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Qu’apprend-ton en regardant une vidéo tournée à partir d’un téléphone portable par un témoin sur une séquence de policiers entourant des lycéens et collégiens à genoux, mains sur la tête, encadrés par la police ?

Cette pratique e-inclusive de l’utilisation des outils personnels enregistreurs, diffuseurs et connectés à des réseaux numériques  pose un questionnement sur les valeurs éthiques et morales[1] de l’auteur d’un message représentatif d’une esthétique.

Une utilisation contrôlée de l’outil, les procédures de mise en marche et d’enregistrement montrent les capacités de son utilisateur. 

La fabrication d’une vidéo composée avec une connaissance des processus du langage cinématographique tel est le panoramique  descriptif de la scène dans sa totalité définit les contours d’une esthétique acquise.

Le visionnement de l’enregistrement de cette scène ravive la mémoire de ses spectateurs ; les images du traitement des civils, enfants adolescents et adultes, par des forces policières, des troupes étrangères ou des groupes armés en temps d’insurrection, de guerre ou  d’occupation d’un territoire font partie d’archives et de reportages contemporains.

La valeur émotive de ce document devant lequel chaque spectateur peut se poser la question : si c’était un de mes proches, que devrais-je faire ? et si c’était moi comment réagirais-je ?

Les caractéristiques artistiques, mnésiques attribuent au document une valeur esthétique.

Cette valeur esthétique a un impact émotif sur les spectateurs, elle transforme le contenu informatif de la vidéo en effets de communication, développant des échanges interpersonnels, des réactions émotives énoncées ou non dites et provoque de potentiels passages à l’acte collectif ou individuel.

Cependant, la technique d’enregistrement des images et des sons condamne la vidéo à être une représentation technologique du réel donc un artefact. Son auteur contracte alors une responsabilité vis à vis des récepteurs à cause des écarts possibles entre le fait réel et sa représentation par un enregistrement dont la spécificité est d’être composé de données binaires facilement modifiables. Rendre perceptible cet écart ne devient-il pas une nécessité ?

Cette exposition d’adolescents à genoux, les mains sur la tête, entourés des forces de l’ordre, apparaît inimaginable au spectateur qui a en mémoire des séquences analogues correspondant à d’autres faits historiques présents ou passés. Pour rationnaliser son émotion, pour abréagir sa propre angoisse concernant son environnement et lui-même, il peut envisager que cette scène est une création cinématographique scénarisée ou un enregistrement d’un acte théâtral.

Ces mises à distance sont annihilées par la reconnaissance des faits par le Ministre de l’intérieur : « Christophe Castaner a reconnu des "images dures", tout en les justifiant du fait du contexte de violences et de dégradations, depuis trois jours à Mantes-la-Jolie.»[1]

Le commentaire ambigu des images « Voilà une classe qui se tient sage »[2] interroge encore plus le spectateur.

S’agit-il de l’approbation de la méthode qui serait le résultat d’un manque de moyens[3] ou la rémanence des punitions autorisées au 19èmè siècle et au début du 20ème dans certains établissements scolaires ?

Ou s’agit-il d’un commentaire ironique sur les méthodes policières ?

Est-il possible d’interroger l’auteur pour résoudre ces questions ?

Le spectateur ne peut pas puisque l’auteur de la vidéo reste anonyme. S’agit-il d’un lanceur d’alerte qui se protège contre toute action judiciaire en connaissance de cause ? Ou s’agit-il d’une volonté politique de démontrer son efficacité par cet « effet de communication » ?

Si l’intervention d’un diffuseur floute les visages de ces adolescents pour un respect partiel de leur anonymat, le syndicat lycéen ULN-SD a jugé nécessaire de porter plainte pour « Violence sur mineurs » en relevant « actes de torture et de barbarie sur mineurs par personne dépositaire de l’autorité publique et en réunion », « violations de libertés individuelles » et « diffusion illégale d’images de personnes identifiables mises en cause dans une procédure pénale »[4]

L’utilisation du portable personnel, enregistreur et diffuseur d’images et de son, crée une information, représentation d’une réalité hors du champ de son producteur et de sa réalisation.

Cette représentation provoque des réactions multiples chez ses spectateurs.

Elle reste une illusion d’une volonté de communiquer quand la relation ne peut être établie avec son auteur par des réseaux techniques ou par des relations inter individuelles.

« C’est pourquoi toute communication doit développer une éthique de sa propre relativité constatant qu’elle a l’Autre en perspective à l’intérieur de son propre agir spécifique »[5]

A quelle éthique l’informateur en risquant sa propre intégrité physique et psychique se réfère-t-il même s’il ne la formalise pas ?

Quelle éthique met-il à l’oeuvre pour prendre la responsabilité  des effets du contenu de sa production sur le public ?

Si éthique  et morale n’ont pas de distinction sémantique[6], l’étude d’ événements, tels que celui que nous relatons, ou celle de la question de l’utilisation des objets connectés[7], rend cette distinction opératoire et introduit le domaine de la Loi.

Elles permettent d’aborder les questions suivantes :

Existe-t-il une ou des éthiques qui président à la décision de connecter des données ? 

A quelles éthiques les créateurs, les diffuseurs, et les récepteurs des données, se réfèrent-t-ils ?

Existe-il des écarts entre le domaine de la Loi et les postures éthiques des acteurs qui participent à l’utilisation de données numériques connectées ?

Questions que nous traiterons dans les articles qui suivront.

Alain Jeannel, professeur honoraire des universités.

Réalisateur et producteur cinéma télévision.

Membre du Conseil d’Administration de l’An@é.


[1] Séminaires de l’An@é.

[2] France info, 08/12/2008

[3] Ouest France du 08/12/2018.

[4] France info : « Les policiers manquaient de menottes, a assuré une source policière à France expliquant ainsi les jeunes agenouillés lors de leur interpellation. » France info, 08/12/2008

[5] Ouest France du 08/12/2018.

[6] Patrick Lamarque, Entre fonction et profession : pour une nouvelle pensée de la communication des organisations  p.235, PUB 1994, mis en ligne en 2012 http://communicationorganisation.revues.org/171.

[7] En latin morales, en grec ethos.

[8] Les publications sur ce thème sur le site Educavox de l’An@é

Dernière modification le mardi, 05 novembre 2019
Jeannel Alain

Professeur honoraire de l'Université de Bordeaux. Producteur-réalisateur. Chercheur associé au Centre Régional Associé au Céreq intégré au Centre Emile Durkheim. Membre du Conseil d’Administration de l’An@é.