Il partage ses analyses et de larges extraits de nombreux entretiens réalisés sur le terrain depuis plus d’une quinzaine d’années. Boris Teruel apporte son regard sur les politiques publiques de l’engagement et dénonce la perte de sens, l’absence de réelles évaluations des actions, les discours consensuels et normés.
Nous étions faits pour croire est riche de nombreuses références sociologiques mises en lien avec ses observations. L’essai est « une critique de l’organisation du système d’action que tout le monde quelque part conteste, mais que personne ne peut fondamentalement transformer. »
En parallèle à cet ouvrage, Boris Teruel invite à la découverte d’expositions de sociologie visuelle et de films documentaires.
Etat de résignation
Si le sociologue s’intéresse davantage aux Services Jeunesse, d’animation, il analyse des mécanismes en interaction avec d’autres institutions. Boris Teruel déplore l’état de résignation à différents niveaux : « Je suis parti de ce terme de résignation parce que quels que soient mes entretiens avec des jeunes, des professionnels, des élus qui ont envie de faire des choses, mes interlocuteurs expriment une forme de renoncement car ils ne croient plus en la possibilité du système de transformer les choses. »
Boris Teruel a choisi un format non académique, s’il se répète, le cheminement reste cohérent, les idées sont approfondies et nuancées. Un chapitre très réussi est consacré à Manu - un responsable ou un conseiller Jeunesse. Il quitte son poste, car il n’y croit plus alors qu’il a été très investi et a choisi une profession à vocation sociale au service des jeunes. Boris Teruel au travers de portraits indique que les anciens militants de l’éducation populaire « sont devenus inféodés à un système de financement et de justification, à la lourdeur de corpus normatifs, au contrôle des manières d’agir et de dire, à la fabrique de croyances artificiellement partagées. »
Il étudie la notion d’engagement - trop définie et basée sur un malentendu fécond. Il regrette que l’insertion soit systématiquement rattachée aux dispositifs d’engagement. A Lunel devant son auditoire, il explique : « On a besoin de dire que ça va fonctionner, pour qu’on y croie tous ensemble ! Mais un jeune relégué qui est dans un Service civique, il n’a pas de volonté de s’engager et veut trouver du travail. Quand il vous décrit sa situation, il a une rhétorique du salariat précaire. »
Pour Boris Teruel, l’engagement correspond au dépassement de l’intérêt particulier, et s’inscrit dans une dimension collective, avec une visée transformatrice. Il constate que ce n’est pas un terme que s’approprie les jeunes mais qu’il est repéré comme un terme d’adulte, et valorisé par les filières d’orientation et de réussite scolaire. Le sociologue rappelle que le parcours d’engagement occupe une position sociale. Il cite notamment la force des liens faibles de Mark Granovetter, car le réseau d’appartenance impacte fortement les parcours : « A diplômes équivalents, les jeunes n’ont pas les mêmes opportunités en fonction de leur capital social. » Certains tirent donc davantage profit de la démarche d’engagement. Plus l’environnement socio-économique est élevé et moins l’insertion est rattachée à l’engagement.
Déconstruction de la catégorie Jeunesse
Boris Teruel évoque les micro-engagements, et aussi les contre-mondes dans lesquels se développent d’autres formes d’engagements peu pris en compte et qui échappent aux autorités. L’engagement institutionnel est qualifié de « léger », il peut s’agir de l’écologie. Le sujet des réseaux sociaux est traité avec ses algorithmes, et le phénomène de désirabilité sociale. L’auteur ne différencie pas les jeunes des adultes, car le problème des écrans par exemple ne concerne pas seulement les jeunes.
Il y a en fait de nombreuses photographies, des instantanés sur la jeunesse vivant en zone rurale, dans les quartiers sensibles. En conférence, il s’étonne de la radicalité et de la violence de propos entendus - il a décidé de ne pas les retranscrire –, mais il cite dans son essai les sujets récurrents marqués par le racisme et l’antisémitisme, le rejet des élites.
Boris Teruel propose une déconstruction de la catégorie Jeunesse, et il remet en question d’autres catégories. Les jeunes composent avec plusieurs rôles sociaux reliés à différentes constructions d’identités. Les étiquettes ou assignations induisent un sentiment d’étrangeté en raison des décalages perçus avec les réalités vécues, dans un contexte d’indétermination.
Un des derniers chapitres traite de l’empowerment (pouvoir d’agir) – les soft skills ou compétences psychosociales qui ont longtemps été investies par l’insertion dans leur dimension savoir-être mais pas dans les aspects de gestion des émotions. Boris Teruel conteste ces approches qui connaissent un fort engouement : « A force de psychologiser, on renvoie l’individu à son propre état, à l’illusion du libre arbitre. (…) La sémantique néolibérale a colonisé le discours d’acteurs par un vocabulaire qui individualise le parcours. Or c’est nier ce que produit le système, les conditions structurelles. »
Les compétences psychosociales issues du champ du Développement personnel ont conquis de nombreuses sphères décisionnelles dont récemment celles de l’Education nationale. Or quand Boris Teruel revient sur l’historique des politiques publiques de l’insertion dès le début des années 1980, il rappelle que « l’insertion devient le chemin vers soi pour les perdants du tri scolaire ». Il rejoint Eva Illouz qu’il cite fréquemment et qui met en garde sur l’usage du « moi » positif et performant.
Boris Teruel par son essai veut favoriser le débat et ne plus enfermer le jeune ou l’individu. Il interroge les pratiques afin de permettre une prise de conscience de marges de manœuvre possibles pour « sortir de cette résignation et revenir à l’essence même d’une personne non figée dans une catégorie d’une politique publique, pour l’accompagner différemment ». différemment ».
Fatma Alilate
Nous étions faits pour croire. Fabrique publique de l’engagement résigné de Boris Teruel, Edition Fabrique Mondrian, Novembre 2025, 202 pages, 21 €
Dernière modification le lundi, 12 janvier 2026