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par bdevauchelle (son site) lundi 11 avril 2011 -

Le temps de l’écriture est venu


Nous vivons une époque étonnante, nous sommes enfin entrés dans le temps de l’écriture.

 

Longtemps réservée à quelques spécialistes ou professionnels patentés, l’écriture (de toutes natures) est désormais accessible à tous. Produire de l’information est une activité à géométrie très variable. Internet et en particulier les nouveaux outils de publication, réseaux sociaux, micro-réseaux, blogs, wiki, forum etc… offrent de multiples possibilités qui s’ajoutent aussi à l’image, fixe ou animée, le texte et le son. Chacun de nous est désormais à portée d’un clic de toute écriture. Mais pour en profiter, encore faut-il en avoir le projet d’une part et ensuite choisir les outils adaptés à ce projet. Deux paramètres qui méritent d’être analysés afin de comprendre comment et pourquoi ce nouvel eldorado pose plus de questions qu’il n’en résous. En corollaire on peut se demander quel peut-être le rôle du monde scolaire dans l’acquisition de telles compétences ? 

 

Les outils de production de l’information numérique disposent d’une « affordance » qui ne doit pas être ignorée.

 

Comme lorsque l’on écrivait de manière manuscrite dans le cahier de brouillon, le cahier du jour, le livre de compte, la copie d’examen, la lettre, la carte postal ou encore l’agenda, chaque support laisse certes des espaces de liberté à son utilisateur, mais chaque support contient dans sa forme propre des indications d’usage qui s’imposent plus ou moins à l’usager. Pour s’en rendre compte il suffit de s’abonner à quelques contributeurs sur twitter. Certes c’est un exemple extrême puisqu’il y a contrainte sur le nombre de caractères possibles. De plus la diffusion immédiate à tous les abonnés de ce cours message envoie une information « instantanée ». Brève et instantanée et diffusée sans forcément de choix de destinataire, ce sont des contraintes auxquelles s’ajoute celles de la voix et de l’image, limitées. Mais ce qui est étonnant c’est que cela ne décourage pas les auteurs.

 

Ayant observé récemment et à plusieurs reprise des envois de messages par twitter en temps réel pendant des conférences, on peut s’apercevoir d’une dérive qui est en cours : lorsque je suis dans un évènement, je suis d’abord en train de relayer ce que j’en extrais au risque de se trouver en concurrence avec ce que je vis. On a d’ailleurs parfois la même impression avec la photo et la vidéo : on est dans la trace de l’action et plus dans l’action elle-même.

 

Un autre exemple d’outil d’écriture qui pose problème : les outils d’écriture vidéo.

 

A l’autre extrême du spectre des outils d’écriture le logiciel de montage vidéo suppose d’abord une prise de vue puis un travail de composition à partir de ces prises de vues. Là deux outils différents amplifient le problème : le premier suppose un rapport à la situation initiale de saisie qui peut être multiple du témoignage à la construction totale. Le deuxième propose de reconstruire totalement le discours issu du premier en offrant la possibilité de totalement remodeler, réécrire le document initial. Les monteurs professionnels connaissent bien cet état étonnant qui consiste à modifier totalement la perception initiale par une construction, une écriture différente. La profusion de possibilités offertes par ce type d’outil risque de ne pas inciter chacun à une écriture. C’est d’ailleurs pourquoi nombre de vidéos sont basées sur des plans séquences et utilisent peu les possibilités réelles du montage, et en particulier celles qui ne circulent pas forcément sur les sites reconnus, mais plutôt sur des espaces personnels quand ce n’est pas directement par MMS.

 

Chaque outil d’écriture suppose donc de la part de celui qui veut écrire la maîtrise d’une technique mais aussi la compréhension des contraintes posées par cette technique.

 

L’usage de la photo numérique s’est rapidement développé et est aujourd’hui banalisé. Mais la photo ne joue principalement que sur la sphère privée, il s’agit d’une écriture pour soi. Tandis que le texte est davantage, sur Internet, une écriture pour l’autre, même si certains blogs peuvent poser question ; sont-ils écriture de soi ou écriture pour soi ? La contrainte de l’appareil photo numérique est d’autant plus faible que l’on peut multiplier les clichés et choisir parmi eux ceux qui vont servir. S’il y a bien des logiciels de retouche, on ne peut pas considérer qu’ils sont largement utilisés, du moins pas dans les fonctions les plus avancées, sauf lors de circonstances particulières. Ecrire un texte n’est pas couteux lorsqu’il s’agit de 140 caractères, c’est ce qui en fait une sorte de photographie écrite, d’aucuns parlant d’écriture orale. Par contre les possibilités des autres outils, traitement de texte en premier renvoient à la complexité du montage vidéo. Les outils d’écriture imposent leur contrainte mais peuvent aussi ouvrir des possibles inattendus, comme ceux d’écriture coopérative qui apportent au texte traditionnel le potentiel de l’écriture à plusieurs mains.

 

Là encore il faut distinguer les types d’usages et constater que l’écriture coopérative nécessite non pas une technique bien complexe (etherpad le montre, ou n’importer quel wiki) mais une maîtrise des techniques d’expression bien particulière et qui articule le potentiel technique et le projet d’écrire.

 

Le projet d’écrire est à la base de toute production d’information quelqu’en soit le contenu.

 

Produire de l’information et la diffuser n’est plus réservé aux seuls professionnels qui accèdent aux moyens de diffusion. Car si écrire a de tout temps été possible, diffuser son écrit a longtemps été impossible. Une jeune enseignante évoquait récemment l’écriture de son livre publié à compte d’auteur, probablement n’avait-elle pas encore imaginé d’autre forme de diffusion. A moins que ce ne soit le souhait de passer par le livre comme symbole de « l’autorat ». Car le livre dont la carrière se poursuit de manière toujours étonnante (il y a tant de livre publiés qui tombent dans l’oubli, voire la disparition) reste une référence porteuse d’imaginaire fort et toujours reconnu.

 

L’émergence de nouvelles formes d’écritures et surtout de diffusion a ouvert une brèche. Mais les formes traditionnelles restent ancrées même dans la tête des auteurs. Et pourtant la reconnaissance de certains auteurs a commencé par se faire sur ces nouveaux moyens. Mais dès lors qu’ils sont reconnus, les formes traditionnelles reprennent le dessus et imposent leur force, en particulier économique.

 

Y a-t-il une place pour d’autres projets d’écrire  : oui et les sites internet regorgent de ces projets, textes, audio, vidéo, d’une richesse immense mais évidemment moins « reconnus ».

 

Car si produire et diffuser est aujourd’hui plus accessible que jamais, c’est du coté de la reconnaissance que les choses changent peu. L’indice de popularité est d’ailleurs un outil redoutable qui sert évidemment à cette reconnaissance. Et beaucoup d’auteurs y cèdent. Les compteurs, les logiciels de suivi de connexion et autres outils permettant de mesurer la popularité (combien d’abonnés, combien de message sur le blog etc…) et sont pour l’auteur la marque de la reconnaissance. Et nombre d’auteurs sont friands de cette popularité : car écrire, produire de l’information c’est aussi vouloir être lu, vu, entendu. On peut d’ailleurs penser que la reconnaissance officielle se substitue désormais au droit à être diffusé. Les médias de flux et de masse ont bien compris cela en relayant les productions en ligne, donc distribuées en amplifiant l’effet par leur force de diffusion. Les auteurs sont souvent d’ailleurs d’accord avec cette pratique, certains souhaitant professionnaliser leur pratique.

 

Mais y a-t-il la place pour une autre écriture, moins reconnue, voire souterraine ? La photo est l’exemple d’un gisement existant puisque non diffusé pour la plupart des clichés. Mais il y a d’autres formes d’écritures qui se développent et qui prennent petit à petit le pas sur les modes traditionnels : ce sont toutes les productions qui n’ont pas les moyens de la diffusion de masse, mais qui ont comme projet de partager.

 

C’est le cas des écrits scientifiques par exemple. Et l’on découvre que les institutions se sont faites le relais des acteurs, forme collective de diffusion comme les archives ouvertes ou encore les sites de télévision universitaires par exemple. Dans un autre registre, à observer les écrits de journalistes, de spécialistes d’un domaine ou de chercheurs, on s’aperçoit que progressivement ces écrits accèdent à la diffusion et prennent une place de plus en plus importante. Mais aussi à observer les productions des passionnés de tel ou tel domaine on voit apparaître des productions qui seraient jadis restées confidentielle.

 

Ainsi le projet d’écrire, quelque soit le support, devient accessible à tous. L’observation montre que nombre de gens ont envie d’y accéder.

 

Mais l’observation montre aussi qu’il y a une carence dans le projet d’écrire : il suffit de regarder le nombre de blogs ados qui ne sont pas maintenus, ou encore de sites personnels disparus. L’une des particularités d’Internet est l’actualisation possible, cette possibilité est nouvelle par rapport à l’écrit traditionnel (hormis la presse, mais elle est réservée).

 

Eduquer au projet d’écrire dans ce nouveau contexte suppose donc de développer de nouvelles compétences :

 

  • des compétences techniques qui amènent au choix et à l’usage d’outils ; des compétences dans le domaine de l’écriture, les nouvelles possibilités techniques induisent de nouvelles possibilités, de nouvelles formes comme le multimédia ;

 

  • des compétences sociales autour de l’actualisation des contenus et de la vie de l’écriture.

 

Il y a bien une mutation de l’écriture sous toutes ses formes. Cependant elle suppose de développer de nouvelles compétences.

 

Le monde scolaire n’a jamais eu pour ambition première de produire des écrivains, des auteurs. Or de nombreux jeunes témoignent de ce souhait d’exister de cette manière et le font personnellement ou avec leurs amis. Du coté des adultes, de nombreuses possibilités s’offrent à ceux qui veulent partager dans des communautés ouvertes ou non d’utiliser les espaces numériques pour écrire leur activité (pensons aux associations de toute nature).

 

Former à toutes les écritures devient un enjeu essentiel de la société numérique.

 

Le monde scolaire est encore bien loin de cela car il n’a pas (encore ?) pris en compte cette nouvelle forme d’être au monde, si tant est qu’il le faille. Il y a plusieurs années des concours de blogs scolaires étaient organisés pour favoriser l’écriture des jeunes. Désormais il est nécessaire d’aller plus loin et travailler sur toutes les formes d’écriture. Mais imaginer qu’utiliser ces moyens d’écriture pour apprendre scolairement ne doit pas être l’objectif premier. C’est souvent la tendance qui est exprimée dans les médias.

 

Ce qui devrait être prioritaire c’est de développer les compétences du projet d’écrire, de produire de diffuser et d’échanger sur ces productions en prenant soin de ne pas se limiter au texte. Or l’école, là encore, privilégie le texte et néglige trop souvent l’audio, l’image, la vidéo…

 

L’éducation à l’image ne peut plus se limiter à l’analyse de l’image, l’éducation aux médias ne peut plus se limiter à la réception des médias, désormais il est nécessaire de travailler aussi l’éducation au « projet d’écrire ».

 

Car cette possibilité est maintenant disponible pour tous, que nombreux sont ceux qui, le faisant sans repères, abandonnent et sont déçus. Le web 1.0 puis 2.0, c’est l’accès à la possibilité d’écrire, encore faut-il que l’on permette à chacun de développer les outils pour le faire… Célestin Freinet introduisait l’imprimerie dans la classe, on s’étonne aujourd’hui de voir que ce projet, relayé dans de nombreuses classes qui s’inspirent de lui n’aient pas reçu davantage d’écho dans un système éducatif encore trop centré sur le couple « transmission/restitution ».

 

A débattre Bruno DEVAUCHELLE ACCES AU BLOG


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