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Quand le débat sur la place des concours sert de cache sexe à des intérets cachés  - Je n’arrive pas à croire (mais j’en ai très peur) que la réforme de la formation initiale (et donc à terme continue) des enseignants ne débouche sur une nouvelle occasion manquée de réaliser les pas avant nécessaires et… possibles. Il s’agit pourtant de la « mère » de toutes les réformes. Exemple : palabrer sur les rythmes scolaires ou sur la morale laïque - écrans de fumée actuellement à la mode - devient ridicule si l’on s’adresse à des profs bien formés.
Je ne suis pas certain de décrypter correctement tous les sous-entendus politico-syndicaux qui sous-tendent les débats actuels, mais je crains que le nœud du problème soit l’incapacité de l’Université (avec un grand U) à se réformer pour se mettre au service du plus grand nombre, en commençant par ses propres étudiants, pour finir par prendre en compte réellement l’intérêt supérieur de notre pays.
 
Pour l’avoir côtoyé durant trente ans comme syndicaliste et/ou réalisateur de télévision, puis pour y avoir travaillé douze ans, je sais bien que cette institution est « polluée » par un étrange mélange de conservatisme en même temps que de volonté disons de distinction au sens de Bourdieu, de stratégies de carrières personnelles et surtout de pilotage par l’extérieur, avec la course actuelle aux contrats pour pouvoir financer les recherches. Pourtant, sur le papier, je ne connais pas beaucoup d’institutions professionnelles de notre pays qui soient aussi démocratiques. Mais, dans la réalité, cette démocratie potentielle est trop souvent confisquée pour la défense de petits territoires minables, qu’ils soient individuels, catégoriels ou de courants théoriques, etc… Je parle bien ici de l’institution qui, on le sait bien, n’est pas égale à la somme de ses membres. En effet, j’ai croisé dans ce milieu des personnalités pilotées avant tout par l’intérêt général et capables de se remettre en question de A à Z, si la situation le mérite. Mais le système ne les aide pas, ne les valorise pas, voire parfois, le leur interdit.
 
Depuis longtemps, j’ai écrit que rénover la formation des maîtres passe d’abord par une rénovation de l’Université. Je rajouterai même que cette réforme serait une chance pour l’institution elle-même. Ma proposition centrale est claire. Créer un troisième pied pour cette vénérable institution qui, depuis longtemps, dit s’appuyer sur deux jambes : la formation des étudiants et la recherche… sauf que, dans la réalité, le premier pied est souvent écrasé par le second. L’idée serait de créer les conditions pour que chaque UFR se donne la mission de lancer des recherches sur l’enseignement des savoirs qu’elle étudie, en commençant par analyser pourquoi ses propres étudiants sont en échec universitaire… souvent massif. Mais aussi en travaillant sur comment enseigner « ses » savoir de la maternelle à l’Université, sans oublier le grand public.
 
Dans la situation actuelle des rapports de forces idéologiques et des « cultures d’entreprises », je ne vois qu’une stratégie : changer de A à Z les concours de recrutements des enseignants, - ainsi que les critères de recrutement à l’Université -, et les placer à des niveaux stratégiques du cursus universitaire. Pour moi, admissibilité en fin de licence en cas de pré-recrutements massif et admission en fin de master 2 et/ou admissibilité et admission lors de l’année de master 2 ; formule de toute façon nécessaire pour les étudiants décidant tard de choisir les métiers de l’enseignement ou ayant échoué lors des pré-recrutements.
 
 
L’évaluation pilotant toujours la formation, l’Université sera bien obligée de se réformer si le système de recrutement du premier métier (en volume d’étudiants) auquel elle prépare valide de réelles qualités d’enseignants et non pas une simple maîtrise ponctuelle de « savoirs savants », comme c’est trop souvent le cas actuellement.
 
Après avoir dit toutes les réserves qui sont les miennes face au monde universitaire, je ne me prononcerai pas ici sur les structures devant prendre le relai des IUFM. D’une part, parce qu’en la matière ce qui serait vrai à Lyon ne le serait peut-être pas à Grenoble, voire à Saint Etienne… D’autre part, parce que si le pilotage par les concours joue son rôle, en très peu de temps, le système saura aller chercher les forces les plus efficaces pour répondre aux nouvelles contraintes. D’une part les enseignants chercheurs seront bien obligés de transformer leurs cours - et donc à terme leurs recherches - pour répondre aux nouvelles exigences des concours… D’autre part, à court terme, les compétences humaines existantes seront vite repérées et recrutées ; qu’il s’agisse d’ex-enseignants en IUFM et/ou de formateurs de formateurs à temps partagé, entre le milieu d’intervention (école, collège, lycée) et les UFR. Le statut de PAST – professionnel intervenant à mi-temps dans une formation universitaire - existe dans certaines facs et démontre que c‘est tout à fait possible. Pour moi, les structures sont des moyens aidant à atteindre des objectifs et non des systèmes fonctionnant pour eux-mêmes ; même si je sais bien que…
 
Dans le même temps, la création d’une recherche massive sur l’enseignement des savoirs travaillés dans chaque UFR et la rénovation des concours permettraient de dépasser la soi-disant « pollution » des masters par ces mêmes concours. Quelle meilleure préparation à des épreuves « bien foutues » que de préparer un mémoire de recherche sur des questions fortes concernant son futur métier ? Veut-on des enseignants concepteurs ou de simples applicateurs ? L’idée ici est bien de dépasser l’impasse mortifère entre, d’un côté des concours de recrutement nationaux actuellement très « artificiels » et, d’un autre côté, un système de sélection qui singerait les copinages et/ou dominations, qui pervertissent parfois le monde universitaire ou encore les similis entretiens d’embauches patronaux.
 
Pour ma part, le recrutement par concours nationaux d’enseignants de la fonction publique et de l’enseignement privé sous contrat ne se discute pas, surtout dans la situation actuelle. En revanche,l’invention d’épreuves rénovées et professionnellement pertinentes n’est pas un rêve. Le film « Enseigner peut s’apprendre ! » montre les étranges similitudes entre une évaluation interne à une deuxième année de licence - épreuve qui existe depuis plus de quinze ans à l’UFRSTAPS de Lyon – et la nouvelle formule de l’oral 2 du CPAPEPS, mise en place en 2011 pour la première fois. A noter que cette mutation s’est effectuée en un an et que toutes les UFR préparant au CAPEPS se sont, en très peu de temps, donné les moyens de préparer leurs étudiants à cette nouveauté. Personne n’est mort dans cette rénovation. La profession d’enseignants d’EPS, en revanche, en tirera à terme les bénéfices. D’autres matières ont aussi à leur disposition des épreuves « riches et pertinentes ».
 
Pourquoi ne pas prévoir dans les concours un équilibre entre une estimation très extensive, portant sur les multiples qualités et compétences du métier d’enseignant et, d’autre part, une évaluation axée plus sur l’approfondissement, donc situé dans un contexte précis ? Dans le premier cas, une épreuve du type de celle citée plus haut permet de mesurer aussi bien les facettes pédagogiques, didactiques et épistémologiques (pour faire simple) du candidat. Dans le deuxième cas, une autre épreuve peut exister où, par exemple, le mémoire de recherche du master 2 servirait de point d’appui à une interrogation très approfondie et beaucoup plus ciblée ; en gros, comme lors d’une soutenance, mais face à un jury totalement externe à la préparation de cette production.
 
Ah ! Le charme étrange et dérangeant des regards extérieurs ! On les accepterait de la part du patronat, qui cherche à mettre son grain de sel dans nombre de formations universitaires, et on les refuserait de la part du service public d’éducation !!!
 
Evidement, il faut réfléchir aux diverses façons de mettre tout ça en musique (peut-être localement d’ailleurs) avec l’ambition de repérer, coordonner et mobiliser les forces existantes, puis d’en impulser de nouvelles pour former les formateurs et lancer ou accompagner les recherches. Que ce dispositif porte le nom « d’école supérieure » me semble un peu pompeux et nostalgique, mais c’est secondaire… Reste aussi la question de l’accompagnement des néo-recrutés aux CAPES, CAPEPS, CRPE, PLP, etc… qui ne seront sans doute plus à temps plein, mais à temps partiel dans les établissements. Il y a sans doute là une articulation à creuser pour que les différentes strates de formations universitaires soient, en permanence, interrogées par les retours de ces jeunes sortants. Autrement dit, comment utiliser ces regards neufs et « engagés » (au sens de lancés dans le grand bain) pour ajuster en permanence les processus de formation initiale ?
 
Enfin, il me parait essentiel d’articuler tout ces dispositifs, dès leur création, avec ceux qui sont à réinventer d’urgence en matière de formation continue. Une formation continue riche et pertinente(donc à régulation démocratique et nécessairement dérangeante) constitue sans doute le meilleur des antidotes pour que la formation des enseignants ne soient pas livrées à des délires personnels ou à des vides sidéraux, comme cela a été trop souvent le cas du temps des défuntes MAFPEN.
 
On le voit bien. Une réforme « bien foutue » de la formation des maîtres serait une chance pour l’Université, qu’elle obligerait, elle-aussi, à se rénover …
 
Allons-nous – Allez-vous – laisser passer cette chance historique ?
 
Jean Paul Julliand
Le 16.09.2012
 
Julliand Jean Paul

Professeur retraité

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