J’ai souligné dans un rapport annuel d’activité (1) que les constructions pédagogiques dans les mondes virtuels nécessitaient de déconstruire les repères du monde réel pour les reconstruire dans le monde persistant - "Construire les apprentissages dans les mondes virtuels c’est se transporter dans une dimension immersive qui modifie les relations pédagogiques habituelles. J’ai pu saisir ces enjeux au fil des expériences. Le travail en immersion m’a obligé de (re)définir des règles sociales."
Deux ans d’usages, plus tard, je peux préciser les contours de cette déconstruction. Elle n’est pas systématique mais est justement circonscrite aux relations et interactions entre les acteurs du dispositif. Un concepteur / développeur expert peut reproduire de façon précise un espace réel dans le virtuel. Ce choix du figuratif est une option tout à fait pertinente, si elle s’inscrit dans un scénario justifié.
La reproduction d’un amphithéâtre, d’un lieu identifié de transmission du savoir ... sont des options tout à fait légitimes si elles le sont au regard d’intentions clairement exprimées.
Bien que non pédagogiques, deux mondes virtuels hyper réalistes nous renseignent sur cette posture de conception. Le château de Matsumoto (2) (Japon) et le Mont Saint Michel (3) (France) sont des exemples remarquables de transfert du réel dans le virtuel.
A l’intérieur de ces espaces reconstitués s’exercent des relations sociales, mélange délicat et subtil d’écrits de paroles et de gestes.
C’est au sein de ces relations sociales qu’il faut s’interroger sur les conséquences de cette déconstruction.
Nos usages professionnels sont très largement imprégnés par le modèle "présentiel synchrone frontal".
En présence de nos apprenants les modes de communications sont multiples, s’y côtoient le langage verbal et le langage non - verbal.
J.Cosnier dans un article intitulé "Les gestes du dialogue, la communication non - verbale" in Rev. Psychologie de la motivation, 21, 129, 138,.1996 définit ainsi le rapport de face à face " De tous ces travaux ressortent deux caractères importants des communications interpersonnelles ou de "face à face" : la multicanalité et l’interactivité. L’interactivité signifie que les énoncés sont coproduits par les interactants : ils sont le résultat des activités conjointes de l’émetteur et du récepteur, et la multicanalité qu’ils sont un mélange à proportions variables de verbal et de non - verbal, ce dernier comprenant à la fois le vocal et le mimogestuel ."
Cet article explique que la communication non - verbale est très complexe, que son statut est même "souvent marginal et mal défini" Il est aussi précisé que les unités gestuelles peuvent être différenciées en "unité gestuelle "gestétique" ou "gestémique", selon que l’on étudie ce qui bouge ou ce qui signifie ("il contracte ses zygomatiques", ou :"il sourit")." J Cosnier précise, en s’inspirant des travaux de Duncan et Fiske (1977), parle de "danse des interlocuteurs" :
Le ou les concepteurs du dispositif doivent avant toute chose scénariser leur travail, le geste participe à cette réflexion globale. Il faut identifier quels sont les gestes professionnels et sociaux des acteurs. Y a t-il une gestuelle professionnelle, quels sont les gestes sociaux de base ? Quels sont les gestes du e.tuteur ? Quels sont les gestes du e.apprenant ?
Nous (Jacques Rodet - Jean-Paul Moiraud) avons entamé une amorce de réflexion sur ce sujet en cherchant à isoler quels peuvent être les gestes du e.tuteur en immersion (avatuteur). Nous avons identifié un certain nombre de situations et mis en écho les gestes qui sont mobilisés dans ces circonstances.
Cet inventaire (non exhaustif) est la première étape de cette réflexion. Il faut ensuite traduire les gestes professionnels et sociaux en langage informatique (un script). La traduction numérique de la gestuelle est un processus qui associe une capacité à rendre fin le geste et à gérer les commandes qui l’activeront.
L’image ci-dessous est un exemple de module de geste programmé. L’avatar pourra pointer du doigt son interlocuteur, un objet ou un endroit. Le geste n’est pas la simple résultante du lien pensée/geste mais la coordination d’une intention, d’une programmation et de l’activation d’une commande. L’utilisateur devra mettre au point la stratégie qui permettra d’activer les gestes.
Le geste social - Sa maîtrise est plus délicate, son exercice pose la question de l’existence ou de l’inexistence du non - verbal gestuel (le mimogestuel) dans l’immersif. L’acte de déconstruction / reconstruction - réel / virtuel permet-il une transposition fidèle du sens du geste ? J. Cosnier parle de la "danse des interlocuteurs".
Nous ponctuons nos conversations par des hochements de la tête, nous orientons notre regard, nous émettons des gestes de mains significatifs ... Nous le faisons de façon automatique, parfois inconsciente, ils nous caractérisent. Sigmund Freud parle, dans certains cas, d’actes symptomatiques et accidentels (5)
"On peut subdiviser les actes symptomatiques et accidentels très fréquents, en les classant dans diverses catégories, selon qu’ils sont habituels, se produisent généralement dans certaines conditions, ou sont isolés. Les premiers (habitude de jouer avec sa chaîne de montre, de se tirailler la barbe, etc.), qui peuvent presque servir à caractériser les personnes qui les accomplissent, se confondent avec les innombrables tics et doivent être traités avec ces derniers. Je range dans le deuxième groupe les mouvements qu’on accomplit avec la canne qu’on a à la main, le griffonnage avec le crayon qu’on tient entre les doigts, le pétrissage de mie de pain et autres substances plastiques ; font partie du même groupe les gens qui ont l’habitude de faire sonner la monnaie qu’ils ont dans leur poche, de tirer sur leurs habits, etc.
A toutes ces occupations, qui apparaissent comme des jeux, le traitement psychique découvre un sens et une signification auxquels est refusé un autre mode d’expression." Sigmund Freud (1901) Le travail dans les mondes virtuels modifie le statut du geste. Il résulte de la triple intention, il est donc calculé, organisé, déclenché par une analyse préalable. Entre l’émission d’un geste et sa réception un ensemble de filtres cognitifs interviennent.
Malgré ces réserves, le geste reste un élément central du dispositif immersif, il permet de formaliser plus explicitement les intentions des acteurs. Il est possible de communiquer par un autre canal que la voix et le texte. Cette possible combinaison de la voix, du texte et du geste donnent de la force à la transmission des intentions pédagogiques, on peut affuter la relation entre le professeur/tuteur et l’apprenant.
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