant du futur dans la société de la connaissance qui bouge à grande vitesse et dans l’éducation tout au long de la vie qui devrait s’imposer ?
 
Si les modèles encore en vigueur en 2012, comme le principe « une heure, une classe, un prof, un cours », ou comme le cloisonnement des disciplines scolaires, sont à l’évidence déjà décalés par rapport aux évolutions de la société, qu’en sera-t-il dans 10 ou 15 ans ? Au-delà de l’affirmation réitérée « il faudra toujours des profs », ne serait-il pas urgent d’oser se dire : « oui, mais quels profs et quelle formation neuve ? ». La mastérisation qui a renforcé magistralement le déni de la pédagogie, savamment construit, est aux antipodes d’une formation professionnelle pour le futur.
Alors, quelle rupture ?
 
 
Prenons l’exemple de l’évaluation des performances des élèves. Cette évaluation dont on dit qu’elle est indispensable, ce qui n’est pas contestable, sans dire comment faire pour qu’elle ne soit pas une maladie et un outil au service d’une conception dangereuse de la société dont personne n’a débattu avant qu’elle ne s’impose. On cautionne alors, en fait, le maintien de pratiques désastreuses. « L »individualisme triomphant entre ainsi parfaitement en résonance avec l’injonction permanente à l’individualisation et ses lieux communs : tout dysfonctionnement doit être traité avec le modèle médico-pharmaceutique individuel, diagnostic/remédiation, quand ce n’est pas selon le principe détection/dérivation, l’apprentissage se réduit à une collection de compétences ; la découverte culturelle et le plaisir de penser disparaissent derrière les critères de l’employabilité ; le collectif est désinvesti comme lieu de construction de soi et du monde » (Philippe Meirieu, article cité).
Quelles ruptures dans cette dérive ?
 
 
Prenons l’exemple de la gouvernance. Pyramidale, autoritaire, par tuyaux d’orgue pour la descente et parapluies à chaque étage pour la remontée. Scolaro-centrée. Il faudra bien mettre plus d’horizontalité, de confiance, d’espace et de temps pour la mobilisation de l’intelligence collective. Il faudra bien envisager la place des collectivités qui ne pourront se satisfaire encore longtemps d’être des tiroirs caisses sans participation réelle au projet d’établissement qui devient un projet de territoire. On pourrait en arriver à faire financer par des collectivités à majorité progressiste des mesures destinées à renforcer des pratiques conservatrices. Evidemment, le problème est considérable mais il sera impossible de le contourner : autonomie par rapport à des pouvoirs politiques soumis aux alternances quand, en éducation, rien ne peut se réaliser à court terme, importance du rôle de l’Etat, démocratie, etc.
Quelles ruptures pour éviter les crises et se projeter vers l’avenir ?
 
 
J’ai déjà pris l’exemple du numérique dans la chronique n°2. Je pense qu’il peut être un puissant levier pour garantir des ruptures positives comme il peut être un outil de la persistance de pratiques conservatrices modernisées en apparence.
Quelle rupture ?
 
 
A vouloir fuir les ruptures, on fuit en réalité la refondation, ce qui satisfait plus d’un intervenant dans la concertation.
 
La réalité de la refondation pourrait se mesurer au nombre de ruptures annoncées, assumées, préparées, accompagnées… Il en faudrait quand même quelques unes pour que le nouveau projet éducatif global national mérite le beau mot de refondation.
 
Réactions à la vidéo
  • par Christian Jacomino (xxx.xxx.xxx.214) 1er septembre 2012 09:26

    Il paraît tellement difficile de réformer l’école, en même temps que tellement nécessaire, que toute personne responsable est bien sûr prête à soutenir le ministre qui voudra bien s’y essayer, même s’il n’appartient pas à "son camp". Encore faudra-t-il que ce ministre s’y essaye vraiment. Les principales difficultés que rencontre l’école d’aujourd’hui ne tiennent pas à l’action du précédant gouvernement mais à des tabous dont nous (pédagogues) parlons depuis 68, et qui tournent tous autour des concours nationaux (agrégation en tête), grandes écoles, et oui, organisation pyramidale du système. On ne peut pas être pédagogue en même temps que (néo)républicain. Les pédagogues, depuis 68 au moins, sont du côté de la démocratie, c’est-à-dire d’une plus grande autonomie des établissements, d’une plus grande responsabilisation des équipes. Et il ne semble pas du tout que ce soit là, hélas, la direction que privilégient les tenants de la refondation. C’est bien dommage, pour eux autant que pour nous, car cela leur aurait valu de compter dans l’histoire de l’école, tandis que là... Il n’est pas d’autre évolution que démocratique. Et l’évolution démocratique ne peut pas s’accommoder d’un renforcement néo-républicain. Dites-leur... !

  • par Pierre Frackowiak (xxx.xxx.xxx.181) 1er septembre 2012 19:08
  • par vu de la classe (xxx.xxx.xxx.28) 2 septembre 2012 22:58

    Il nous a été imposé d’exécuter et de nous taire pendant plusieurs années. L’intimidation verbale, systématique, a été un moyen suffisant avec bien des enseignants peu habitués au conflit et à être pris à partie devant ses collègues en réunion, l’humiliation n’étant jamais loin.

    Nous avons écouté, sans avoir à penser. Ou en pensant "comment s’en sortir". Souvent en donnant le change. Voir le trafiquage généralisé des résultats d’évaluations CE1 et CM2, la rédaction-pensum des projets d’école.

    Nous avons été les élèves qui essaient de deviner la réponse sur les lèvres du maître, et les inspecteurs, les conseillers pédagogiques ont été ces mauvais maîtres, qui n’interrogent que pour entendre la réponse qu’ils ont déjà (elle est dans le manuel). Ils ont été ridicules avec leurs techniques grossières, mais ils ont usé de mesures de rétorsion, plus d’un(e) jeune a pleuré dans sa classe, des moins jeunes aussi. Ces inspecteurs, conseillers, certaines secrétaires de commission, principaux de collège, ont perdu la confiance et le respect des enseignants. Pas tout à fait tous, ceux qui peuvent marcher la tête haute le savent.

    Nous avons été inspectés par des gens qui dans une classe refusaient, quand ils ne le méprisaient pas ouvertement, de voir ce qui existait, à commencer par les élèves, quand cela n’entrait pas dans leur feuille à cases. Le manuel scolaire est redevenu la référence parfaite et unique.

    Nous aussi avons été des machines à cases pour nos élèves. On nous dit qu’on pilote et qu’on a un tableau de bord. Il se trouve quelques collègues qui aiment ça, c’est propre comme une addition bien posée, et ceux-là souvent rêvent de piloter "plus gros". Ils seront repérés et cooptés par les inspecteurs.

    Si notre ministre Vincent Peillon nous consultait directement, nous les enseignants du primaire, si nous étions libres de nos réponses sans risquer la mise à l’index par l’inspecteur, s’il restaurait la parole, la responsabilité et la confiance, s’il en finissait avec le système destructeur de pensée du management, de l’intimidation et de la sanction, il remporterait l’adhésion d’une très grande majorité des enseignants du primaire.

    Si ce sont ceux qui ont été à la manœuvre ces dernières années, inspecteurs, recteurs, accompagnés de gens qui n’ont jamais vu une classe de près et qu’on pourra berner avec des mots de spécialiste qui alimentent la consultation, il n’aura pas cette adhésion et la refondation sera une illusion.

  • par Jean Agnès (xxx.xxx.xxx.194) 4 septembre 2012 17:22

    La surabondance de propos individuels et leurs contenus me met très mal à l’aise. Par contre, cette conjoncture serait en effet l’occasion de réanimer la réflexion et l’action. Pour du coup, changer de logiciel et abandonner les vieilles habitudes idéologiques et verbalistes qui ont ruiné le dossier. Le vœu pieux ne vaut rien : il faut, ayant analysé les causes de ce qui n’a pas fonctionné, tenter quelque chose, aussi bien sur le plan d’une philosophie de l’éducation digne de ce nom, que sur les lignes prioritaires d’une action de fond (théorique et expérientielle), même si les forces d’inertie, y compris bien-pensantes, sont à l’œuvre. Trop de questions mises en avant sont en effet des écrans de fumée pour éviter l’essentiel, et le passage à l’acte (Stiegler-Kambouchner, Meirieu : "il y a urgence"... de quoi faire ??? Dès qu’on pose trois questions en ce sens, silence poli.

    Quant aux "phares" ils sont bien peu nombreux, trop de ceux qui ont accompagné et entretenu la crise s’autoproclamant soudain parangons de vertu, capable d’éteindre le feu qu’ils ont allumé et attisé au long des trente piteuses, et trop de "personnalités qualifiées" invitées non-crédibles (d’ailleurs, non écoutés par le bon peuple, qui n’est pas à la Cour). Je préfère, encore et toujours, et à contre-courant, l’"auteur collectif" au bal des égos.

    Tout pouvoir peut se flatter, celui-ci compris, de diviser pour régner : la cacophonie ambiante, qui fait s’épancher les tenants de la conversation scolaire, ne peut qu’encourager les dirigeants à tenir cette concertation pour un coup politique, alibi dérisoire mais coûteux en désillusions, pour imposer ses vues. On a déjà donné, voyons les choses autrement. 


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