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Si vous aviez vu ce jeudi matin, l'étonnement d'abord, puis le plaisir des enfants,  lorsqu'au moment où j'allais leur rendre leurs tests, j'ai commencé par leur expliquer une autre façon de vivre un tel moment. En Allemagne, à l’école où j’enseigne le français durant cette année scolaire, les élèves sont très angoissés, "stressés des notes". Encore plus qu'en France, me semble-t-il.

Auto-évaluation

Jeudi matin, je leur ai d'abord proposé de s'auto-estimer, c’est-à-dire, de se positionner par rapport aux différents domaines en jeu, avant le retour des copies. Cela se pratique couramment à l’école en Allemagne.

Dans le test ont été évalués 8 domaines.

Je les ai notés au tableau tout en parlant aux élèves. Puis, pendant qu'ils s'auto-estimaient, j'ai commencé à écrire des prénoms d'élèves dans les colonnes du tableau. Bien sûr, pas forcément ceux qui ont l'habitude des bonnes notes. J'ai précisé que ce sont là des «experts» du domaine en question.

La classe devint très silencieuse !

Une fois mon tableau fini, j'ai demandé aux 8 élèves dont j’avais noté le prénom,  s'ils s'étaient évalués comme étant en réussite dans ce domaine. Dans cette classe équivalent CE2 : 6/8 s'étaient sous estimés.

Je leur ai expliqué, en réponse à leurs questions,  comment j'avais fait pour les déclarer experts (l'exercice en question était tout simplement tout juste).

Lorsque j’ai rendu les copies aux élèves, les notes les intéressèrent beaucoup moins : tous voulaient inscrire leur prénom dans une ou deux colonnes du tableau !

A la fin de la séance, je leur ai demandé leur ressenti : une fille m'a dit que jusque là, elle pensait ne savoir que les nombres jusqu'à 20 en français et que là elle découvre qu'en fait elle sait beaucoup plus de choses.

Suite à l’inscription des prénoms dans les colonnes du tableau, les élèves «experts» ont été invités à aider les camarades qui avaient des erreurs dans leur test, afin que tous les tests soient corrigés entre pairs.

Tous les offreurs de savoirs ont aimé aider les camarades qui n'avaient pas compris les domaines où eux étaient "experts".

Certains élèves, qui étaient demandeurs d‘aide, étaient étonnés de mieux comprendre grâce aux explications d'autres enfants.

Pour moi, ce fut un moment magnifique à vivre avec ces regards d’enfants étonnés d’avoir réellement des savoirs en français :  une langue qui est souvent ressentie comme difficile à apprendre et qui est imposée aux enfants allemands qui habitent près de la frontière avec la France.

L'émergeance des nouveaux " experts "

Le plus étonnant se produisit cependant le lendemain.

Justin, un des élèves, qui avait, au début de l’année exprimé assez violemment son désintérêt pour la langue française, a levé le doigt pour tenter, comme d’autres, de lire de nouveaux mots en français, des mots du lexique du petit-déjeuner.

Cet exercice est particulièrement difficile, en raison du fonctionnement différent de ces deux langues que sont l’allemand et le français. En allemand, on a tendance à prononcer toutes les lettres que l’on voit, alors qu’en français il y a très souvent de grandes différences entre graphèmes et sons. Quelques élèves sont rapidement devenus «experts» dans ce nouveau domaine. Les autres ont été invités à essayer puis, le cas échéant, se faire aider par ces nouveaux «experts», dont l’aide est parfois plus accessible que celle de l’adulte.

Justin, après une première tentative, a persévéré jusqu’à réussir et devenir lui-même «expert» en lecture des mots du lexique du petit-déjeuner.

Le hasard a fait, que sa maman, que je n’avais encore jamais eu l’occasion de rencontrer, est venue ce jour-là pour me demander comment son fils se situait dans la matière que j’enseignais. Quand elle a su que j’étais l’enseignante de français, elle s’attendait visiblement à des remarques plutôt négatives, car la note du test avait été plutôt très moyenne. Mais son fils est venu vers elle, avec un grand sourire,  et lui a dit qu’il était expert dans trois domaines en langue française, dont la lecture de mots français. Elle fut étonnée de voir que j’allais dans le même sens que son fils, et après avoir demandé confirmation de ma part, elle a dit sa joie d’entendre du positif sur le comportement apprenant de son fils.

La pédagogie sur laquelle je me suis appuyée dans ce contexte, est celle des Réseaux d’Echanges Réciproques de Savoirs (R.E.R.S), initiée et théorisée par Claire et Marc HEBER-SUFFRIN.

Dans cette pédagogie le postulat est le suivant : «nous sommes tous savants et ignorants».

Appliquée dans une classe, cette pédagogie peut, comme dans l’exemple ci-dessus, permettre aux apprenants de prendre du recul par rapport aux erreurs ou aux ignorances dans certains domaines, dans la mesure où chacun, chacune prend conscience aussi de ses points forts, de ses savoirs qui sont reconnus par tous.

Et en prenant conscience de leurs savoirs et ignorances, les élèves prennent plaisir à apprendre, y compris, pour ces élèves allemands, apprendre le français !

Patricia BLEYDORN-SPIELEWOY, professeur des écoles.

Pour en savoir plus sur la pédagogie des RERS :

http://www.heber-suffrin.org/rers_ecole.htm

http://www.ecolechangerdecap.net/spip.php?article332

Dernière modification le lundi, 15 mai 2017
Bleydorn-Spielewoy Patricia

Professeur des écoles actuellement en poste en Allemagne, dans le cadre des échanges de proximité avec le Baden-Württemberg

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