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Extrait de la version numérique du livre des tendances 2022 de l’Observatoire Netexplo « Unscripting Tomorrow » par Sylvain Louradour, Directeur associé de Netexplo.
Les actions concrètes ne peuvent plus attendre, loin des raisons d’être abstraites, tellement bien pensantes et interchangeables qu’elles peuvent conduire à l’inverse du but recherché, la démotivation. Car dans ce contexte qui hésite entre pandémies à répétition, endémies, variants plus ou moins nocifs et contagieux, donc en permanence sous l’épée de Damoclès, le besoin de points d’ancrage se fait diablement ressentir. 

D’autant plus que de nouveaux « maux » émergent :

Que fait une entreprise contre la screen fatigue de ses employés ? Comment répond-elle à l’organisation parentale en cas de confinement ou de garde obligée au domicile ?

Voilà des sujets qui à la fois enterrent définitivement l’artificielle dichotomie vie perso/vie pro. Est-ce de sa responsabilité de se saisir de ces thèmes qui relèvent de la sphère privée ? On peut se demander si plus qu’une question de responsabilité, il ne s’agit pas d’une obligation quasi morale : dépenser énergie et budgets pour ces questions cruciales plutôt que dans des séances de teambuilding. Trouver des solutions en listant les problématiques nouvelles, inédites pour y répondre, plutôt que de s’interroger sur la manière de tenter de conserver les habitudes antérieures, laborieusement.

Le hic ? Les process et les mentalités n’ont pas forcément muté et surtout les directions en place utilisent les mêmes outils qu’auparavant.

Pourtant les idées ne manquent pas. C’est en s’interrogeant sur ce nouveau contexte, marqué par l’utilisation intense de l’écran, qu’Erika Brodnock a fondé Kami : « Parenting through the post-digital era is fraught with isolation, loneliness and overwhelm associated with balancing work and parental responsabilities ».

Inspirée par le proverbe « il faut tout un village pour élever un enfant » et par le chiffre de 73% de parents mécontents de la façon dont leur employeur répond à leur situation, Kami s’adresse aux parents, avec un chatbot, des consultations vidéos, des conseils et diagnostics personnalisés, mais aussi à l’entreprise.

La fondatrice observe que sa solution a pris un essor nouveau pendant la pandémie, qui a compliqué encore la vie des parents vis-à-vis de leur métier, en particulier pour les parents seuls, mères, pères, LGBTQ... L’idée est de fournir un support pour la santé mentale des parents et le bon développement des enfants.

Une entreprise dont la mission affichée concerne le bien-être, par exemple, ne pourrait-elle pas mettre en place une telle solution ? Elle y gagnerait en consistance, en crédibilité et retisserait un certain liant interne.

L’écran, toujours l’écran, cette surface aux profondeurs illimitées : comme Narcisse, nous nous y penchons, hypnotisés.

Comme lui, nous nous y noyons. Mais contrairement à cet amoureux de lui-même, nous ne sommes pas forcément attirés par notre reflet.

Nous sommes parfois contraints à cet usage écranique(1) dont nous sentons les effets usants. Imaginez un écran qui s’adapte à votre humeur, votre concentration ou votre niveau de fatigue. Qui détecte votre stress et vous propose des pauses aux moments les plus nécessaires, des exercices de respiration ou de gymnastique adaptée à votre position assise. Qui diffuse des sons relaxants, qui adapte sa couleur à votre personnalité. Voilà ce que promet breathing.ai, cette extension de Chrome qui transforme votre écran en conseiller personnel bien-être en temps réel grâce à une mesure anonymisée de la respiration et du rythme cardiaque.

Autre problème, les solutions de vidéoconférences.

Que dire de ces réunions de portraits photomatons où 3 personnes sur 10 prennent la parole, les autres travaillant sur les autres fenêtres ouvertes de leur écran comme en témoignent les mouvements de leurs yeux.

Sentiment d’inutilité accru. Impression de passivité démotivante. Sensation de surveillance pesante. Et bien sûr, la certitude qu’on aurait pu faire plus vite, plus efficacement, car les moments informels, agréables dans une réunion IRL, deviennent très maladroits, gênants et grotesques en visio. Un certain écrémage serait bienvenu : TL;DV tente de répondre à ce nouveau problème. Le nom parle de lui-même, Too Long ; Didn’t View.

La conférence en ligne n’a rien de nouveau, comme le rappelle le manifesto de cette extension de Google Meet : « In 1989, Alon Cohen invented live conferencing using internet protocol. In 2020 we attend approx. 16 meetings every week. In 1989, live conferencing was considered a precious new communication tool. In 2020, it clutters our calendars, robs time for deep work and drains our productivity pour conclure sur une note définitive : « In 1989, live conferencing was the future of business progres and human communication. In 2020, we hate it ».

Alors, que propose donc TL;DV ? Une version raccourcie, éditorialisée, transcrite, annotée des réunions : tout le monde n’a pas besoin d’être présent en « synchro ». L’outil est très utile car il permet un gain de temps appréciable, en vous préparant un best-of du contenu. Il vous redonne donc le pouvoir de choisir à quoi affecter ce temps libéré. Réfléchir, par exemple ?


La question cruciale en ces temps de réinvention du travail posée par cette solution est l’utilité de la présence en ligne. Pour le dire vite, synchrone vs asynchrone.

Voilà sans doute l’une des problématiques à mettre en avant dans les années à venir. Pour cela il faudra casser le tabou de la présence visible, survivance du contrôle infantilisant et inhibant employeur/ employé. Nulle nécessité de montrer son visage si vous faites autre chose. Profitons de l’éclatement des habitudes pour en tirer le meilleur parti : lorsque vous faites autre chose en même temps, faites-le vraiment, pleinement, clairement.

 

Prenons l’exemple d’une formation. Asynchrone, elle vous donne la liberté de vous intéresser au
contenu selon votre organisation. Elle fait donc appel à vos capacités d’autonomie, d’indépendance. Synchrone, elle devrait permettre une immersion due au direct, un sentiment collectif propice à l’apprentissage. Chaque système a ses défauts et ses vertus, mais surtout s’adresse à des personnalités, des tempéraments bien différents, qui eux-mêmes peuvent varier selon les circonstances.

Conclusion : et si on laissait la main sur le mode de travail ou d’accès à des contenus ?

Faudra-t-il conserver ces termes « synchrone et asynchrone » ?

Le a- privatif d’asynchrone laisse entendre une solution par défaut, comme en décalage ou en retard, surtout en cette ère de valorisation du temps réel. Il est souvent dit que l’asynchrone, à l’inverse du synchrone, interdit les interactions.


C’est là un héritage non repensé. Car on pourrait affirmer l’inverse : dans le cadre d’une réunion ou d’une formation synchrone très top-down, où sont les interactions ? Dans le cadre d’une réunion ou d’une formation asynchrone, rien n’interdit de créer ou de détourner des fonctionnalités pour des échanges fructueux.

Merci à Thierry Happe, Président & co-fondateur Netexplo 

Membre du conseil scientifique de l'An@é

(1) Dérivé du mot écran créé en 1947 par le philosophe Etienne Souriau.
Ecranesque existe aussi depuis 1923. Un adjectif se rapportant à l’écran semble assez indispensable pour penser nos relations aux mondes en ligne.

Dernière modification le mardi, 31 mai 2022
Laurissergues Michelle

Présidente et fondatrice de l’An@é, co-fondatrice d'Educavox et responsable éditoriale.