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Article initialement publié sur InternetActu
De partout, à travers le monde, l’idée de l’apprentissage du numérique à l’école semble être devenue le nouveau Graal. En France, la Fing (dont je suis employé) et de nombreuses autres associations et organismes ont même déclaré l’éducation au numérique grande cause nationale pour l’année 2014
Mais quel est l’enjeu de cet engouement pour le “tous codeurs” qu’évoquait dernièrement le designer Jean-Louis Fréchin dans les Echos ?

Le présupposé part le plus souvent d’un principe simple : le numérique est l’enjeu de nos sociétés de demain, il faut donc apprendre aux plus jeunes non seulement les usages, mais également la programmation, le code, pour qu’ils sachent mieux comprendre le monde de demain et qu’ils puissent trouver de l’emploi dans les métiers du numérique qui peinent déjà à trouver les professionnels dont ils ont besoin. Soit, tout le monde est certainement d’accord avec l’objectif. Et je le partage également.

 Mais doit-on l’être avec la méthode ? Est-ce que créer des cours d’informatique à l’école est la bonne réponse ?
 
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Image : citation extraite de Questions numériques, les controverses, provenant d’un article de Chase Felker sur Slate.com “Peut-être que tout le monde ne devrait pas apprendre à coder”.

Personnellement, l’idée me laisse parfaitement dubitatif.
Nombreux sont ceux qui promeuvent l’enseignement de l’informatique à l’école : on pense notamment aux informaticiens Gérard Berry ou Serge Abiteboul… au rapport de mai 2013 de l’Académie des sciences (.pdf), au lobbyisme de la Société informatique de France (voir son rapport (.pdf) et également sa lettre ouverte au Président de la République), à celui (.pdf) du syndicat Syntec Numérique… Au-delà des prises de position assumées pour l’enseignement du code à l’école, c’est une question et un débat qui agite tout le monde du numérique.
Les prosélytes de l’enseignement du code sont inspirés par d’innombrables initiatives. Et ils ont raison de l’être, tant ces initiatives sont souvent stimulantes. L’on pense bien sûr à Une heure de code, au réseau Hackidemia, à Code for America, mais également à son équivalent européen,Code for Europe (et leur équivalent national, qui devrait bientôt voir le jour). On pense aussi à ces lieux, à travers le monde, qui encouragent la création plutôt que la consommation du numérique, comme le pointait Regards sur le numérique. Au Royaume-Uni, on pense à une démultiplication d’initiatives, qui vont de l’enseignement au code à l’école primaire, mais plus encore aux campagnes comme Year fo CodeWeb for Everyone ou Making Things do Stuff… En France, on pense à 42.fr, l’école d’immersion au code lancée par Xavier Nieel, à la Web@cadémie, au Wagon, à Simplo.co (dédiée à la formation professionnelle), aux coding goûters pour les plus jeunes, aux petits débrouillards, à Educaduino, aux initiatives portées par nombre de FabLabs à destination des plus jeunes… Une démultiplication d’initiatives qui visent à proposer aux décrocheurs scolaires une formation à l’informatique pour rejoindre un secteur en plein développement et offrir à ceux qui le souhaitent les moyens de réaliser leurs projets, comme l’expliquait un récent reportage du Monde.fr.
Mais, si ces initiatives se déroulent pour l’essentiel en dehors de l’institution scolaire (même si certaines sont en partenariat avec elle), peut-être nous faut-il en comprendre les raisons…
Que serait un enseignement de l’informatique dans le cadre de l’école ? A quel niveau cet enseignement doit-il se passer ? A l’école ? Au collège ? Au lycée ? Pourquoi chercher à ajouter une discipline à des programmes déjà chargés ? Combien de professeurs faudra-t-il recruter pour atteindre cet objectif ? De combien d’heures de cours parlons-nous ? Pour apprendre quoi ? Trouvera-t-on les informaticiens nécessaires pour former les enfants quand on manque déjà cruellement de professeurs de mathématiques à l’école et d’informaticiens en entreprise ? Comment seront-ils formés ? … La perspective du passage à l’échelle d’une généralisation de l’enseignement de l’informatique à l’école pose plus de questions qu’elle n’en résout.
 
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Image : la cartographie des controverses de la Fing sur la question “Tout le monde doit-il apprendre à coder ?”.
Si les défenseurs de cette idée se réfèrent aux initiatives d’enseignements innovants de l’informatique que nous avons évoquées… croient-ils un instant que les milliers de profs d’informatiques que l’Education nationale devra recruter seront tout aussi innovants ? Regardez l’enseignement de la technologie à l’école (qui est censé donner des bases dans l’utilisation de l’informatique d’ailleurs) : c’est, à de rares exceptions près (il y en a, heureusement), l’un des pires cours qui soit pour les enfants. Certains professeurs y enseignent l’usage de l’ordinateur sans même amener leurs élèves devant une machine, simplement en donnant à leurs élèves des fiches sur comment fonctionne un ordinateur… Croit-on vraiment que le recrutement de milliers d’informaticiens (et l’Etat devra recruter des informaticiens pour faire cours et créer un certificat d’enseignement dédié – ce qui risque de prendre quelques années) va les rendre les cours passionnants, par magie ? Hormis quelques vrais geeks passionnants et quelques nerds passionnés, pour ma part, je ne connais pas plus ennuyant qu’un informaticien qui se précipite rapidement dans son savoir pour le rendre obscur à ceux avec qui il discute.
En fait, pour les partisans de l’apprentissage du code à l’école, enseigner l’informatique à l’école est la seule réponse pour “tout changer”. C’est la seule option pour initier un changement en profondeur dans nos rapports à l’informatique et à nos machines, pour transformer la société et la faire entrer dans le XXIe siècle.
Dans son dernier exercice de prospective, Questions numériques, la Fing a dressé la cartographie de cette controverse. Elle explique notamment que si tout le monde est d’accord sur l’importance de donner une culture numérique aux élèves, tout l’enjeu demeure de savoir ce qu’on attend de cet enseignement. Avec l’informatique, “le contenu pédagogique est dans une large mesure, indissociable de la manière de l’enseigner : on imagine mal enseigner l’informatique avec la combinaison actuelle de cours magistraux et d’exercices solitaires, le plus souvent réalisés sur papier. On peut alors concevoir la “culture numérique” comme le cheval de Troie dans lequel se cache la volonté de transformer en profondeur le système éducatif – un objectif sur lequel tout le monde ne s’accordera pas plus demain qu’aujourd’hui”.
Et la Fing de poser quelques passionnantes questions au débat :
  • “La culture numérique est-elle au coeur des transformations du système éducatif, ou s’agit-il juste d’une matière supplémentaire, certes importante et utile aux autres matières ?” ;
  • “Le numérique transforme-t-il d’abord le contenu des matières (rupture épistémologique), la manière de les enseigner (rupture pédagogique), ou les deux ?” ;
  • “Les changements apportés par la culture numérique se produiront-ils d’abord à l’intérieur des systèmes publics d’éducation, ou bien dans leur périphérie ? Et, dans le second cas, changeront-ils durablement l’équilibre entre les différentes formes d’enseignement ?” ;
  • “Quelles valeurs, quels savoir-faire et quels savoir-être veut-on privilégier sous le couvert de la “culture numérique” ?”

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    Image : les enjeux de la culture numérique sur l’éducation, illustrée par la Fing.

    Même si tous ceux qui le défendent ne le reconnaissent pas, on voit bien que l’enseignement du numérique est une sorte de cheval de Troie. Un cheval de Troie pour enseigner autrement, pour innover, pour introduire à l’école de nouvelles manières d’apprendre. Alors pourquoi se focalisent-ils sur un nouveau contenu disciplinaire plutôt que sur la manière d’apprendre ? Est-ce parce que c’est plus facile ? Certainement…

    Pourtant, si on n’enseigne pas l’informatique autrement, d’une manière beaucoup moins aride qu’elle ne l’est actuellement, il y a fort à parier que cet enseignement nous conduit aux mêmes échecs que le plan calcul. Or, comment enseigne-t-on l’informatique autrement ? Les modèles à la Simplon ou à la 42, si souvent évoqués sont stimulants, mais est-ce que les profs d’informatique traditionnels qu’on recruterait pour faire cours seraient au fait de ces nouvelles méthodes ? Permettez-moi d’en douter.

    Si l’introduction d’un nouvel objet disciplinaire (l’informatique, mais à d’autres époques on aurait pu parler de la mécanique ou de l’électronique) est un moyen pour introduire de nouvelles pratiques et de nouvelles méthodes d’enseignement, alors il me semble qu’on se trompe d’objectif, car ces nouvelles pratiques et méthodes ne sont pas liées à une matière et risquent surtout de ne pas avoir lieu. Introduire l’informatique à l’école est un solutionnisme rapide, un moyen de tenter un contournement… Car si le problème est la manière même d’enseigner, alors ce n’est pas en introduisant une nouvelle matière qu’on va le résoudre. Mais bien en s’attachant à comment favoriser de nouvelles manières d’enseigner. Comme l’expliquaient les participants à un atelier de la journée Décoder le code qui se tenait le 2 avril dernier, la réflexion sur l’apprentissage du code à l’école interroge surtout la manière même d’apprendre, explique Amandine Brugière de la Fing. “En cela, elle remet en cause la pédagogie classique et propose des modèles plus proches de l’enseignement coopératif, du compagnonnage, du mentorat. La relation entre le formateur et l’apprenant en est transformée, brouillant les frontières classiques entre le sachant et l’apprenant, et les mettant, touts deux, dans une posture active d’apprentissage pair-à-pair, ou d’apprentissage réciproque.”

    Si l’informatique n’est qu’un moyen pour promouvoir la pédagogie inversée par exemple, alors peut-être vaut-il mieux regarder comment promouvoir cette nouvelle forme d’enseignement que d’user de l’informatique pour y arriver.

    Tom Kenyon du Nesta britannique faisait récemment le même constat rapportait Daniel Kaplan… Lui aussi se révèle dubitatif sur l’ajout de l’enseignement de l’informatique dans les programmes scolaires, car elle consacre un enseignement classique, aride, qui risque d’être bien loin des objectifs d’apports concrets que la diversité des partisans de cet enseignement en attendent. L’enjeu n’est-il pas plutôt de travailler sur l’intégration de l’usage de l’informatique au sein des autres matières ? Kenyon et le Nesta soutiennent une multitude d’initiatives pour impliquer les élèves : concours, ateliers, événements, soutiens de projets provenant d’écoles ou d’élèves… permettant de mobiliser les énergies de ceux qui veulent faire, plutôt que de forcer tout le monde à apprendre… Ce que nous montre le Nesta, c’est qu’il y a d’autres manières de soutenir l’apprentissage à l’informatique que de passer par la création d’un nouveau contenu disciplinaire à l’école.

    Bref, en voulant faire du numérique la solution, je ne suis pas sûr qu’on s’attaque au problème. Je ne vois pas de cheval de Troie dans cette proposition d’apprendre le code à l’école. Au final, cela se conclura par une matière supplémentaire, par l’embauche de milliers de profs d’informatique. Pas des innovateurs, ni forcément de brillants pédagogues, mais bien des informaticiens.

    Quitte à introduire une matière qui décoiffe, autant promouvoir l’enseignement au design ou à l’entrepreneuriat… ou à la coopération comme le soulignait Emmanuel Davidenkoff. Au moins, on introduira des méthodes différentes et des gens qui penseront à de nouvelles formes pédagogiques.

    Mais là encore, je ne suis pas non plus très convaincu par ma proposition. L’enjeu n’est pas d’introduire de nouvelles matières à l’école, que d’introduire de nouvelles formes d’enseignement… qui me semblent reposer plus sur la formation (et la formation continue) des enseignants, sur l’ouverture de l’école à d’autres modalités éducatives. Car ce que nous montre surtout ce foisonnement d’initiatives stimulantes autour de l’apprentissage du code, c’est que l’école n’est pas la solution à tout.

     Hubert Guillaud le 23/04/14
Dernière modification le jeudi, 05 février 2015
Guillaud Hubert

Hubert Guillaud, rédacteur en chef d’InternetActu.net, le média de laFondation internet nouvelle génération.

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