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par Pierre Frackowiak lundi 16 janvier 2012 - 8 réactions |

Laissez les rire

 

 Crédit photo JRBrousse

Il y a longtemps déjà, au temps où les inspecteurs pouvaient ne pas être des pilotes sans cap, des contrôleurs sans moyens, des propagandistes des politiques ministérielles sans liberté, et où ils n’étaient pas oppressés par les circulaires dégringolant en cascade du haut de la pyramide, j’avais dit un jour aux enseignants que, lors d’une inspection, je compterai le nombre de sourires et de rires.

 

Un bâton pour un sourire d’élève, une croix pour un sourire de l’enseignant, un rond vide pour un rire d’élève, un rond plein pour un rire de l’enseignant, un carré pour un rire collectif… Durant une heure ou deux… pour voir.

 

Le total des signes étant appelé à faire l’objet d’une réflexion.

Evidemment, pour faire plus sérieux, il aurait été nécessaire de repérer les moments et les raisons des rires et des sourires, ce qui aurait permis de distinguer les rires et sourires provoqués par des complicités et taquineries entre voisins espiègles, de ceux provoqués par la situation d’apprentissage elle-même. Mais le seul total brut était déjà un indicateur formidable du climat de classe et du bonheur d’être à l’école, pour l’enseignant et pour les élèves.

 

Cette pratique professionnelle originale avait beaucoup fait rire, mais elle avait aussi fait réfléchir. Elle avait même conduit à une réflexion sur l’acte d’inspection, les enseignants considérant qu’il est impossible de rire et de faire rire durant une inspection[i] alors que l’angoisse est telle, avec l’infantilisation historique persistante des exécutants, que, coincés par les exigences réelles et les attentes supposées de l’inspecteur, il était plus fréquent de pleurer que de rire.

 

Ce souvenir authentique a surgi de ma mémoire alors que je regardais, mardi sur la 5, les visages des élèves dans le film « une école qui s’essouffle », bien fait, exposant les réalités sans jugement de valeur et sans manipulation, donnant à comparer avec les visages des enfants dans une école finlandaise.

 

Depuis quelques années, à l’évidence, l’école en France est celle de l’angoisse, de la compétition, de la course contre le temps, de la déshumanisation à tous les niveaux. Tous ces visages tendus, inquiets, perdus, mais aussi et heureusement, tous ces visages qui disaient : « cause toujours », « j’comprends rien », « j’m’en fous », et ces regards, déjà vus sur les photos sublimes de Doisneau, qui cherchaient dans le ciel de la classe les mouches qui n’ont même plus le droit de voler durant des évaluations.

 

Chronomètre en main, protocole à respecter, fiches sur fiches, consignes, rappels à l’ordre, exercices, contrôles…Explications magistrales…

 

L’enseignant ne regarde plus les élèves[ii], sauf quand ils se révoltent. Tableaux, pourcentages, comparaisons, feuilles de route, plan de remédiation, heures supplémentaires pour les élèves en difficulté, re évaluation… L’inspecteur n’a plus le temps de regarder les élèves. Les emplois du temps à respecter, les tableaux d’évaluation, la paperasse, les dossiers, les « prép », les cahiers, le respect des injonctions, les rappels à l’ordre, les preuves que l’on a appliqué les vieux programmes de 2008, les traces de l’aide individualisée obligatoire même dans les classes où l’on n’en a pas besoin, les comptes rendus, les doubles des enquêtes font que si l’on apportait sa caisse de documents et ses clés USB à l’inspection, cela ne changerait pas grand-chose.

 

Heureusement la résistance active, mais le plus souvent passive, à cette terrible dérive kafkaïenne, chez les enseignants et chez les inspecteurs, permet aux uns et aux autres de survivre même si l’enthousiasme a souvent disparu.

 

Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est que toute l’intelligentsia de l’éducation, même parfois dans le monde syndical, semble gagnée par la maladie. On parle des moyens, des postes, des dispositifs, des vœux réitérés, mais on évite de parler des programmes et de la pédagogie, des solutions pour ré-humaniser l’école, de l’urgence de soulager, d’alléger, de remettre en perspective, de faire confiance, d’écouter.

 

A force de théoriser en oubliant les acteurs, les élèves et les enseignants, en négligeant les réalités, en croyant le discours convenu des hiérarchies qui ne peuvent pas dire autre chose[iii] que « tout va bien M. le sinistre, le système s’améliore ! », on s’expose fortement à une réaction naturelle : « Bon, ok, laissez moi rire ! »

 

Et si un nouveau grand projet éducatif leur permettait de prendre le temps de rire, non pas pour se moquer des théoriciens, mais pour exprimer le bonheur d’apprendre vraiment, pas seulement de recevoir des savoirs prédigérés et aseptisés, et celui d’enseigner ou de permettre d’apprendre dans la joie ?

 

Mais vous n’êtes pas obligé d’être d’accord !

 

 


[i] Ce qui pose en soi un problème considérable sur les rapports inspecteur/inspecté de tout temps, mais qui se sont considérablement dégradés depuis 2005/2007.

[ii] C’est un vieux problème. C’est en fait le problème de la place de l’élève. Un autre souvenir a surgi en regardant l’émission, malheureusement complétée par un faux débat avec un tenant du retour à l’école de la 3ème République, celui de cet enfant installé un matin à la première table, avec ses gants de ski neufs, superbes, qu’il n’avait pas enlevés. Des gants absolument incongrus par rapport à ses autres vêtements et qu’il fixait des yeux. A la récréation, l’enseignant, consciencieux, excellent, polarisé sur sa « prép » et sur l’horloge, ne les avait pas encore vus. Un mot (gentil) aurait pourtant suffi….

[iii] Je suis frappé de la faible prise de conscience, voire souvent du refus de reconnaître les réalités, de la part de l’encadrement, de la souffrance des enseignants depuis ces dernières années. Et quand on l’admet, c’est toujours sur le territoire ou l’établissement voisin, pas sur le sien.

Réactions à la vidéo
  • (xxx.xxx.xxx.197) 16 janvier 12:31

    Sur facebook : Libre EtNu Une journée de classe sans rire est une journée perdue A. S. Neil, dans "Libres enfants de Summerhill" J’ai pensé un temps le peindre au dessus de la porte de ma classe, mais mon inspectrice a l’humour d’un rouage administratif....

  • (xxx.xxx.xxx.197) 16 janvier 12:33

    Ostiane Mathon sur Facebook : L’autre jour, lors d’une intervention en équipe sur le mode de l’accompagnement, j’ai proposé un petit accueil disons un peu décalé par rapport aux habitus locaux. Au lieu du traditionnel émargement, j’ai demandé à chaque enseignant de venir retirer un smiley associé à leur nom et prénom. J’avais préparé des post-it nominatifs avec un petit pictogramme souriant. Certains souriaient déjà en décrochant leur profil, d’autres semblaient...incrédules, d’autres... agacés par cette bizarrerie pédagogique. Puis une fois assis à leur place, je leur est demandé de fermer les yeux et de penser à un moment heureux vécu dans ou hors de l’école, de s’y installer mentalement en silence quelques minutes, de s’en réimprégner émotionnellement, puis de faire circuler cette émotion dans tout leur corps, du haut jusqu’en bas. Après quelques minutes, j’ai invité ceux qui le souhaitaient de partager avec le groupe leur moment de bonheur. Nouveau silence dans la salle...Puis, une courageuse se lance, puis une autre, puis...Une fois cette phase terminée une enseignante (agacée) me demande, peut-on savoir quel objectif ce rituel vise-t-il ? Quel est le lien avec notre sujet ? (le sujet étant l’autorité éducative...) J’attendais ce genre de question. Il se trouve qu’en arrivant le matin même dans l’établissement, j’avais croisé sur un des murs de l’école un adage très à propos. "Rien ne sert de courir après le bonheur, le bonheur est partout, il suffit de s’arrêter, de l’accueillir et de le partager." Ce bel adage affiché n’avait semble-t-il pas croisé le regard de la grande majorité des enseignants présents. Curieux, pourquoi avait-t-il été affiché alors ? Par qui ? Dans quel but ? Reste que je leur est posé cette question : faut-il véritablement une justification pédagogique pour introduire la notion de bonheur à l’école ? Et s’il en fallait une, ne la trouverions-nous pas ici dans l’exigence de cohérence et d’authenticité entre le dire et le faire ? Quel message adressez-vous aux élèves lorsqu’ils lisent sur les murs de leur école un tel adage et lorsque deux pas plus loin, l’esprit du texte est relégué aux oubliettes ? N’y a-t-il pas un lien étroit entre cohérence, authenticité et autorité éducative ?...une mouche a volé, puis nous sommes passé aux "choses sérieuses"...une demi-heure de cours magistral, power-point à l’appui, histoire de rassurer l’auditoire smiley

  • (xxx.xxx.xxx.197) 16 janvier 12:42

    Message de Laurent Carle : Bien d’accord ! le rire et le sourire sont les meilleurs anxiolytiques, dans ce système « éducatif » anxiogène.

    Humaniser l’école. C’est bien l’urgence dont peu de professionnels ont conscience. Dans les dernières années de mon activité de psychologue scolaire – je parle des années 80 et 90 (fin 96) – lors des deux premières journées de la rentrée de septembre, pour prévenir les « signalements » anonymes sur papier, je faisais le tour des CP de mon secteur et je proposais aux maitres mes services et mon aide psychopédagogique (rarement sollicitée). J’y voyais des enfants de 6 ans, le regard attentif et passionné, scotchés, comme des choristes sur leur maitre de chorale, suivant d’un œil avide les déplacements et les gesticulations de la maitresse, trop occupée à sa mise en place matérielle pour leur accorder le sien. J’y repassais une deuxième fois en fin de semaine pour recueillir les éventuelles demandes. J’y constatais alors la disparition du regard, la perte de contact entre élèves et maitresse, le repli sur soi de chacun, la recherche désenchantée et résignée d’une activité pour tuer le temps, la dispersion et l’égarement des occupations individuelles. Tout cela ayant pour résultat une école inhumaine et insensée ! L’humain d’abord est vraiment une urgence absolue.

  • par B PAQUAUX (xxx.xxx.xxx.7) 16 janvier 15:39

    Un excellent et "rafraîchissant" billet sur des critères à observer lors d’ une inspection. Je suis bien d’ accord et je les ai d’ ailleurs pris en compte beaucoup plus que le dieu cahier journal ou les montagnes sacrées de fiches de prép qui transforment l’enseignant en un technicien sans âme ...(sans le dire comme ça). Beaucoup comprendront ce que je veux dire et certains se souviendront de quelques fortes divergences à ce sujet.

  • par çagratte (xxx.xxx.xxx.6) 17 janvier 09:37

    ce regard d’un "ancien" remet bien les choses à leur place, le préalable à ce qu’on appelle l’essentiel ce sont bien ses rires et sourires
    les enfants sont-ils bien à l’école ? sont-ils contents d’apprendre ?
    je crois effectivement que les crois, les bâtons et les ronds vont faire leur apparition sur mon bureau d’enseignant

    marre du convenu
    merci Pierre pour cet article qui fait sourire et réfléchir
    je relaie en souriant

    un enseignant qui nous souhaite un joli moi de mai...

  • (xxx.xxx.xxx.165) 19 janvier 11:13

    Message de AM B : Votre blog que j’ai lu avec plaisir m’incite à une réflexion peut-être un peu pessimiste, mais avec le triple A qu’on a perdu aussi à l’école , vous pourrez me comprendre ,.. J’ai une approche critique de l’inspection à travers les propos des enseignants . C’est la plupart du temps dans la souffrance et l’inquiétude que les jeunes enseignants attendent leur première inspection , alors qu’ils ont besoin d’une autorité bienveillante pour progresser . On est loin de la philosophie du rire ! De la nécessité du rire...pour être plus humain .et pour savoir prendre de la distance .Le rire pour s’exprimer et accéder à un autre langage , quitter le seul statut d’écolier et être aussi une personne . Le sens de l’humour a été donné aux hommes dit un humoriste pour les consoler de ce qu’ils sont ...Cette porte que vous ouvrez sur la vie , m’amène à dire qu’on apprend à l’école autant avec sa raison qu’avec son coeur , sa sensibilité . A ce sujet , je pense aux projets de la Seine Saint Denis , dans le domaine de la musique , du théâtre . 450 choristes ont chanté à la salle Pleyel et les parents étaient là ! Je pense aussi à ces projets de théâtre où les adolescents ont découvert et exprimé ce qu’ils pensaient du pouvoir , de l’amour contrarié , de la vie , des exigences de la vie aussi. Le rire , le sourire l’expression de la personne qui à travers le théâtre , la musique s’engage pour elle et pour les futurs spectateurs , beau travail d’équipe où chacun a besoin de l’autre pour se réaliser pleinement, se dépasser . Laissez les rire texte léger et profond à la fois , on est loin " De l’éducation à la fabrique de l’élève performant " le livre critique d’Angela del Rey ou du capital humain... Un universitaire au début des années 2000 m’a demandé de retirer mes propos critiques sur la "nouvelle école " prétextant que je refusais la modernité !..

  • (xxx.xxx.xxx.73) 15 février 11:46

    Il me semble lire des messages d’inspecteurs ou d’anciens inspecteurs. En presque 20 ans de carrière je n’ai jamais eu droit à ce genre de discours de la part de mes inspecteurs !
    Je pose la question : mais bon sang où êtes-vous ???? Venez nous délivrer des statistiques et des évaluations nationales.
    Pour ma part, pas une journée de classe ne passe sans que je rie avec mes élèves. Je ne pourrais pas faire classe autrement. Sauf bien sûr... le jour de l’inspection (heureusement ça ne dure qu’une demi-journée).


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