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Le 11 mars à 14h00 était proposé le premier débat qui abordait les réalités suivantes : éthique et numérique, citoyenneté numérique, rapport à l’autre, relations et communication, développement et bien-être dans un cadre professionnel, telles étaient les thématiques de ce premier débat. Le second débat : Low tech et sobriété numérique en éducation, deux concepts qui abordent l’impact environnemental des infrastructures, des matériels et ressources numériques produits et utilisés dans un cadre professionnel ainsi que les comportements des utilisateurs.

1. Premier débat : Éthique et citoyenneté numérique

 

Le numérique bouleverse les organisations et les relations hiérarchiques, les cadres de confiance et de protection, les manières de faire.

Plusieurs questions sont alors posées.

Comment inventer des organisations basées sur une éthique du développement professionnel ?

Comment se comporter dans le monde numérique de l’enseignement et de l’apprentissage dans et en dehors des lieux de savoirs ?

Quelles assurances et protections apporter pour construire des connaissances et améliorer l’apprentissage ?

Quelles régulations construire pour développer un numérique pour l’Education et la Formation qui permettent la réussite de tous ?

De quelles compétences avons-nous besoin, cadres, enseignants, apprenants et parents, pour pouvoir agir et ne pas subir ?

Quelles ressources de formation proposer pour développer une éthique du numérique pour enseigner et apprendre ?

Soazig Le Nevé, journaliste au Monde animait le débat auquel participaient en présence ou à distance :

  • Annick Vallette, Vice-Présidente de la MAIF
  • Sophie Vulliet-Tavernier, Directrice des relations avec les publics et la recherche de la CNIL
  • Nathalie Sonnac, Professeure à l’Université Panthéon-Assas, Présidente du Comité d'éthique des données d'éducation
  • Jacques-François Marchandise, délégué général de la Fing
  • Nicolas Vauzelle, Professeur de Mathématiques et RUPN [1], Lycée Marguerite de Valois, Angoulême.

Protéger les données des usagers : la confiance est essentielle

Nathalie Sonnac rappelle les points d’alerte portés par le Comité d’éthique pendant le confinement autour des risques suivants : accroissement des risques d’atteinte à la vie privée, perte d’autonomie, discrimination, harcèlement. Le Comité d’éthique a fait 23 recommandations dans son avis et sa présentation lors des EGNE afin de protéger les données personnelles, assurer l’égalité des accès, 

Sophie Vuillet Tavernier : reprend la notion de données sensibles que sont la race, la santé, la vie sexuelle etc.  Les données d’éducation ne sont pas des données sensibles mais il existe dans le RGPD des mentions particulières sur les données concernant les mineurs qui doivent faire l’objet d’une protection spécifique. Au mois d’avril 2020 des conseils pratiques ont été diffusés. Le Délégué à la protection des données académique doit être consulté pour obtenir des conseils sur l’utilisation sûre des outils numériques pour la protection et l’information des usagers. C’est une attention particulère que le monde académique doit avoir.

En réponse aux déclarations d’un maire de grande ville qui accusait la CNIL d’avoir « un siècle de retard » parce qu’elle s’opposait à la reconnaissance faciale à l’entrée des lycées, il faut rappeler que la reconnaissance faciale, la vidéo surveillance, les applications biométriques doivent être contrôlées dans leur utilisation éthique. On ne doit pas habituer les enfants à l’utilisation générale de ces outils qui peuvent conduire à la surveillance et à l’intrusion dans la liberté individuelle, voire à un traçage des mineurs.

Annick Valette, évoque la Charte portée par la MAIF « Pour un monde numérique résolument humain et éthique ». Le Maif Tour permet par ailleurs de sensibiliser les acteurs locaux. Une association, dotée d’une plateforme Prévention Maif, Préventraide, vise à porter le numérique au service d’une société plus solidaire.

Jean-François Marchandise indique que les élèves et les parents ne sont pas conscients de l’importance sensible de ces données d’éducation qui peuvent être mises en relation avec d’autres données. Les données peuvent avoir des éléments prédictifs, malveillants etc. Protéger la liberté des enseignants, car il existe un risque de détruire la confiance dans le numérique.

« La confiance est essentielle » pour Nathalie Sonnac, d’où l’importance du Comité d’éthique. Il y a en effet des croisements de données personnelles avec d’autres données administratives, etc. On constate un réel besoin de compétence numérique pour la communauté des acteurs, y compris des familles qui ont accès aux données, notamment avec Pronote. Des questions se posent au sujet de la compétence numérique et de l’illectronisme qui touche 17 % de la population, alors que 37 % ne possèdent pas l’une des 4 compétences de base.

Les familles téléchargent en masse des applications gratuites qui captent des données. Comment les alerter ?

Selon Nicolas Vauzelle, enseignant et président d’un espace public numérique, un cercle vertueux peut être créé, accompagné par l’éducation et les associations. On ne peut plus cloisonner la communauté éducative et la communauté scolaire. Les enseignants doivent faire preuve d’exemplarité et utiliser des outils qui sont protecteurs des données. Nous avons besoin d’être informés des outils compatibles RGPD. Moodle par exemple est un outil permettant de créer une plateforme sécurisée. Il faut des applications qui peuvent être téléchargées sur les téléphones mobiles. Sur l’Espace Numérique de Travail, on a besoin de se connecter plusieurs fois pour accéder à la bonne application.

Il faut pouvoir tester dans l’éducation ces outils pour les faire avancer dans les EdTech françaises. PICS est une excellente plateforme que j’utilise pour former les élèves et les familles. Beaucoup d’enseignants ne l’utilisent pas parce qu’ils ne savent pas si c’est sécurisé. L’État a pris en compte ce besoin de formation de la population. On va avoir des Conseillers numériques pour accompagner les gens en difficulté, mais les jeunes formeront aussi leurs parents.

Emmanuel Davidenkoff reprenait les questions posées par les internautes.

A propos du RGPD et des sanctions appliquées aux GAFAM, Sophie Vuillet-Tavernier rappelait que les règles du RGPD s’appliquent à tous. Certains acteurs tels que Google ont été sanctionnés. La CNIL italienne (La Garante per la protezione dei dati personal i- GPDP) a demandé le blocage de TIC-TOC. Par ailleurs, la CNIL avec EDUCNUM[2] (https://www.educnum.fr/), développe une culture citoyenne du numérique, elle est en lien avec Hadopi, le CSA, le Défenseur des droits : un « Kit du citoyen numérique » est disponible en ligne.

L’Éducation nationale pourrait-elle créer ses propres outils ?

La CNIL a poussé à cette création d’outils, avec un code de conduite pour la conception de produits respectueux de la protection des données. Le GAR (Gestionnaire d’accès aux ressources) promeut l’utilisation d’outils protecteurs.

Selon Jean-François Marchandise, nous avons un cadre de confiance commun. Le RGPD est même un avantage concurrentiel pour les entreprises. Il faut aider les acteurs à adopter des règles collectives. Des règles de design notamment pour recueillir le consentement. D’où l’importance de l’éducation qui est notre première citoyenneté.

Nathalie Sonnac rappelle une recommandation du Comité d’éthique qui est la proposition d’une offre gratuite de télé enseignement européenne de bonne qualité à la fois responsable et éthique plutôt que nationale.

Comment passer d’une logique descendante à une logique ascendante ?

Nicolas Vauzelle insiste sur la nécessité d’ouvrir les établissements à la communauté en organisant des rencontres parents-élèves-professeurs. On doit pouvoir apprendre les uns des autres au sein de la communauté éducative. Les Tiers-Lieux doivent servir à cela. Sa proposition : instaurer une « Journée Nationale du Numérique Citoyen ».

Annick Vallette rappelle que la MAIF s’engage, avec sa Charte, à ne pas utiliser les données pour faire du business. La plateforme Maif «Mes data et moi»  a été conçue pour aider à  comprendre les enjeux liés à l’utilisation du numérique.

Où en sont les 40 propositions des Etats Généraux du Numérique pour l’ÉDUCATION (EGNE) ? 

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Florence Biot, Sous-directrice de la transformation numérique à la Direction du numérique pour l'éducation annonce pour bientôt une nouvelle plateforme qui rendra compte de l’état d’avancement des 40 propositions.

Trois thèmes sont pris en exemple :

Thème 1 : Des territoires 100 % numériques (équipement, ressources, parentalité etc) dans deux départements tests Aisne et Val d’Oise : 22 millions ont été investis pour tester de nouvelles formes systémiques d’essaimage numérique.

Thème 3 : Équipement du 1er degré : un manque criant d’équipements, de connectivité, de ressources a été constaté ; et la majorité des écoles n’ont pas d’ENT !

Des crédits du plan de relance socle numérique de base pour les écoles seront mobilisés autour d’un appel à projets jusqu’à 5 mars. L’objectif est de garantir ce socle numérique de base pour toutes les écoles. Aussi Kits d’hybridation pour les lycées. Financements à partir d’avril

Thème 5 : un numérique responsable et souverain : garantir la continuité de l’éducation dans nos territoires. Mention de l'appel à manifestation d'intérêt "Challenge éducation" pour soutenir les initiatives d'open innovation dans le domaine éducatif. Les collectivités doivent faire connaître et développer des solutions d’innovation en lien avec des entreprises. Le financement atteint jusqu’à 1 million d’euros par projet.

Dans ces grands programmes d’investissement, le numérique pour l’éducation est un sujet majeur pour la souveraineté numérique de la France. Sur la plateforme https://apps.education.fr/ sont présentés tous les outils nécessaires et gratuits proposés par le ministère.

2. Second débat : Low tech et sobriété numérique en éducation.

 

Ce débat était animé par Emmanuel Davidenkoff, journaliste au Monde qui mentionne d’emblée l’Impact environnemental des matériels : on comptait en 2020 11 équipements numériques par utilisateur, et on sait que le numérique est responsable de 3,2 % des gaz à effet de serre.

Low-Tech et la sobriété numérique, deux concepts qui abordent l’impact environnemental des infrastructures, des matériels et ressources numériques produits et utilisés dans un cadre professionnel ainsi que les comportements des utilisateurs. On peut traduire Low tech par « technologie sobre et résiliente », mais comment concilier ce concept avec développement économique, innovation technologique et déploiement massif dans les établissements scolaires ou dans les formations hybrides en pleine expansion ? En somme, comment naviguer ensemble vers un numérique responsable ?

Intervenants 

  • Frédéric Bordage, porte-parole de GreenIT.fr
  • Sintia Erin, chef de projet, Centre d’Excellence Numérique Responsable chez Engie
  • Muy-Cheng Peich, Directrice de l’Éducation, des Contenus et de la Formation, Bibliothèque sans frontière
  • Nicolas Chagny, Président de l’Internet Society
  • David Jadaud, professeur de sciences de l’ingénieur, au collège à Niort 

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Frédéric Bordage rappelle que le numérique est une ressource qui s’épuise inexorablement. Le numérique est fabriqué avec des ressources en quantité limitée. On dispose de peu de temps : entre une et trois générations de numérique sont devant nous. Nous sommes dépendants d’une ressource qui s’épuise inexorablement. Le numérique est un merveilleux outil météo, santé etc. D’où l’idée de la sobriété numérique.

Des capacités inégalement réparties qu’il convient pourtant de préserver

Muy-Cheng Peich : Il ne faut pas oublier que plus de 40 % de la population mondiale n’a pas accès à internet. L’accès à la connaissance est un droit fondamental.

Nicolas Chagny évoque la résilience d’Internet qui a continué à fonctionner durant le confinement, mais avec des normes anciennes qui n’ont pas été pensées pour la sobriété. Peu de RFC[3] faits pour la sobriété numérique.

David Jadaud : pose la question de comment accompagner les élèves et comment avoir un impact réduit. Il faut gagner en compétences pour avoir de nouvelles idées avec du matériel dit obsolescent. Mener une démarche d’émancipation pour que les élèves reprennent la main sur le matériel.

Sintia Erin, préfère parler de numérique responsable que de sobriété numérique qui doit être mis au service de la réduction de l’empreinte carbone. Derrière le numérique il y a du matériel, ordinateurs, data centers. La plus grosse empreinte est dans la fabrication de ce matériel. Il vaudrait mieux ne pas commander un nouveau smartphone tous les deux ans. D’abord sensibiliser les collaborateurs dans les entreprises : communiquer l’information, la connaissance. La professionnalisation des directeurs de l’informatique doit être assurée : il faut que cela devienne des réflexes sur l’ensemble de la chaîne de valeur de l’entreprise aux clients.

A l’instar de la Privacy by design qui gère la sécurité pensée de l’utilisateur jusqu’aux infrastructures, il convient, selon Nicolas Chagny, de faire la même chose pour la Sobriété by design qui doit être intégrée dès la conception et le de début de la formation d’un élève.

Frédéric Bordage insiste sur la sensibilisation dès le plus jeune âge. On pousse les pouvoirs publics : en mars 2018 un livre blanc a été remis au ministre Mounir Majoubi par GreeIT. Il faut intégrer la notion de conception globalement responsable du numérique dans les écoles de commerce et donner des clefs pour concevoir différemment. Qu’est-ce que la Low tech ? Ce sont des technologies simples, maitrisables par le plus grand nombre, avec un impact environnemental inferieur à la High Tech. Par exemple, scanner un QR code sur un portique pour prendre le train, c’est de la High Tech, énergivore, mais un SMS envoyé la veille par la SNCF avec ma place réservée dans le train, c’est de la Low tech beaucoup plus sobre.

David Jadaud : si vous voulez être crédible vous devez être exemplaire. Dans l’enseignement, on peut par exemple utiliser des cartes Raspberry Pi (cf. MoodleBox, ndlr) pour remplacer de très gros ordinateurs très gros consommateurs d’énergie.

Les plateformes intègrent de puissants algorithmes pour générer toujours plus de clicks. Comment contrecarrer cette puissance ?

Il faut expliquer et aller dans le détail de « comment ça marche ». Proposer aux élèves des expériences plus satisfaisantes au lieu de cette quête sans fin des écrans. Le tout numérique fait très peur dans le monde de l’éducation, parce que ça ne fonctionne pas. Il ne faut pas diaboliser le numérique, car c’est un moyen parmi d’autres de découvrir et connaitre les autres.

Comment faire en sorte de pas être obligé de changer de matériel parce que le logiciel est obsolète ? Il y a des initiatives sur la neutralité des terminaux : il faut appliquer la neutralité du Net au matériel : promouvoir la liberté de ne pas être contraint par le constructeur d’utiliser ses logiciels. Et aller vers la mutualisation et interopérabilité des plateformes existantes.

Pour allonger durée de vie des équipements, il convient de mieux encadrer le réemploi, le reconditionnement et fabriquer Low Tech. Sans oublier que les mises à jour de logiciels peuvent déclencher l’obsolescence.

Que veut-on faire des dernières réserves : les protéger pour gérer le climat et la santé ou les épuiser pour utiliser des objets connectés ?

On a l’impression que le numérique n’est qu’un matériel :  faut donc remettre le data center au centre du village. Expliquer la grosse machinerie qu’il y a derrière. Ouvrir les sujets comme le « Forum sur la gouvernance de l’Internet »[4].

Tout cela renvoie à un modèle de société : Internet Society mène des actions pour rapprocher les services des utilisateurs sans aller obligatoirement chercher des services qui se trouvent aux USA.

C’est une question politique, car dans deux générations il n’y aura plus de numérique pour tous dans le monde. Alors la question est : que veut-on faire des dernières réserves : les protéger pour gérer le climat et la santé ou les épuiser pour utiliser des objets connectés ?

Deux références sont à mettre en avant pour conclure : promouvoir la sobriété du nano-ordinateur Raspberry pi monocarte à processeur ARM et consulter l’ouvrage collectif : « Manuel de la Grande transition - Former pour transformer »[5].

D’importantes questions ont été posées dans un moment où il apparaît que le numérique, dont l’utilité est incontestable, n’est pas la ressource la mieux partagée de par le Monde. La raréfaction inexorable de ses composants imposera pourtant de faire des choix face au « toujours plus » de numérique imposé par les géants de l’informatique pour qui les considérations éthiques ne sont guère la priorité.

 

Dans ce contexte, il convient de penser en mode éthique afin d’assurer la protection des données d’éducation, la sensibilisation des usagers et la montée en compétence de tous dans une continuité éducative partagée. Tous s’accordent à penser que l’Éducation est le moyen qui doit être privilégié pour atteindre une véritable citoyenneté, consciente des valeurs et des enjeux aussi bien pour les individus que pour la société et pour la Planète.

 

De nouveaux défis s’ouvrent à nous afin de contrecarrer la phénoménale disruption que le numérique impose et imposera dans nos vies. Encore faudra-t-il que des choix politiques soit faits afin de respecter les usagers et l’environnement dans cette période de transition qui s’avère déterminante aujourd’hui et pour l’avenir.  

 

Rendez-vous le 8 avril 2021 pour le prochain temps fort !

« Transformer les pratiques pédagogiques ».

Michel Pérez


[1] « Référent pour les ressources et usages pédagogiques numériques », dans le second degré, est un des axes du plan de développement des usages du numérique à l’École (DUNE).

La fonction a été créée par le décret du 9 septembre 2010 qui prévoit une indemnité pour les enseignants exerçant ces fonctions d’intérêt collectif.

[2]     L’An@é est membre du collectif « Educnum : une éducation numérique pour tous »

[3] Les requests for comments, littéralement « demande de commentaires », sont une série numérotée de documents officiels décrivant les aspects et spécifications techniques d'Internet, ou de différents matériels informatiques. Peu de RFC sont des standards, mais tous les documents publiés par l'IETF sont des RFC. Wikipedia.

[4]     Voir à ce propos notre article https://educavox.fr/accueil/debats/gouverner-l-internet-a-l-ere-de-la-polarisation

[5]     L’ouvrage est le fruit du travail du collectif « FORTES ». Un collectif né suite à une demande du Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. La Ministre avait mandaté le Campus de la Transition pour piloter l’élaboration d’un livre blanc sur l’Enseignement supérieur à l’heure de la transition écologique et sociale. Un livre blanc souhaité pour servir d’outil efficace au service de l’évolution réelle et concrète d’un enseignement supérieur qui fera face aux bouleversements actuels.

Dernière modification le mardi, 06 avril 2021
Pérez Michel

Président national de l'An@é. Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale (spécialiste en langues vivantes). Ancien conseiller Tice du recteur de Bordeaux, auteur de nombreux articles et rapports sur les usages pédagogiques du numérique et sur la place des outils numériques dans la politique éducative.