La co-éducation intergénérationnelle :
Rendre complémentaires le monde réel et l’éducation traditionnelle.
Par Joël de Rosnay
Pour Educavox
L’éducation est au centre de toutes les stratégies de construction de l’avenir.
C’est un enjeu mondial, un des grands défis du troisième millénaire, un processus primordial de survie, d’adaptation et d’évolution de l’espèce humaine que l’homme va devoir conduire dans le respect des diversités et des libertés.
Sans éducation, il ne peut y avoir de participation consciente et responsable à la gouvernance des sociétés de demain. Sans information pertinente à la disposition de chaque acteur du changement, il ne peut y avoir de rétroaction sociétale efficace, et donc de participation libératrice.
Une connaissance émiettée conduit à une éducation fragmentée.
Le traitement arbitraire du savoir en territoires distincts favorise un processus d’éducation taylorien. Le programme se déroule dans un temps limité, les matières à enseigner sont découpées en secteurs disjoints, leur transmission suit un rythme séquentiel et l’ensemble constitue des cycles validés par des examens. Le temps de l’éducation classique est linéaire, et cette forme d’éducation ne tient pas compte des densités différentes du temps, des respirations, des périodes de calme ou de plus grande intensité.
Le changement de paradigme que nous vivons (de l’analytique au systémique) appelle d’autres modes d’éducation.
L’apprentissage des données de base et des modes élémentaires de raisonnement doit être complémenté par des méthodes favorisant l’intégration des connaissances. Plutôt qu’une démarche encyclopédique d’acquisition systématique d’informations, il faut mettre en place une méthode systémique capable de réintégrer, de relativiser les informations nouvelles et de les situer dans un environnement mouvant.
La culture des mondes à venir passe aussi par plusieurs canaux et modes de communication : éducation traditionnelle, supports écrits et électroniques, rassemblements, événements, spectacles, télévision, jeux interactifs, réseaux sociaux. L’ensemble tisse des relations, crée des procédures, suscite des modes de pensée, influence l’action, construit une mémoire collective - ce qui est le propre d’une culture. Mais les conséquences de l’émergence de la civilisation du numérique entraînent une nécessité d’adaptation des modes de transfert des connaissances, notamment entre les générations.
En effet, la génération internet a des difficultés à insérer les contraintes du monde de l’éducation dans son univers fait de « gratification instantanée », de flux continu d’informations entrantes et d’interactivités transversales permanente.
Or, le psychologue Jean Piaget a montré qu’il fallait des « pauses » dans le flux informationnel, voire des « reset », comme on le dirait aujourd’hui en informatique, pour laisser se « sédimenter » les informations afin qu’elles s’intègrent dans un contexte susceptible de donner du sens aux connaissances récemment acquises. Pour Piaget, encore, l’intelligence c’est aussi de savoir gérer ce que l’on sait déjà, plutôt que de procéder à des acquisitions permanentes d’informations nouvelles en pratiquant ainsi ce que j’appelle une « boulimie » informationnelle à partir d’outils électroniques dont on ne sait plus se passer.
L’importance est donc le recul, la contextualisation, la pratique d’une « diététique de l’information » pour valoriser les acquis de l’éducation formelle et informelle. C’est dans ce cadre que peut intervenir, ce que j’appelle la « co-éducation intergénérationnelle »
L’éducation, grâce à internet et aux réseaux sociaux, devient progressivement une co-éducation transversale, complémentaire de « l’Education Nationale » de nature pyramidale et Taylorienne.
La rencontre des générations, - disons entre les jeunes apprenants et les séniors, pour simplifier - peut se réaliser de manière particulièrement productive par la co-éducation intergénérationnelle. Les plus jeunes, et, bien entendu, ceux qui appartiennent à la génération Y, pouvant contribuer à transmettre aux plus anciens la « culture du numérique », la pratique des outils et méthodes de la nouvelle civilisation digitale. Tandis que les séniors peuvent aider les jeunes à contextualiser les informations entrantes, pour les resituer dans un environnement économique, social, politique, culturel plus général, voire philosophique.
Le sénior peut ainsi devenir un médiateur, un catalyseur, un animateur.
Son rôle est « socratique » : il montre des chemins d’accès aux connaissances, donne des exemples, est un centre de ressources, tant humaines que de savoirs. Le jeune, forme le sénior à la maîtrise des nouveaux outils et méthodes d’Internet ou du smartphone, aux recherches sur les moteurs et à leur utilisation efficace.
Ces échanges peuvent se faire dans le cadre de débats, séminaires, cercles de discussion, organisés et modérés par des jeunes ou des séniors selon les thèmes ou l’actualité. Ainsi peuvent être reliés éducation et culture, car la démarche cartésienne a fragmenté la connaissance en une multitude de territoires disciplinaires séparés. Dans les pays occidentaux industrialisés ces fractures ont entraîné un schisme des cultures. Jadis, la culture était l’étalage des connaissances.
Un privilégié, une élite cultivée disposaient d’un savoir encyclopédique sur de nombreux sujets : art, littérature, histoire, techniques… Etre cultivé, aujourd’hui, c’est savoir intégrer. La culture est une capacité de rassemblement d’éléments, de faits séparés, en une cohérence utilisable dans sa vie et dans son action pour lui donner du sens. D’où l’importance de l’expérience des séniors et de la créativité de la génération Internet pour une forme de culture à la fois personnalisée et globale, individuelle et collective, capable de respecter les diversités et les contraintes temporelles de chacun. Ses outils ne sont plus seulement les livres, les médias, les spectacles, mais aussi les prothèses de notre cerveau (ordinateurs, tablettes, smartphones, outils de communication divers), les réseaux et les mémoires collectives électroniques.
Cette approche implique, non plus un découpage préalable des domaines à enseigner pour les rendre assimilables par tous et contrôlables par quelques uns, mais une reconstruction des savoirs à partir de « germes » de connaissances.
De même qu’une image fractale se construit progressivement par itérations successives à partir d’une équation simple, la nouvelle co-éducation intergénérationnelle pourra aider chacun à reconstruire les relations entre les différents niveaux hiérarchiques de la connaissance. Les plus jeunes reçoivent l’information par bribes, par séquences, sous forme de données fractales, comme les coordonnées permettant de se repérer dans un espace géolocalisé. Mais il leur faut établir des relations, des cohérences, des interdépendances. Passer de l’intelligence connective à l’intelligence collective.
Il leur manque pourtant la carte et le territoire. C’est à ce stade que les séniors peuvent intervenir pour aider à créer des relations hypertextuelles entre les éléments de savoir récemment acquis. Un peu comme si les jeunes apprenants « cliquaient » sur les hyperliens URL d’un site Web. Réalisant ainsi un suivi qui renforce leurs connaissances par la comparaison, la critique constructive, tout en ouvrant des voies vers une société de la recommandation, relais nécessaire d’une société de l’information devenue pléthorique.
C’est pourquoi la co-éducation intergénérationnelle doit rester souple, ouverte, et responsabilisante.
Sa durée n’est plus nécessairement fixe mais relative selon les progrès, l’expérience, la motivation.
Elle repose sur l’apprentissage des moyens et des méthodes d’accès personnalisés à l’information, mais surtout sur le développement de la créativité, l’acquisition des procédures nécessaires au raisonnement, la pratique systémique de l’intégration des connaissances.
La co-éducation intergénérationnelle fournit les opérateurs, les « hyperliens » de connexion, les modules, les germes de la complexification. Elle peut ainsi se poursuivre en d’autres lieux que l’école, entre nouvelle génération et « sages » de l’ancienne. Elle aide chacun à construire et à reconstruire sa sphère personnelle de connaissances plutôt qu’à acquérir des espaces de savoirs juxtaposés, tout en tirant profit des moyens techniques de traitement de l’information et de communication. Une éducation complémentaire du rôle de la télévision, média émotionnel omniprésent.
C’est justement dans ce cadre que la co-éducation intergénérationnelle pourrait trouver ses applications les plus riches de sens.
Les jeunes s’informent principalement, surtout sur ce qui se passe dans le monde, par les « news » télévisées reçues sur l’écran de leur ordinateur ou de leur iPad - sous forme d’informations et d’images fractales - et de moins en moins devant la « télé » familiale. La télévision et bientôt la « télévision connectée » (fusion de la télévision et d’Internet) deviendront le principal concurrent de l’enseignement linéaire traditionnel. La vitesse de transmission des idées, des modes de vie, des comportements par la télévision fait apparaître une école figée dans ses rites. Le conflit entre le temps long de l’éducation et le temps court de l’actualité apparaît dans toute sa force. La culture de la médiasphère est éphémère dans le court terme, et persiste pourtant dans la mémoire des consciences. Chaque nouvel événement doit remplacer les précédents grâce à une charge émotionnelle plus forte. L’ingrédient de base d’une bonne communication télévisée est donc l’émotion, pas la raison.
La coéducation intergénérationnelle peut aider à associer enseignement classique et enseignement informel, émotion télévisuelle et rationalisation des choix et des actes. La confiance réciproque entre jeunes et séniors, se construit, certes, dans le temps, mais peut commencer sur les faits concrets de l’actualité reliés aux programmes scolaires. La co-éducation intergénérationnelle crée et favorise des germes de changement. Elle responsabilise chacun à son niveau de compétence.
Complémentaire d’une télévision émotionnelle omniprésente et d’une éducation abstraite, disciplinaire et éloignée du monde réel, elle jette les bases rationnelles, solidaires et empathiques d’une construction positive de l’avenir.
Joël DE ROSNAY
Conseiller de la présidence de la Cité des Sciences, prospectiviste, écrivain scientifique.
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