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Dans les rencontres philosophiques Michel Serres qui viennent d’avoir lieu ce week-end à Agen, il y a un « coin des enfants ». Ce n’est pas un hasard : Michel Serres était un « passeur »pour qui l’esprit de transmission et de partage des savoirs était fondamental. Il est aisé de dire que l’on peut philosopher à tout âge, de quatre à …ans mais il est illusoire de croire que cela est inné. Cela nécessite découverte, apprentissage, médiation…

Ce « coin des enfants » ce sont trente trois ateliers gratuits dédiés aux jeunes de quatre à quinze ans.

Parmi ces ateliers quatorze sont animés par l’association « Les Petites Lumières » et ils proposent un accompagnement des enfants dans la découverte de la philosophie de façon ludique et interactive.

Ils associent réflexion et création, dialogue philosophique et expression artistique. Leurs intitulés sont des déclinaisons du thème de ces troisièmes rencontres : « A l’heure de l’intelligence artificielle, qu’est devenue Petite Poucette ?»

Parmi ceux-ci : 

Fabriquer l’intelligence artificielle : en avant les robots.

Les ordinateurs sont-ils intelligents ?

Les humains et les machines, quelles différences ? …

Le projet des petites lumières a été élaboré en 2014 par Chiara Pastorini*.

1 chiaraChiara Pastorini fait le constat que les enfants se posent et posent des questions :

Qu’est-ce que la mort ? Qu’est-ce qu’il y avait avant ? Peut-on faire tout ce que l’on veut …(et autres questions existentielles) et Ils abordent spontanément des thèmes majeurs : l’amitié, l’amour, le bonheur…

Docteur en philosophie, elle pense qu’il est dommage d’attendre au mieux la classe de première des lycées pour donner aux jeunes quelques outils pour aborder ces thèmes et dégager quelques concepts. « C’est à nous de leur donner les instruments pour structurer leur pensée » dit-elle.

C’est pourquoi elle a développé des pratiques pédagogiques interactives auprès d’enfants dès le début de la scolarité.

Il y a deux temps dans un atelier type :

- Une pratique verbale très respectueuse de la parole de chacun avec des objectifs éducatifs dépassant la seule philosophie : apprendre à prendre la parole, intégrer les règles d’un débat démocratique, enrichir son vocabulaire, donner du sens, développer son sens critique…

- Une pratique artistique (dessin, sculpture, théâtre, danse, musique, cinéma, collage, écriture…) au gré de l’animateur.

L’association de ces deux pratiques répond au postulat que « sans corps, il n’y a pas de pensée » et que « c’est à partir de notre expérience sensorielle du monde, des autres et de nous-mêmes que nous créons les conditions de possibilités pour réfléchir ».

J’ai assisté, participé (car il n’y a pas d’âge) à l’atelier : Les humains et les machines, quelles différences ? …

Les participants sont assis en cercle qui inclut Chiara Pastorini. Elle a Socrate sur ses genoux.

Après les présentations d’usage dans toute assemblée, elle présente Socrate comme « clochard bavard »vivant en Grèce il y a environ 2 500 ans et c’est l’occasion d’un très bref aperçu historique de la philosophie. En fait, sans doute parce que la question posée n’était guère dans l’actualité de son temps, Socrate se garde bien de parler d’intelligence artificielle. Il sert ici à réguler la prise de parole : avant de s’exprimer, tout participant doit tenir dans ses mains la marionnette qui représente gentiment le philosophe. Platon, en fils spirituel est également présent mais reste blotti dans le sac de Chiara.

Première phase : Celle-ci, dans sa posture d’animatrice, pose des questions auxquelles tout un chacun est amené à fournir une réponse…pour peu qu’il ait obtenu la parole et reçu Socrate dans ses bras.

- Qu’est-ce qu’un humain peut faire et qu’une machine ne peut pas faire ?

- Qu’est-ce qu’une machine peut faire et qu’un humain ne peut pas faire ?

- Est-ce qu’un robot peut se reproduire ?

- Est-ce qu’un robot peut mourir ?

- Est-ce qu’une machine peut éprouver de l’amour ?...

Il va sans dire qu’une réponse par oui ou par non ne suffit pas et qu’une argumentation est demandée si elle n’est pas fournie spontanément.

Les questions s’enchaînent sur ce qui vient d’être dit pour, petit à petit, mieux cerner le sujet de départ. Une aide visuelle est injectée dans le débat sous forme de cartes grand format lancée au centre du cercle et qui contiennent quelques mots clefs pouvant nourrir l’échange.

Deuxième phase : Chiara Pastorini demande aux participants de se mettre par deux et de mimer une action devant le groupe. A charge pour les autres protagonistes de deviner de quelle action il s’agit et de dire si elle est une action humaine ou une action machine.

Une courte phase verbale clôture la séance durant laquelle chacun a la possibilité de formuler tout complément qu’il juge bon à dire…il ne reste plus alors qu’à dire au revoir à Socrate et répondre au merci de Chiara.

Sous l’apparente spontanéité des échanges, il y a une méthode des Petites Lumières. « la philosophie n’est pas une pédagogie de la réponse mais une pédagogie de la question ». Dans ce cadre, l’animateur devient un médiateur pour faciliter la construction des débats. Il doit en même temps provoquer et faire naitre l’autonomie de la pensée chez l’enfant. Il relance la réflexion par le biais de demandes d’explication…Et comme les enfants ne sont pas des machines, ils y éprouvent manifestement du plaisir.

*Chiara Pastorini est philosophe, chargée d’enseignement à l’université Paris Dauphine essayiste et auteure de littérature de jeunesse…entre autres

**Les petites lumières : https://www.ateliersdephilosophiepourenfants.com/

Dernière modification le jeudi, 16 novembre 2023
Puyou Jacques

Professeur agrégé de mathématiques - Secrétaire national de l’An@é