Accueil du site > éditorial > Revue de presse du mercredi 5 septembre 2012
par An@é (son site) vendredi 7 septembre 2012 -

Revue de presse du mercredi 5 septembre 2012

- Morale de rattrapage – concertation – raisons d’ESPÉrer - Zones – Notes -

Publié par Philippe Watrelot, sur le site Les Cahiers Pédagogiques Revue de presse 

 

Morale de rattrapage


Libération y consacre trois pages et sa couverture avec un excellent titre “Redonner la morale à l’École ? ”. Selon ce journal, avec ce projet “ le ministre de l’Education nationale a hérissé la droite et s’est aventuré sur un terrain philosophique glissant.


Pas sur qu’il n’ait hérissé que la droite et on peut considérer que le débat n’est pas que philosophique. Certes, après les propos excessifs de Luc Chatel comparant son successeur à Pétain, il est devenu plus difficile de formuler une critique à l’égard de la proposition de Vincent Peillon. Pourtant le recul et l’analyse sont nécessaires.

Commençons par les critiques sur l’aspect philosophique. Ainsi Ruwen Ogien, philosophe et directeur de recherche au CNRS réagit pour Libération au débat sur la morale laïque initié par Vincent Peillon, ministre de l’Education nationale, dans le Journal du dimanche. Pour lui, “C’est un projet autoritaire, complètement inadapté dans sa forme à l’évolution de nos sociétés, et confus du point de vue du contenu philosophique. ” Il formule une autre critique en qualifiant ce projet de conservateur. “En affirmant que la France a besoin d’un « redressement moral », avec des accents réactionnaires embarrassants pour tous ceux qui voudraient soutenir ce gouvernement, Vincent Peillon montre à quel point la pensée conservatrice est devenue hégémonique dans les esprits, même à gauche.”.

Autre philosophe critique face à cette proposition, Henri Pena-Ruiz interviewé par le JDD. Pour lui “Il ne faut pas délaisser la question morale affirme t-il mais il faut développer l’autonomie de jugement. Il ne faut pas tant enseigner une morale, même laïque, que donner aux élèves la possibilité de penser par eux-mêmes. A aucun moment, ils ne doivent recevoir passivement les enseignements. Je ne suis pas sûr toutefois qu’il faille faire une discipline de morale au sein de leur emploi du temps : concernant les lycéens, le professeur de philosophie est sans doute à même de dispenser cet enseignement. ”.


On peut formuler aussi une critique pédagogique à plusieurs niveaux de ce projet. D’abord, comme nous l’écrivions lundi, parce que si la morale ce sont des valeurs, il vaut mieux les faire vivre que de se contenter de les dire. La question devient alors celle du fonctionnement des établissements scolaires et des classes elles-mêmes pour que ces valeurs de démocratie et de laïcité puissent se vivre au quotidien. Mais la critique peut porter aussi sur les finalités mêmes de cet enseignement et de l’École dans son ensemble. Car confier à une matière spécifique, l’inculcation de cette “morale”, c’est d’une certaine manière décharger (dans le secondaire) les autres disciplines de toute visée éducative. Or, on peut considérer que c’est de la responsabilité de toutes les matières de contribuer à former les citoyens. Paradoxalement, avec cette proposition, V. Peillon donne raison aux tenants d’une vision étroite des disciplines scolaires fondée sur un repli didactique et d’une forme de division du travail. Au détriment des pédagogues.


La dernière forme de critique vise la communication politique. Le thème du “retour” est un grand classique de la communication politique dans l’Éducation Nationale. On a eu droit au “retour aux fondamentaux”, au “retour de l’autorité” et (comme cela a déjà été souligné) plusieurs fois au “retour de la morale”… Ce type de discours est séduisant pour une bonne partie de l’opinion et donne prise à une posture de déploration nostalgique d’une école d’autrefois mythifiée malheureusement assez répandue aussi au sein de l’École. Ce n’était pas la même chose lorsque V. Peillon déclarait dans son discours du 5 juillet lors de la séance inaugurale de la concertation à la Sorbonne que “refondation n’est pas restauration”.


Toujours sur le plan de la communication politique, ce type d’annonce au moment de la rentrée peut être analysée par un bon nombre d’enseignants, qui ont été habitués à les décrypter ainsi sous l’ère Sarkozy, comme un “écran de fumée” destiné à détourner l’attention d’autres informations. La droite qui l’a pourtant abondamment utilisé elle même s’empare d’ailleurs de cette thématique et dénonce la diversion du ministre.


On peut d’ailleurs, pour conclure, se demander si Vincent Peillon ne va pas contre son propre intérêt. Car, en effet, plutôt que de faire cette annonce, il aurait pu se saisir de cette fenêtre de tir communicationnelle qu’est la rentrée pour sensibiliser l’opinion publique à la refondation de l’École et à la concertation. “il ne faut pas courir deux lièvres à la fois”, “qui trop embrasse, mal étreint”, “on peut faire les pires choses avec les meilleures intentions” voilà une série de morales (même pas laïques) pour cette histoire…

 

Le SAV de la Concertation


Le Monde propose sur son site un dossier intitulé “Comment refonder l’école républicaine. On y trouve un grand nombre de tribunes rédigées par des personnalités diverses. Tous les textes sont intéressants (plus ou moins) mais j’en isolerai surtout deux.


Il y a d’abord un document à lire avec beaucoup d’attention et d’une certaine manière, entre les lignes. Car celle qui s’exprime dans ce texte est Nathalie Mons. Elle est membre du comité de pilotage de la "concertation pour la refondation de l’École" et en est la principale cheville ouvrière. Nul doute que c’est elle qui écrira l’essentiel du rapport qui sera remis à Vincent Peillon à la mi-octobre.


Dans cette tribune, elle plaide pour la concertation comme “un nouvel art de gouverner”. Car cette concertation est, selon elle, “ une étape première dans la phase décisionnelle qui produira la réforme, elle s’inscrit en éclaireur et en complémentarité des modes de gouvernance traditionnels, la démocratie représentative et la négociation sociale (relations entre l’Etat et les syndicats), pour les dynamiser.”.

Elle y voit aussi un instrument à produire du consensus. “La concertation écrit-elle produit bien la réaffirmation de normes et de valeurs qui permettent de dessiner un nouveau modèle scolaire, au-delà de l’expression des intérêts particuliers. Les participants ont montré une forte adhésion aux valeurs de l’école républicaine, qui se trouvent revisitées dans leur contenu et leur hiérarchie, pour s’adapter aux évolutions sociétales et pour que principes généraux et réalité soient davantage en adéquation. ”. Elle note “des changements dans les positions des acteurs de la concertation qui évoluent vers des consensus difficilement imaginables au début de la concertation”. Elle fixe comme mission à ces réunions qui se poursuivent jusqu’à la fin septembre un objectif très ambitieux : “ chaque mesure préconisée par la concertation doit être mise en lien avec les missions générales de l’école mais elle doit aussi s’incarner dans des scénarios précis de mise en application à la fois en termes de calendrier, de moyens mais aussi d’analyse des effets pervers potentiels de la réforme.


En tant que participant de cette concertation (mais obligé maintenant de laisser ma place pour cause de cours au lycée et à l’IUFM), je partage un bon nombre des constats de Nathalie Mons. J’ai d’ailleurs déjà écrit à propos de ce sujet sur mon blog Mais il faut cependant introduire des nuances à l’analyse optimiste de Nathalie Mons. Si les valeurs sont partagées pour l’essentiel, tout le monde n’y met pas la même chose derrière. Et le consensus n’est pas toujours là (par exemple sur l’objectif démocratique du socle commun). L’affirmation de Nathalie Mons relève un peu de la prophétie qu’elle espère auto-réalisatrice.

 

Comme je l‘écrivais dans la précédente revue de presse, il y a un moment où il faudra arbitrer entre des positions divergentes. Par ailleurs, il me semble illusoire de penser que l’on parviendra, dans le cadre de la concertation, à des préconisations très précises. A moins d’un changement important dans les modalités de la concertation permettant de sortir des déclarations générales et des discours convenus. Je rajouterais enfin un ressenti personnel à ce que dit Nathalie Mons sur la concertation. Une proximité se crée entre les intervenants, on prend le temps de s’écouter et de dépasser les stéréotypes. Je me suis retrouvé à plusieurs reprises d’accord avec des gens que je ne connaissais pas ou pour lesquels j’avais des a-priori négatifs. Peut-être que cela aura un effet sur la mise en oeuvre des mesures et permettra de dépasser certains clivages.
Un dernier mot : l’enjeu des prochaines semaines sera aussi de sortir la “refondation de l’École" du cercle (assez large mais restreint quand même) des participants à ces ateliers pour en faire la publicité auprès des personnels et en faire un enjeu national pour la société civile. Y a du boulot...

 

Des raisons d’ESPÉrer… ?


Le deuxième texte que je voudrais isoler de ce dossier du Monde est un texte écrit par Patrick Demougin, président de la conférence des directeurs d’IUFM. Former les enseignants : éviter la confusion, clarifier les conditions du changement , le titre donne l’ambition de cette tribune. Il s’agit de “cadrer” ce que pourrait-être une réforme de la formation et le passage aux Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation destinées à remplacer les IUFM. Je signale au passage que j’ai produit sur mon blog un texte sur ce sujet.


Parmi les confusions que Patrick Demougin appelle à dépasser, il y a “une identification trop rapide entre professionnalisation et expérience professionnelle, cette dernière étant souvent associée exclusivement au stage.”.

Pour l’auteur qui prône une formation alternée et conjointe, il faut sortir des “vieux couples inusables, théorie/pratique, académique/pédagogique, universitaire/professionnel, disciplinaire/ didactique, républicains/pédagogistes ”. Et il définit alors la formation par cette formule englobante : “Professionnaliser c’est d’abord permettre l’acquisition de savoirs, d’éléments du savoir, de connaissances et de capacités réflexives qui prendront sens et se modifieront dans le cours d’une expérience professionnelle dont la formation initiale pose les fondements. ”. C’est dans ce cadre qu’il place la réflexion pédagogique et la recherche : “Former ce professionnel, cela suppose d’étendre le champ de l’activité de formation et de recherche au-delà des seules sciences de l’éducation, comme référent théorique, et de la relation pédagogique, comme champ d’application pratique. C’est clairement indiquer que la recherche doit porter sur les savoirs, leur épistémologie et leur didactique, sur les multiples aspects qui conditionnent l’exercice du métier, dans le champ des sciences humaines et sociales, et sur la pédagogie elle-même considérée comme un domaine propre de théorisation des apprentissages. ”.

 

La tribune de P. Demougin semble refléter la position de l’ensemble des directeurs d’IUFM. Ceux ci craignent aussi que les groupes de pression à l’œuvre aboutissent à ce que tout change pour que rien ne change. Parmi ces groupes de pression, il faut compter avec les président(e)s d’université. Car une des questions posées est celle de l’autonomie de ces nouvelles structures. Les universités qui ont intégré les IUFM (et en ont “dépecé” certains) ne veulent pas voir sortir de leur giron un tel magot. Il y a donc un nouvel équilibre à trouver et là aussi des arbitrages à faire. Au delà du consensus apparent.

 

Zones


Vincent Peillon, invité de BFMTV-RMC,ce mercredi 5 septembre, a déclaré que la question du zonage des vacances d’été allait être examinée avec "avec sérieux et intérêt". Il s’agit en fait d’une proposition de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie, (UMIH). Vincent Peillon rappelle aussi qu’il n’est "pas défavorable à l’allongement d’une ou deux semaines de l’année scolaire". Tous les éléments sont liés : répartition des jours d’école dans la semaine, longueur des journées de travail et durée des vacances.

 

Rappelons qu’en France, les élèves du primaire travaillent 140 jours par an. C’est nettement moins que les Espagnols (175 jours), les Finlandais (190 jours) ou les Allemands (entre 188 et 208 jours). Si l’on veut alléger les journées d’école cela pourrait se faire avec, pour contrepartie, un raccourcissement des vacances d’été. Y aura t-il consensus là dessus ? L’intérêt des enfants parviendra t-il à exister entre les intérêts divergents des autres parties prenantes (les collectivités locales, l’industrie du tourisme et aussi les parents ?

 

Pour Marie Duru Bellat sociologue de l’Éducation interrogée par le Nouvel ObsIl ne faut pas être dupe du pseudo consensus sur l’école. Dès qu’il faut faire des arbitrages, les groupes sociaux défendent avant tout leurs intérêts propres et divergents. Les parents aisés souhaitent préserver leur week-end, tout comme les enseignants d’ailleurs. Leurs syndicats se sont longtemps opposés au samedi matin, pour avoir eux aussi leur week-end. Et puis il y a le primat de Paris, centre de la vie politique où se prennent les décisions, sur la province où l’on se pose beaucoup moins la question du week-end… Sans parler de l’impact de la durée des vacances sur des secteurs économiques importants comme le tourisme, l’hôtellerie restauration, etc.


Quoi qu’il en soit, le ministère de l’Education nationale précise que de nouveaux changements de calendrier n’interviendraient pas avant l’année scolaire 2013-2014. La réforme des rythmes scolaires est l’un des thèmes actuellement dans la concertation qui s’achèvera le 1er octobre et sera suivie, d’ici la fin 2012, d’une loi d’orientation et de programmation. Avec là aussi des arbitrages à faire…

 

Notes


Finissons cette revue de presse en revenant sur la question des notes.
Sur le site EducPros, on pourra lire une interview de Claude Vidon proviseur du lycée professionnel Corbon à Paris (15ème).

Cet établissement expérimente un premier semestre sans note pour les élèves de seconde. Claude Vidon explique : “Nous sommes partis d’un constat : nombre d’élèves de seconde arrivent au lycée en étant cassés, en souffrance. A tel point qu’ils ne nous entendent plus, ne nous écoutent plus et ne s’écoutent plus. C’est un refus de l’école qui concerne de plus en plus d’élèves et qui est de plus en plus fréquent. […] De là s’est imposée l’idée qu’il fallait tenter quelque chose de nouveau pour qu’ils soient mieux accueillis, pour qu’ils trouvent du sens à l’école, pour que l’on sorte d’un rapport de sanctions. Car la note fait rentrer dans un système de compétition où nos élèves sont déjà stigmatisés. Nous faisons le pari que la suspension de la note est une chance qu’ils vont saisir. ” Il a obtenu l’accord et l’adhésion des enseignants même s’il a fallu convaincre “Il faut juste expliquer et montrer qu’abandonner les notes ce n’est pas perdre du pouvoir.”. Il précise aussi l’importance du collectif : “C’est indispensable. Si l’élève sent qu’il y a une équipe en face ça marche. ”.


On retiendra surtout de cet entretien, l’analyse qu’il fait de la note et de l’évaluation : “Si on enlève la note, il reste l’essentiel : la réponse à la question "qu’est-ce que je suis venu faire pendant une heure dans une classe" ? Ou encore qu’est-ce que j’ai appris ? A utiliser un dictionnaire, à établir une facture, à répondre au téléphone, à conjuguer un verbe au passé simple, à dire une phrase en anglais, etc. Enlever la note c’est libérer la compétence. Car la note est juste une traduction décimologique de la compétence.

 

ACCES AUX ARTICLES CITES

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot

Creative Commons


Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ? (optionnel)
  • [Se connecter]

Charte éditoriale   Foire aux Questions   Qui sommes-nous ?   Nous contacter


Les co-fondateurs : AN@E - APPLE France éducation - BIOTICS International - CYBION - francetv éducation - ORANGE - PROVINCE DE LIEGE Enseignement - SMART Technologies

Les contributeurs : Bayard, Be Learner, CNDP, Euro France Médias, INA, Logica, KALLYSTA, LUDOVIA, Universcience, Villes Internet


Conformément à la loi « Informatique et Libertés » du 6 janvier 1978, le présent site a fait l'objet d'une déclaration à la CNIL sous le n° 1561042 v0.