Dans les différents colloques que nous avons organisés avec de nombreux acteurs et partenaires déjà en 1998 les premiers contenus étaient préfigurateurs : Ressources pour une culture scientifique, Ressources pour une culture médiatique ; Qualifiée ainsi en 1999, L’école en réseaux, L’école entre distances et proximités, Enseigner les langues vivantes, Intégrer l’écologie(2003), Enseigner : un nouveau métier ?
Nous prônions une technologie sans fil à la patte, un équipement mobile, des projets intégrant la distance, des ressources disponibles et accessibles et une modification profonde de la pédagogie. Evoluer sans succomber aux modes, intégrer les technologies sans oublier les pratiques des enseignants et la visibilité des apprentissages tout en accompagnant les dynamiques du changement.
Certains outils et autres dispositifs intellectuellement acceptables n’ont guère franchi le stade des expérimentations. Si nous considérons simplement tout l’argent investi par les sociétés et les collectivités dans les équipements, ressources et environnements, il est clair que la relation « qualité/usages -prix » ne semble pas toujours au rendez-vous.
La révolution technologique n'aura pas lieu à l'école. Elle sera pédagogique
Le projet de classe, qui s’inscrit dans une situation forcément singulière, dans une relation d’apprentissages liée à un groupe précis dans une alchimie particulière à l’instant, détermine des besoins spécifiques à ce groupe et à cette aventure là, avec outils et ressources. Il s’intègre dans une situation concrète donc forcément inscrite dans le réel et un quotidien où les pratiques numériques sont partout. Les pratiques sociales déterminent bien une manière différente d’apprendre et de créer, modifient les métiers, permettent une relation directe à l’expression publique par les réseaux sociaux et donc en conséquence, modifient l’accès à l’information, les contenus, les supports et les méthodes d’apprentissage. La pédagogie de projet permet de se confronter à ces outils et donc en en apprendre les codes et les règles.
L’école, même si elle prend du temps, est dans un processus de changement profond.
Evolutions : d’une phase d’enthousiasme structurant à une phase plus critique, écologique et politique
Depuis 2015, des événements brutaux, la violence même au cœur de l’école ont heurté nos consciences et l’actualité bouscule nos valeurs et notre mode de vie.
De multiples inquiétudes sont nées d’un monde en mutation sous l’effet de l’explosion numérique présente dans la vie de tous les jours, d’un monde en souffrance sous l’effet de la montée des extrémismes, des communautarismes, de l’exclusion, et de la fin des illusions d'un numérique de liberté et de partage. Des dérives apparaissent. Les changements climatiques bousculent.Les fausses informations engendrent la méfiance.
L’école est au bord du temps et son combat pour la liberté, la tolérance, la laïcité est toujours recommencé dans une société qui bouge et se recompose sans cesse.Terrorisme, bouleversements climatiques et nomadisme contraint des populations, choc des civilisations et des cultures, ignorance choisie et même imposée contre l’éducation et la culture, technologie au service du meilleur comme du pire, voilà bien les spectres noirs de nos horizons ! Il est des lieux de non éducation (en même temps que de non droit) où les enfants apprennent davantage l’échec et la discrimination que l’intégration et le vivre ensemble. Nous savons que la seule arme face à la haine est l’éducation. L’école du 11 janvier
Technophile ou technophobe ?
Comme aimait à le répéter Marcel Desvergne : « Il s’agit accompagner, rassurer, communiquer, faire de la pédagogie ». « Evolution permanente, mutation de la société, transition digitale, la révolution numérique intègre les objets, comme les individus, les chantiers connectés, les robots et les drones entrent dans toutes les sphères sociétales. Les métiers fondement de nos sociétés actuelles sont fortement impactés. Une nécessaire culture numérique transversale oblige à articuler intelligemment les acteurs de l’entreprise, de l’éducation, de la société, de l’associatif et du politique. » Nous avons intégré depuis longtemps et avec raison le « Siècle des lumières », nous devons construire un « Siècle des numériques »
J’appelais en 2014 à la construction d'un écosystème numérique qui n'oublierait, certes, ni les infra structures, ni les matériels, ni les formations, ni les ressources mais qui intègrerait les enjeux humains, éthiques, sociétaux et culturels.
Nous avons avec les Boussoles du numérique inscrit cet écosystème numérique au croisement des quatre orientations : politique, économie, éducation et société, nous avons fait le point des avancées et innovations, sans lever toutes les interrogations bien sûr, mais en les pointant et en les faisant nôtres. Nous savions que les ports (Boussoles III) que nous avons atteints ne nous promettaient que peu de repos.
L’An@é depuis 1996 complété par son média Educavox depuis 2011, le média de l'An@é gratuit, sans publicité et contributif ont été résolument des outils utiles pour clarifier, expliquer, mettre en perspective les bouleversements que nous vivons sans les subir et les possibilités qu’ils nous offrent. De nombreux auteurs ont contribué à cette aventure et à ces partages féconds.
Repérer et valoriser les pratiques nouvelles émergeantes à mêmes d’être valorisées et partagées ; créer du lien entre les établissements scolaires, les collectivités territoriales qui les équipent, les lieux de médiation, les parents et les élèves ; établir des passerelles ; accompagner les changements et surtout les acteurs de ces évolutions car les tâches et les enjeux sont excessivement complexes ; susciter et faire vivre des projets, du plus modeste au plus élaboré, car ils sont porteurs de notre volonté de transformation du monde et vecteurs de nos valeurs ; élargir l’approche et ouvrir notre réflexion sur l’Europe et le monde puisque tout est interconnecté.
Construire ensemble des parcours éducatifs avec des pratiques numériques nouvelles, utiliser les compétences et les matériels disponibles, créer des zones ouvertes aux parents dans l’espace éducatif pour qu’ils puissent consulter ou découvrir les élèves en action ou les productions scolaires utilisant les outils actuels. Créer des rencontres à thème, rencontres bidouilles numériques, joue ensemble, créer des rencontres de parents sur des sujets numériques…
« Mettre en scène » au sens premier du terme, scénariser pour comprendre, montrer, faire entendre, jouer, transformer avec tous les partenaires éducatifs : les enseignants, animateurs, parents, enfants, acteurs du monde éducatif et de l’édition, des filières industrielles, des lieux de culture…
Gouvernances partagées, systèmes de formation sachant allier les communications à distance, les accompagnements personnalisés et les apprentissages entre pairs ou inter générationnels, les ressources ouvertes en ligne, la valorisation d’expériences, l’intégration des apprentissages informels dans la conception même de l’enseignement, la redistribution des espaces et des temps, l’intégration de tous les acteurs dans une dynamique constructive, une nouvelle conception des métiers d’éducation, voilà bien les axes essentiels. La révolution éducative sera-t-elle au rendez-vous ? 2015
La société est devenue numérique et l’actualité est véhiculée, traversée, amplifiée par des flux continus d’informations relayées par des réseaux sociaux dont le poids est grandissant.
Le Carnaval numérique - 2017 et 2018 - que nous avons déroulé à la cité des Sciences nous éclairait sur les éruptions et les confettis numériques : " La masse d’informations auditives et visuelles correspondant à de multiples matières de l’expression forme une nébuleuse d’informations brèves. Le récepteur n’est pas dans une situation qui en permet la formalisation et cette "nébuleuse " laisse des traces mnésiques non exprimées.
Si la réflexion sur les effets mnésiques et cognitifs des "confettis numériques " questionne les modes de transmission des connaissances, elle a un domaine plus étendu quand le constat suivant est fait.
Ces informations brèves sont tributaires d’une technologie qui impose son modèle par sa capacité à développer une " mondialisation " de rupture, soutenue par le choix d’un type d’économie. Cette conception de " la rupture " agit sur l’ensemble des systèmes écologiques de la terre. Elle occulte les multiples modes d’utilisations offertes aux femmes, aux hommes, aux communautés et aux Etats.
Dès son entrée dans la vie sociale, former une génération montante à pratiquer une réflexion sur une des manifestations quotidiennes de cette technologie, " le confetti numérique ", et à en comprendre les effets mnésiques et cognitifs, n’est-ce pas un enjeu politique et anthropologique pour une transition citoyenne ? "
Comment les «" confettis numériques ", peuvent-ils devenir des ressources pour l’éducation, la pédagogie et la didactique ? " Confettis numériques ou pas…
Educavox au cœur des flux : une production de textes, d’interviews et de reportages s’appuyant sur l’humain, le vécu, l’expérience, l’exemple, et une réflexion plus théorique en s’appuyant sur les valeurs de partage, de coopération et d’éthique -Forum Educavox 2019 et articles sur l’éthique- plaidant pour une recomposition totale de l’écosystème éducatif, sachant que l’injonction n’est plus de mise, à aucun niveau, et que cette dynamique s’écrit collectivement, dans une démarche prospective.
Nous avons souligné les quatre grandes illusions du numérique éducatif
- L’illusion technologique. L’équipement seul ne change presque rien.
- L’illusion de la solution technologique. On a beaucoup imaginé que le numérique pouvait résoudre l’échec scolaire, les inégalités, les difficultés d’apprentissage. Or les études montrent plutôt : un effet très dépendant du contexte social, parfois un renforcement des inégalités. Nous avons insisté sur la complexité des situations d’apprentissage, l’importance du groupe, la singularité de chaque classe.
- L’illusion de la neutralité du numérique. Pendant longtemps on a considéré que les outils numériques sont neutres et qu’ils ne sont que des supports techniques. Or les technologies orientent les comportements, collectent les données, imposent certains modèles économiques.
Nous évoquions les entreprises du numérique, les enjeux sociétaux, la nécessité d’un débat démocratique. Ces questions sont devenues centrales aujourd’hui : données, souveraineté numérique et régulation des plateformes.
- L’illusion de la rupture totale. Dans les années 2010, certains annonçaient la fin de l’école, la disparition des enseignants, l’apprentissage entièrement en ligne. La réalité reste différente : les enseignants restent centraux, les apprentissages sont profondément sociaux, l’école reste une institution essentielle. Nous avons toujours affirmé la centralité des enseignants, l’importance des relations humaines, la nécessité du collectif.
Ni technophilie naïve, ni technophobie
Le numérique transforme la société, donc l’école doit l’intégrer, mais en restant décideuse de ses finalités. La vraie question n’est pas seulement technologique mais politique et culturel : rôle des acteurs économiques, enjeux démocratiques, transformation des métiers, place du citoyen. Ces questions sont aujourd’hui au cœur des débats sur l’intelligence artificielle et l’éducation.
L’heure du numérique interroge en 2026 plus que jamais les notions d’information, de démocratie, de pouvoir.
Les défis sont aujourd’hui à l’échelle mondiale, avec les enjeux démocratiques, les enjeux de sécurité, les enjeux environnementaux, avec l'Intelligence artificielle qui change la donne aujourd'hui, avec les inégalités de plus en plus fortes, et avec le choc des cultures. Les choix politiques et la manière d’appréhender le vivant peuvent avoir des conséquences bien au-delà de nos petits territoires. Informations, sciences et technologies révèlent des failles profondes, et l’humain est dans la tourmente.
L’école est toujours en tension avec son époque, doit évoluer sans perdre ses valeurs.
C’est particulièrement vrai avec les réseaux sociaux et les pratiques de désinformation. Avec l’IA générative, le véritable enjeu n’est pas l’outil mais la transformation des situations d’apprentissage. Elle résume parfaitement un principe devenu central : la technologie ne transforme pas l’éducation sans transformation pédagogique.
Le projet de classe détermine les outils et les ressources particulièrement aujourd’hui avec l’Intelligence Artificielle, les plateformes, les ressources infinies. Ce n’est pas l’outil qui crée la pédagogie, c’est le projet pédagogique qui choisit l’outil, règle fondamentale pour éviter la dépendance technologique.
Les pratiques sociales déterminent une manière différente d’apprendre : Aujourd’hui cela se voit partout : tutoriels YouTube, apprentissage entre pairs, communautés en ligne, apprentissages informels. L’école ne peut plus ignorer ces pratiques. Elle doit les comprendre, les intégrer et les analyser.
Tous les acteurs de l’éducation devraient pouvoir travailler ensemble.
Cette idée correspond aujourd’hui à ce que l’on appelle l’écosystème éducatif avec les différents acteurs, les territoires éducatifs et les communautés apprenantes. L’école seule ne peut plus répondre à tous les défis technologiques, sociaux et environnementaux. Une culture transversale est nécessaire pensée dans toutes ses dimensions : sociales, éthiques, écologiques et démocratiques.
Cette idée est devenue absolument centrale avec l’Intelligence Artificielle. Aujourd’hui, comprendre le numérique implique comprendre les algorithmes, les données, l’économie des plateformes. Cette culture doit être critique, citoyenne, transdisciplinaire.
L’école est aussi un lieu de réflexion, un lieu de choix collectif, un lieu de construction du futur.
Ne faudrait-il pas favoriser l’émergence d’opportunités pour répondre aux enjeux nouveaux de la société ? Les dichotomies temps scolaire- hors temps scolaire, présentiel- distanciel, virtuel-réel sont des différences qui n’ont plus beaucoup de sens ni de raison d’être. Il convient de créer un scénario structuré pour l’organisation du savoir englobant les différents lieux et supports qui engage tout le monde dans un même processus.
L’école sera le reflet de ce que sera devenu l’humain : quelle société voulons-nous construire avec les technologies ?
Avons-nous de l’audace ? Comment l’esprit critique vient-il en nous ? Comment rester en veille dans la surabondance d’infos et de solutions ? Comment éviter mirages et utopies ? Et quelle place est-elle donnée au citoyen et aux principes de la République Française : Liberté, Egalité, Fraternité ? Forum Educavox Le numérique et les valeurs de la République
Savons-nous déjouer les pièges de la communication, des solutions toutes faites ou pré-pensées, des images et paroles manipulées ?
Savons-nous ancrer les inédits dans un monde dont la lecture est de plus en plus complexe ?
Savons-nous trouver la bonne approche démocratique pour transformer réellement l’éducation ?
Quelles seront les grandes caractéristiques du monde du travail de demain ? Il n’est pas facile d’anticiper. Lorsqu’un élève ou étudiant fait un stage d’observation en milieu professionnel, il est essentiellement renvoyé à des réalités d’aujourd’hui.
Prenons-nous en compte les changements et les aspirations sociales et culturelles pour le conjuguer différemment dans le temps éducatif ?
Joël de Rosnay posait cette question en 2023 : Et si nos temps sociaux, nos territoires de vie et nos mobilités, en s’interconnectant, créaient une nouvelle manière de vivre et de se réinventer ?
Cette pensée est très structurante pour comprendre notre époque. Elle est même au cœur des transformations contemporaines. Aujourd’hui, nos temps sociaux (travail, loisirs, relations), nos territoires de vie (physiques et numériques), et nos mobilités (déplacements, connexions virtuelles) ne sont plus séparés, ils s’entrelacent en permanence. Les réseaux numériques permettent d’habiter plusieurs espaces à la fois. Les mobilités (physiques ou digitales) deviennent une manière de construire son identité. Les structures fixes (travail, lieu, identité) deviennent plus flexibles et mouvantes. Mais ce n’est pas seulement une observation, c’est aussi une tension. Cela pose des défis, perte de repères stables, accélération du rythme de vie, inégalités d’accès à cette mobilité.
En éducation, cette idée est particulièrement féconde, elle pousse à repenser non seulement où et quand on apprend, mais aussi comment on se construit comme apprenant. Elle remet en cause un modèle classique : celui d’une école séparée du reste de la vie. Cela pose des défis, perte de repères stables, accélération du rythme de vie, inégalités d’accès aux informations, aux savoirs. Espaces éducatifs
Le numérique c’est politique !
Un choix de société et d’une éducation envisagée comme un écosystème ouvert, traversé par les mobilités, les réseaux et les expériences. Relier les enjeux technologiques aux valeurs citoyennes et sociales de l’éducation, penser l'éducation de manière systémique
Les intelligences artificielles comme produits d’une industrialisation, les investissements dans des techniques privilégiant la dématérialisation, la représentation numérisée des interlocuteurs aux dépens des relations présentielles, le financement de la construction mondialisée des systèmes pour collecter et diffuser les données de l’information, sont des questions qui méritent débats et réflexions éthiques.
L’innovation éducative ne consiste pas à suivre les modes technologiques, mais à inventer des pratiques qui rendent les savoirs vivants et accessibles à tous. Car l’école doit rester toujours le lieu où une société choisit ce qu’elle veut transmettre et l’humain qu’elle souhaite devenir.
La vision écosystémique de l’éducation aujourd’hui présente dans les politiques éducatives parce qu’elle intègre les acteurs de l’éducation, pensée comme un nœud dans un réseau éducatif plus large. Cependant, ne doit-elle pas intégrer également les interactions avec les familles, les temps culturels, les recrutements, les formations, les temps de concertation, les programmes -et pour quels apprentissages avec les modalités, les organisations spatiales et temporelles, les postures, les évaluations…
Dans la diversité et malgré les crises de l’imaginaire, du recrutement, les contextes écologique, économique, démocratique, démographique, géopolitique que nous traversons, comment rester en capacité d'agir, oublier passivité et facilité ?
S'interroger toujours ...partager, apprendre, explorer, construire ensemble...développer une solide culture de l’information à l’école, base de l’esprit critique allié à l’esprit d’enquête...et porter loin son regard multidisciplinaire et prospectif pour imaginer un nouveau grand récit fédérateur avec des acteurs d’un changement positif qui conjuguent à la fois la philosophie, la pédagogie et la responsabilité démocratique de l’école.
Un grand merci à tous ceux qui nous ont accompagnés pendant 30 ans et qui ont permis tous ces partages !
Michelle Laurissergues
Dernière modification le jeudi, 19 mars 2026