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Une interview d’Antoine CHOTARD - C’est la question que pose Antoine CHOTARD chargé de la veille numérique à l’AGENCE AQUITAINE COMMUNICATION dans son intervention aux Boussoles du Numérique à Cenon.

Il explique, dans cette interview pour l’An@é, le parallèle qu’il ose entre l’enseignement des langages informatiques et la place du solfège dans la culture musicale. Pour étayer cette comparaison il préssent que « les langages informatiques vont faire partie de notre quotidien permanent…On a besoin dit-il d’avoir les bases qui permettent, pas forcement de les rédiger mais au moins de les comprendre »
 
Ils sont en effet de plus en plus nombreux à s’interroger comme lui, et à plaider pour une approche beaucoup plus globale et positive du numérique à l’école. Peut-on rester passif devant les langages informatiques que sont le code et les algorithmes, demande Antoine CHOTARD ?
Nos enfants seront-ils des consommateurs passifs ou de vrais « consommacteurs » qui maîtrisent mieux ces langages ?
Vu la prolifération des usages numériques, faut-il aujourd’hui faire comprendre, aculturer assez tôt les plus jeunes générations sur ces sujets-là ?
 
Est ce dans le cadre de l’école qu’il faut le faire ?
 
Au-delà des usages, qui sont déjà censés être enseignés, de plus en plus de voix s’élèvent pour demander l’enseignement d’une culture générale numérique, incluant l’apprentissage de notions de code informatique dès l’école primaire. Mais en quoi l’apprentissage du code et des algorithmes constitue-t-il un des éléments clefs de la culture numérique ?
 
Culture numérique et culture musicale même combat ?
 
Faire la comparaison entre culture musicale et culture numérique n’est pas un simple effet de manche, car on peut s’interroger de la même façon sur la place dans l’éducation, du solfège et de l’algorithmique.
Si la culture numérique acquise à l’école peut s’identifier à la culture musicale que la très grande majorité des élèves y a acquise jusqu’à ce jour il y a de quoi s’inquiéter sur ce que pourra être la maîtrise par les futurs citoyens qu’ils sont, des codes de fonctionnement de la démocratie de demain.
Car il faut bien le reconnaître, si le candidat à l’épreuve facultative de musique au baccalauréat comporte « l’interprétation à l’aide de son instrument d’une pièce témoignant des pratiques musicales menées durant l’année scolaire, » c’est bien hors de l’école que la maîtrise de cet instrument comme du solfège ont été acquis . Ecoles de Musique Municipales, Conservatoires y jouent un rôle majeur. Cela permet au candidat d’être évalué « sur la qualité artistique de l’interprétation » avec cette précision éclairante : « ...quel que soit le niveau technique auquel se situe le candidat » !
 
Que seront les métiers de demain ?
 
Les emplois de demain ne seront pas créés par les entreprises d’aujourd’hui affirmait Fleur PELLERIN en 2013 qui souhaite encourager en France l’innovation technologique liée au numérique et la création de start up
Pour Antoine CHOTARD : « les métiers de demain seront hybrides » et nécessiteront immanquablement un minimum de compréhension des langages de ces machines faites par les hommes, qui sont déjà tout son environnement. Et ces langages sont bien comme une langue naturelle, constitués d’un alphabet, d’un vocabulaire, de règles de grammaire, et de significations dont trop peu de jeunes, ces « digital natives » censés avoir quelques longueurs d’avance, ne peuvent en imaginer ni l’importance ni l’utilité, faute d’y avoir à l’école été initiés.
Le monde est aujourd’hui numérique, partout et constamment. Et le code est au cœur du système. Il n’est pas aujourd’hui ,ou si peu, de champs professionnels qui ne soient ou ne seront pas rapidement profondément impactés par la science informatique. Certains affirment même que « ne pas savoir coder, c’est perdre son autonomie comme dans un autre temps certains savaient lire et d’autres pas. » Que penser de cela ?
 
Les humanités numériques dans un monde de machines
 
Chacun s’accorde pour considérer qu’une bonne éducation doit permettre de développer "l’esprit critique", "la pensée, le raisonnement logique", "le sens de la rigueur" favorisant ainsi l’inclusion sociale , l’émancipation intellectuelle et de la responsabilité civique.
L’enseignement des « humanités classiques » au siècle des lumières jusqu’à une date récente se donnait cet objectif dans l’école. Et chacun se souvient de la place éminente donnée aux langues anciennes et en particulier au grec ancien que tout élève se destinant aux études médicales se devait d’apprendre . Les sciences dites « dures » et plus généralement les enseignements scientifiques puis technologiques leur ont ravi à la fin du siècle dernier cette prééminence.
 
Aujourd’hui les sciences humaines mais également les sciences sociales que certains qualifient de « molles » possèdent pourtant tout autant un caractère scientifique rigoureux car elles analysent des faits réels, certes non naturels, mais humains, les interprètent et en déduisent des lois.
L’informatique, le numérique y joue de plus en plus un rôle majeur. « Ces humanités numériques ne font pas table rase du passé. Elles s’appuient, au contraire, sur l’ensemble des paradigmes, savoir-faire et connaissances propres à ces disciplines, tout en mobilisant les outils et les perspectives singulières du champ du numérique. Les humanités numériques désignent ainsi une transdiscipline, porteuse des méthodes, des dispositifs et des perspectives heuristiques liés au numérique dans le domaine des sciences humaines et sociales. »
Ainsi, le rapprochement entre linguistes et informaticiens depuis une cinquantaine d’années aura considérablement fait progresser le champ d’étude de la linguistique informatique appliquée au dialogue homme/machine.
 
On sait combien le développement d’interfaces en langage naturel, écrit et oral, reste un défi majeur des prochaines années ; principalement du fait de débouchés industriels évidents (les services embarqués dans les voitures, les avions, les centres d’appel téléphonique, les terminaux mobiles comme le téléphone ou les télécommandes, et immobiles, comme les distributeurs en tout genre, les jeux vidéo, les systèmes de dictée...). Enfin, la problématique du multilinguisme pour les interfaces reste aussi au cœur de l’innovation.
Au moment où les machines sont de plus en plus connectées et dialoguent entre elles avec des langages appropriés, écrits par des hommes, le moins que l’on puisse faire consiste à donner au plus grand nombre les moyens de lire et d’écrire si ce n’est comprendre l’essence même de ces écritures.
On s’expose sinon à s’empêcher de juger de leur pertinence et à l’incapacité à y reconnaître tout élément malveillant.
 
Enseigner la littératie numérique
 
Si de nombreux pays ont fait effectivement de choix d’un apprentissage précoce dès le primaire comme la Finlande, l’Estonie et la Grande Bretagne, le sujet reste à l’étude en France au Conseil Supérieur des programmes qui a la charge de donner des avis et formuler des propositions sur la conception générale des enseignements ainsi que sur la nature et le contenu des examens.
Le Conseil National du Numérique s’est prononcé en demandant de « former massivement à la littératie numérique de l’enfance à l’âge avancé », en déployant cet enseignement depuis le primaire jusqu’au lycée dans toutes les filières. « Cet enseignement précise-t-il doit inclure notamment la discipline informatique mais également toutes les autres composantes d’une véritable culture critique du monde numérique. »
 
L’académie des Sciences s’est également engagée en écrivant : « L’enseignement général de l’informatique devra d’abord donner à tous les citoyens les clés du monde du futur, qui sera encore bien plus numérique et donc informatisé que ne l’est le monde actuel, afin qu’ils le comprennent et puissent participer en conscience à ses choix et à son évolution plutôt que de le subir en se contentant de consommer ce qui est fait et décidé ailleurs. Il faudra aussi que cet enseignement les prépare aux métiers nouveaux et riches d’emploi engendrés par l’informatique. »
« Tout le monde s’accorde pour dire que l’objectif n’est pas de faire de tous les petits Français des développeurs, mais de leur inculquer des fondamentaux, une culture transverse et une logique »affirme Raphaële Karayan dans un excellent article de l’Expansion .
Ce qui est important en revanche, c’est de permettre à chacun de se constituer la boite à outils mentale qui permet de comprendre ce que c’est qu’un algorithme .
 
Alors, faut-il fabriquer des « alphabétisés du numérique », ou des « lettrés du numérique » ?
 
Une nouvelle discipline ? Et quels enseignants ?
 
En fait si le sujet fait polémique, si les décisions tardent à être prises c’est bien parce qu’apparaît l’idée d’une « nouvelle discipline » qui ne pourrait s’imposer qu’au détriment de parties de celles plus traditionnelles, qui existent déjà, au moment où la nécessité d’enseignements plus transversaux sur des sujets sensibles est perçue comme essentielle dans l’éducation des enfants.
 
Est on prêt à retrancher des enseignements et des savoirs enseignés a l’école pour les échanger par l’informatique ? Poser cette question de façon abrupte c’est la rendre insoluble.
Aucune discipline n’est prête en effet à « partager » des heures élèves qui font son existence même en particulier par les postes enseignants ouverts aux concours de recrutement que cela génère.
Il semble bien que l’on demande beaucoup à l’école et qu’il s’agit de distinguer ce qui doit impérativement y être enseigné pour tous : le socle commun de l’école fondamentale. Et définir par la suite ce qui qui pourra permettre à chacun, en particulier au lycée puis à l’Université, de trouver sa voie et d’y construire son autonomie.
 
Il convient alors de distinguer les sujets qui peuvent se traiter de manière transversale et ce qui doit constituer un champ disciplinaire propre.
L’exemple des TPE vécus très favorablement par les élèves constitue au lycée la seule exception avec peut être l’ECJS, où l’objet d’étude, la démarche pédagogique, le mode d’évaluation ne procèdent pas du seul et strict champ disciplinaire. L’apport disciplinaire permet alors toutefois de prendre la bonne mesure de ce regard transversal.
 
Ce problème se pose moins à l’école primaire où le professeur des Ecoles exerce seul ; il suffirait simplement de former ceux qu seraient en charge, comme c’est fait pour les langues vivantes, de cet enseignement du code grâce au jeu.
Au Collège la multiplicité des « disciplines » et donc des enseignants constitue une difficulté récurrente qu’on devra d’abord régler . Mais l’enseignement de l’informatique pourrait utilement être assuré par le professeur de discipline scientifique dans le cadre de l’Enseignement Intégré des Sciences et de la Technologie en 6e et en 5e . La double valence de l’enseignant de DNL (mathématiques, sciences, histoire) la discipline non linguistique enseignée dans une langue étrangère aux élèves des sections européennes est également un bon exemple de ce qui réussit en collège.
C’est surtout au lycée que le problème est posé où la création d’un enseignement nécessite une véritable formation spécifique de qualité . L’ouverture de l’option ISN en terminale S qui est déjà un succès mais a épuisé le vivier de professeurs candidats à la formation complémentaire assurée par l’Université sera-t-elle généralisée à tous les autres séries de baccalauréat comme s’y était engagé le candidat François Hollande ?
 
L’ouverture en première et en seconde de ces enseignements ne peut être envisagée dans les mêmes conditions sans un recrutement plus conséquent et des mesures plus radicales. La création d’un diplôme spécifique pour cette discipline sera alors inévitable. Mais sachant qu’il est déjà difficile de recruter des professeurs de mathématiques, et vu la pénurie de scientifiques et d’informaticiens lesquels d’entre eux voudront devenir enseignants ?
C’est donc bien là que se situe la difficulté majeure !
 
Israël, première « startup nation » ?
 
Alors, lorsque l’on voit le succès indéniable du recrutement des Ecoles Supérieures qui placent l’algorithmique au centre de leurs enseignements, ne pourrait on imaginer que l’informatique constitue une voie nouvelle et un moyen de développer la créativite et l’innovation technologique au cœur du réacteur économique qu’encourage Fleur Pellerin.
 
Observer les nations technologiques qui réussissent dans ce domaine est pour le moins très éclairant.
On connaît bien sûr les Etats Unis et la Silicon Valley, quelques pays du Nord de l’Europe ou d’Asie comme Singapour et la Corée du Sud. Mais le cas d’Israël est moins souvent évoqué qui apparaît aujourd’hui pourtant comme une des toutes premières « Startup Nations ».
Les indicateurs parlent d’eux mêmes : avec 4,28% du PIB investi en R et D Israel se place au premier rang mondial devant la Finlande , la Suéde, le Danemark, la Corée..les USA. C’est le pays qui compte le plus de scientifiques au sein de sa population active ( 145 pour 10 000) et le plus grand nombre d’entreprises start up rapporté a sa population..C’est également celui qui dispose du pourcentage le plus élevé d’ordinateurs par habitant et produit 15% des logiciels mondiaux...Enfin si 33% des citoyens des pays de l’OCDE ont reçu un enseignement supérieur, ils sont 47% pour les israéliens.
Pour Thierry Berthier Maître de conférence à l’Université de Limoges qui étudie les phénomènes d’émergence dans les systèmes dynamiques et leur caractérisation par la théorie de la complexité algorithmique , « la proximité des laboratoires de recherche avec les grands groupes de la High Tech mondiale et les établissements d’enseignement supérieurs a démontré son efficacité en terme de niveau de créativité technologique ». Mais « une des clés du succès technologique israélien réside certainement dans une approche positive de l’échec et dans la promotion d’une forme d’audace qui facilite la prise de risque. »
 
Peut on réformer l’école ?
 
Comme thème de son prochain colloque à Versailles l’Association Française des Acteurs de l’Education s’interroge : « Peut on réformer l’école ? ». Nombre d’acteurs de cette école comme d’ailleurs le grand public, seraient nombreux à répondre par la négative à cette question ; autant pour la « faire entrer dans l’ère du Numérique » que pour procéder à sa « refondation ».
 
Pourtant, à y bien regarder Vincent PEILLON aura en quelques mois posé les bonnes questions, installé toutes les bases pour que l’école puisse enfin basculer dans ce nouveau siècle. Il appartiendra certainement à son successeur de prendre les ultimes mesures qui peuvent en assurer sa réussite . Mais à n’en pas douter ce ne sera pas les plus faciles à prendre, tant les « écoles » dans l’Ecole sont nombreuses à se disputer leurs solutions, tellement sûres de leurs vérités.
 
Claude TRAN


Dernière modification le mercredi, 01 novembre 2017
Tran Claude

Agenais de naissance Claude TRAN a été professeur de Sciences Physiques en Lycée, chargé de cours en Ecole d’Ingénieur, Inspecteur pédagogique au Maroc. A 34 ans il accède aux fonctions de chef d’établissement puis s’expatrie à nouveau, cette fois en Algérie comme proviseur du lycée français d’Oran ; en Aquitaine il dirigera les lycées Maine de Biran de Bergerac, Charles Despiau de Mont de Marsan et Victor Louis de Talence. Il a été tour à tour auteur de manuels scolaires, cofondateur de l’Université Sénonaise pour Tous, président de Greta, membre du conseil d’administration de l’AROEVEN, responsable syndical au SNPDEN, formateur IUFM et MAFPEN, expert lycée numérique au Conseil Régional d’Aquitaine, puis Vice Président de l’An@é, actuellement administrateur de l'An@é et de l'association Inversons la classe, journaliste à ToutEduc, chroniqueur à Ludomag.

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