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Annick Soubaï, Directrice du CIO des enseignements supérieurs en Sorbonne, m’a proposé le texte suivant en prolongement de nos échanges au cours de la rédaction de mes trois derniers articles[1].

Paul LEHNER argumente que le métier de conseiller d’orientation est devenu aujourd’hui impossible à exercer. Docteur en science politique, il analyse le déficit de légitimité auquel font face les psychologues de l’Education nationale depuis la création de leur fonction[2]. (Puf, 08/01/2020).

La collection « Logiques sociales » de L’Harmattan faisait paraître il y a plus de 30 ans, l’ouvrage  de JP Maniez et C Pernin Conseiller d’orientation, un métier moderne.

Que s’est-il passé pour qu’en un espace de temps qui aurait pu signer la maturité d’un métier, il finisse par se transformer au point de disparaître, au moins dans la manière de le nommer ?

Nous pouvons, et c’est utile, en réponse au billet de Bernard Desclaux « Vers la réduction des ambiguïtés » nous interroger sur les événements qui ont fait date pour expliquer les enjeux actuels du métier de psyEN, qui ne sont plus tout-à-fait  ceux de conseillers d’orientation.

Il me semble qu’on peut repérer un moment de rupture  dans la mise en œuvre de la politique publique d’orientation quand on s’est mis à parler de l’orientation comme l’affaire de tous. Cette politique aurait dû permettre de distinguer 3 objectifs : la circulation, l’aide, l’éducation, avec des fonctions et des rôles d’acteurs différenciés[3].  La fonction orientation a été à ce moment-là diluée entre de nombreux acteurs devenus légitimes. L’histoire récente montre que la différenciation des rôles et des fonctions ne s’est pas réalisée au profit des PsyEN mais des professeurs principaux. La récente compétence donnée aux Régions d’assurer l’information dans le champ de l’orientation fera sans doute apparaître davantage dans les EPLE des acteurs associatifs, qui viendront se placer sur le versant éducation à l’orientation. Elle développera également les outils numériques d’information et d’aide à l’orientation.

L’apparition du vocable psychologue à côté de conseiller d’orientation a commencé à construire un statut en 1991 qui a été finalement institué dernièrement. Mais, statut ne dit pas automatiquement fonction, ni rôle à tenir dans une institution et une société. Le conseil est devenu une apposition. Que vient signifier le statut de psychologue aux yeux de ceux qui exercent le métier de psychologue de l’Eduction nationale et aux yeux des usagers et des enseignants ou chefs d’établissement ?

Le champ qu’ouvre le terme « psychologue » vient identifier une catégorie d’activités qui ne seront plus celles que les conseillers d’orientation ont connues, qui, elles, seront reprises  probablement sous d’autres formes par des associations et aussi par les nouvelles possibilités créées par  les sites internet. Les professeurs font et feront aussi de plus en plus de l’accompagnement. La fonction orientation dans sa dimension « accompagnement » sera donc complétement diluée entre de nombreux acteurs.

La fonction orientation dans sa dimension circulation (streaming) ou gestion des flux reste, elle, solide, gérées par des algorithmes performants qui assurent l’affectation des candidats dans des conditions optimales selon le jeu des procédures. Il faudra en parcourir l’histoire grâce à l’ouvrage de Bernard Desclaux[4] pour comprendre pourquoi peut- être  il n’y a plus besoin de conseillers d’orientation.

La fonction « psychologue » pourra  alors émerger de façon différenciée, puisqu’occupée par aucun autre acteur ; la fonction aide à l’orientation ayant été elle diluée et peut-être prise par différents partenaires. Ces psychologues exerceront dans des champs de la psychologie aujourd’hui présentés à l’exercice de façon indifférenciée : cellule d’écoute, lutte contre le harcèlement, handicap… Pour les spécialistes, ces domaines relèvent de compétences particulières. Mais actuellement, dans l’Education nationale, tout est mélangé. La fonction psychologie est, elle, aussi diluée… parmi des psychologues à tout faire. La formation aura donc de quoi faire pour professionnaliser des personnels qui aujourd’hui se trouvent dans des situations très délicates devant lesquelles ils se sentent parfois démunis.

Le cours de l’histoire de l’éducation porte donc à s’interroger sur les raisons qui conduisent une institution comme l’Education nationale  à se doter de psychologues et à faire de la psychologie une fonction. Un champ de recherche est ouvert. On pourrait donc réactualiser l’ouvrage de nos collègues Maniez et Pernin en modifiant le titre : PsyEN, un métier post moderne ou même pour aller dans le sens de Gilles LIPOVETZY, hypermoderne, je me risquerai à ce titre, si l’éditeur l’accepte,

PsyEN, un métier liquide, en référence à Zymund Bauman[5]. On se rendra compte alors qu’une société placée dans le tourment de l’incertitude, sans l’espérance de lendemains qui chantent préfèrent se passer des services d’un corps de chantres dédiés à soutenir des promesses d’avenir nées dans le creuset des fameuses 30 glorieuses.

La boucle est donc bouclée. Revenons à la richesse de l’étymologie. Orienter, orientation signifie le fait de se tourner vers l’orient, c’est-à-dire vers le soleil levant pour indiquer l’avenir. Qui tient aujourd’hui les repères, la carte, la boussole ? Qui tient le cap ?

Mais comment tenir un cap en l’absence de point fixe à moins que ce ne soit devant un trop plein de points fixes ?

Annick SOUBAI, 28 mai 2020

http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2020/06/02/psyen-un-metier-liquide/

[1] « Hier, vous rouliez pour nous » http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2020/05/18/hier-vous-rouliez-pour-nous/

« Pour quoi faire rouler les conseillers d’orientation-psychologues » http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2020/05/26/pour-quoi-faire-rouler-les-conseillers-dorientation-psychologues/

« Vers la réduction des ambiguïtés » http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2020/05/29/vers-la-reduction-des-ambiguites/

[2] Paul Lehner, Les conseillers d’orientation. Un métier impossible. PUF 2020. ISBN: 978-2-13-081766-6

[3] Bernard Desclaux« Pour une conception ternaire de l’orientation » http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2010/09/07/pour-une-conception-ternaire-de-lorientation/

[4] Bernard Desclaux, ORIENTATION SCOLAIRE : LES PROCÉDURES MISES EN EXAMEN. Quel débat dans une société démocratique ? Préface de Claude Lelièvre, L’Harmattan, Collection : Orientation à tout âge, 2020. https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=65959

[5] La Vie liquide, Le Rouergue/Chambon, 2006



Dernière modification le vendredi, 05 juin 2020
Desclaux Bernard

Conseiller d’orientation depuis 1978 (académie de Créteil puis de Versailles), directeur de CIO à partir de 90, je me suis très vite intéressé à la formation des personnels de l’Education nationale. A partir de la page de mon site ( http://bdesclaux.jimdo.com/qui-suis-je/ ) vous trouverez une bio détaillée ainsi que la liste de mes publications.
J’ai réalisé et organisé de nombreuses formations dans le cadre de la formation continue pour les COP, , les professeurs principaux, les professeurs documentalistes, les chefs d’établissement, ainsi que des formations de formateurs et des formations sur site. Dans le cadre de la formation initiale, depuis la création des IUFM j’ai organisé la formation à l’orientation pour les enseignants dans l’académie de Versailles. Mes supports de formation sont installés sur mon site.
Au début des années 2000 j’ai participé à l’organisation de deux colloques :
  • le colloque de l’AIOSP (association internationale de l’orientation scolaire et professionnelle) en septembre 2001. Edition des actes sous la forme d’un cd-rom.
  • les 75 ans de l’INETOP (Institut national d’étude du travail et d’orientation professionnelle). Edition des actes avec Remy Guerrier n° Hors-série de l’Orientation scolaire et professionnelle, juillet 2005/vol. 34, Actes du colloque : Orientation, passé, présent, avenir, INETOP-CNAM, Paris, 18-20 décembre 2003. Publication dans ce numéro de « Commentaires aux articles extraits des revues BINOP et OSP » pp. 467-490 et les articles sélectionnés, pp. 491-673
Retraité depuis 2008, je poursuis ma collaboration de formateur à l’ESEN (Ecole supérieure de l’éducation nationale) pour la formation des directeurs de CIO, ainsi que ma réflexion sur l’organisation de l’orientation, du système éducatif et des méthodes de formation. Ce blog me permettra de partager ces réflexions à un moment où se préparent de profonds changements dans le domaine de l’orientation en France.
Après avoir vécu et travaillé en région parisienne, je me trouve auprès de ma femme installée depuis plusieurs années près d’Avignon. J’y ai repris une ancienne activité, le sumi-e. J’ai installé mes dernières peintures sur Flikcr à l’adresse suivante : http://www.flickr.com/photos/bdesclaux/ .

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