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La rentrée approche à grands pas et c'est à qui ira de sa solution pédagogique numérique qui va révolutionner le monde de l'éducation. Je plaisante : il existe d'excellents outils et je suis toujours ravi de découvrir de nouvelles solutions mais, au fil du temps, j'ai vu aussi passer nombre de choses ignobles, peu enclines à révolutionner quoi que ce soit et encore moins à intéresser les élèves. Seuls semblaient avoir foi en elles les commerciaux qui tout sourire m'en vantaient les mérites. Si vous voulez suivre leurs traces, voici en vrac quelques petits conseils à méditer...

La solution fonctionne en vase clos (ou presque)

Votre solution n'aime pas les intermédiaires, ni les partenaires. Elle ne communique avec aucun autre outil connu, exporte ses sauvegardes et fichiers dans des formats inconnus, impossibles à réutiliser. C'est parfait pour tuer toute évolution du produit ou tentative d'évolution. La solution peut aussi ne communiquer qu'avec quelques logiciels bien précis, histoire d'imposer un cadre à l'utilisateur et la vente d'autres logiciels. Bref, évitez le non bidouillable...

La solution nécessite du matériel à la pointe

C'est bien connu : tous les établissements scolaires et institutions éducatives sont dotés de matériel dernier cri et ce n'est pas une critique que je fais mais un constat. On ne peut en effet attendre que tous les établissements de France soient à la pointe en matière d'informatique. Fort judicieusement d'ailleurs de nombreux établissements réutilisent le matériel ancien en l'investissant dans les classes ou dans le cadre d'espaces numériques. C'est donc une très bonne idée que de concevoir une solution qui nécessite du matériel haut de gamme (généralement pour faire des choses archi-basiques pour lesquelles on se demande bien en quoi les performances demandées sont nécessaires).

La solution ne fonctionne qu'avec un seul système d'exploitation

Ne me demandez pas de nommer lequel. On met tout le monde d'accord : hors de ce système, point de salut. Ce qui enchantera tous les utilisateurs qui ont fait le choix d'aller vers d'autres systèmes d'exploitation et même vers plus de liberté. De même, en ce qui concerne les enseignants qui ne possèdent pas ce système à la maison pour préparer leur cours, qu'ils se débrouillent !

La solution contient du matériel fragile

Et c'est parfait pour l'utiliser avec les enfants. Surtout quand le moindre élément de ce matériel coûte assez cher (pour ne pas utiliser une autre expression) et s'avère parfois difficilement remplaçable. J'ai le souvenir béat d'un petit dispositif qui a vécu 1/4h entre les mains d'un enfant de 8 ans, non pas faute d'avoir été manipulé avec prudence, mais à cause de câbles vraiment trop fins pour pouvoir être solides. Le format propriétaire de l'appareil m'interdisait de ressouder quoi que ce soit, ce qui était très appréciable également. Ce qui nous amène au point suivant...

La solution n'est pas open source

On m'objectera que ce n'est pas une obligation. Certes... Mais c'est triste de passer à coté de toutes les contributions, améliorations que la philosophie de l'open source peut apporter. Cela signifie aussi que la solution soumettra les utilisateurs à de nombreuses contraintes, en particulier des versions qui ne sont plus supportées alors qu'encore largement utilisées. Je comprends parfaitement qu'une entreprise soit obligée d'abandonner des versions considérées comme trop anciennes mais le fait qu'elles soient open source permet à la communauté d'utilisateurs de continuer à les faire évoluer (et contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, cela permet de développer un vivier de clients fidèles).

La solution est utilisable uniquement en ligne

Yeah ! Le must ! Primo, les soucis de connexion, cela existe. Secundo, il existe encore des établissements dont toutes les salles ne sont pas câblées. Tertio, quand la solution pédagogique se déplace de lieu en lieu, on n'est jamais certain d'être connecté à 100%. J'ai ainsi une boîte de petits robots qui, depuis l'abandon d'une solution installable hors ligne, sert à caler des livres. Parfait...

La solution nécessite des technologies super fiables genre le bluetooth

Le bluetooth, vous connaissez ? C'est cette technologie qui vous dit que votre casque n'est pas dans les parages alors qu'il est juste à coté de votre téléphone. Quel que soit l'appareil, la fonction recherchée, j'ai toujours eu des mots (et des maux) avec le bluetooth. On peut élargir le concept à toute technologie pas fiable à 100%. En résumé, un dispositif qui ne se connecte pas facilement à son environnement, qui bloque une fois sur deux sur des utilisations basiques, est à bannir. Dans le manuel, c'est toujours parfait. Il suffit d'appuyer sur un bouton. Dans la vraie vie, c'est "autre chose"...

La solution développe des connaissances non exploitables

Vous avez développé votre propre système, votre propre langage, votre propre logique ? Parfait ! En matière de langages de programmation et d'évolution technologique, c'est passionnant. En matière de pédagogie, cela l'est beaucoup moins car, sous couvert de simplifier l'apprentissage de la programmation (ou de toute autre notion technique), j'ai vu bien des solutions emmener l'utilisateur dans des systèmes de pensée qui ne correspondaient dans le monde réel à rien de précis. Le peu de connaissances apportées ne pouvait être réutilisé / exploité avec d'autres langages ou techniques. Un simple exemple pour bien comprendre le concept : la langue bulgare est proche de l'italien, ne serait-ce que par ses sonorités. Quelqu'un qui connaît l'italien et souhaite apprendre le bulgare pourra donc exploiter une partie de ses connaissances dans cette langue pour apprivoiser la nouvelle. Je n'en dirai pas autant de l'allemand dans ce cas précis. Donc inventer des systèmes, des logiques qui ne permettent pas ensuite de passer à des langages comme Python, Scratch, Javascript, Red, PHP, Ruby, Bash, Go (et Jean Passe ;-) )... c'est tout simplement inutile. Je ne crache pas sur de nouvelles façons de penser l'informatique mais tant qu'on ne les imagine pas dans une visée pédagogique pouvant faciliter l'accessibilité à d'autres apprentissages.

La solution ne fonctionne qu'avec Internet Explorer

Ne riez pas. Je l'ai vu...

La solution est une usine à gaz qui nécessite plus d'1Go pour l'installation

Ce qui rend les outils d'autant plus faciles à distribuer sur un réseau d'établissement et nécessite une sévère formation avant de savoir quel outil utiliser dans le fatras de fichiers existant. Certes, il serait dommage de limiter les possibilités en ne fournissant pas tous les outils pouvant être utiles mais, n'oubliez pas, qu'avec les élèves on n'utilise en général qu'une petite partie des capacités de la solution.

L'installation ou l'utilisation de la solution nécessite un doctorat en informatique

Cela peut sembler stupide et pourtant... J'ai vu quelques fois des solutions pédagogiques dont même la lecture approfondie du manuel (quand il y en avait un) n'apportait qu'une faible lueur sur la méthodologie à suivre. La première mission qui incombe au développeur de la solution est de penser au néophyte et donc de soigner l'ergonomie et l'accessibilité.

Il reste un bug quelque peu gênant mais bah l'utilisateur s'adaptera

Que nenni ! Un utilisateur ne s'adapte pas et il vaut mieux passer un peu plus de temps sur le développement que de se tirer une balle dans le pied avec des critiques dévastatrices. Ce qui m'amène au point suivant...

Les tests utilisateurs n'ont pas été poussés au maximum

Alea jacta est ! Et la plupart des bugs que vous n'aviez pas vus venir apparaissent lors des premières utilisations, non pas dans le cadre confortable des tests, mais dans celui bien plus exigeant de la relation client. Dramatique car il faut alors trouver des solutions rapidement, solutions qui très souvent dans la précipitation n'ont l'apparence que de bouts de ficelle et ne constituent pas des solutions de fond. Vu que le développement, c'est comme les dominos : il y a risque d'autres bugs en cascade.

La solution copie l'existant sans rien y apporter de plus

On m'a présenté x fois des pseudo-Scratch, en fait des copies pures et simples de Scratch dont l'éditeur avait uniquement modifié l'apparence graphique et auquel avait été ajouté un simulacre de manuel. Encore récemment une adaptation de Scratch 1.4 alors que la version 3.0 est disponible gratuitement en ligne. C'est compter un peu trop sur la naïveté de ses futurs clients.

La solution ne tient pas compte du budget moyen des clients

Dans une vie antérieure, j'ai eu bien souvent à rejeter des solutions efficaces et intéressantes pour la seule et unique raison que, si j'avais les moyens d'équiper quelques établissements, je ne les avais pas pour la totalité du réseau que je gérais. Le favoritisme n'étant pas la politique de la maison, nous devions ignorer certaines propositions, quand bien même elles nous attiraient fortement. Il s'ensuivait parfois des expérimentations mais le budget global restait le même et ne pouvait permettre d'équiper l'ensemble des établissements.

Je ne prétends pas être exhaustif. D’autres conseils vous viennent en tête ? N’hésitez pas à commenter.

(Article initiatlement publié sur Upcycle Commons)

Dernière modification le lundi, 31 août 2020
Cauche Jean-François

Docteur en Histoire Médiévale et Sciences de l’Information. Consultant-formateur-animateur en usages innovants. Membre du Conseil d'Administration de l'An@é.

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