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Parents, vous vous souvenez de cette période folle, les premières semaines, mois, années, au moment de la naissance des enfants, quand ils ne dormaient pas en même temps que nous, mais selon leur propre rythme biologique ?

Ils nous réveillaient systématiquement et exactement au moment où nous étions en train de nous endormir. 

Vous vous remémorez, cet impossible accès au repos salvateur ?

L’échafaudage par les pensées, de plans loufoques pour pouvoir dormir pour de vrai juste quelques heures.

Récupérer une seule fois. Juste une fois.

Cette torture, qui est celle de la période de la vie sans sommeil réparateur.

Celle que nous avons oubliée si nous avons eu d’autres enfants après le premier, celle qu’on entrevoit dans les cernes et les yeux rougis de notre entourage quand il est concerné par le sujet.  

Vous la ressentez cette sensation d’exaspération et d’émerveillement, de ventre noué, le tout bien mélangé dans notre corps et notre esprit ?

Et nos autres que nous dans ce brouillard... l’incompréhension de l’entourage ou des personnes sans enfants ou ayant totalement oublié, leur absence d’empathie, leurs questions, leurs affirmations, leurs réflexions à côté de la plaque.  

J’ai le sentiment de vivre exactement cela depuis 2 mois.

Le 11 mai la France a été « déconfinée ». Toute la France ?

Non, pas celle des parents.

Toutes les 3 minutes montre en main, mes enfants me sollicitent pour quelque chose. Dès que je commence à me plonger sur une tâche professionnelle demandant de la concentration et un temps de réflexion, je suis interrompue pile au moment où j’entre dans le cœur de mon sujet. Exactement comme quand ils étaient plus petits, la nuit.  

Les six premières semaines du confinement, les enfants acceptaient de travailler, j’arrivais à tout gérer en parallèle : l’école à la maison, le travail dont la charge ne s’est pas amenuisée, la logistique de la maison : deux repas par jour, maintenir un niveau de propreté et de rangement. Tout cela, ces micro tâches additionnées les unes aux autres, c’est gigantesque.

Côté école à la maison, nous n’avons pas eu de chance, l’école avait mal noté notre adresse mail (remplie à la main sur les dossiers administratifs papiers en septembre) et l’association des parents d’élèves de l’école, que j’ai contactée à plusieurs reprises ne m’a JAMAIS répondu, je leur ai demandé plusieurs fois si l’école mettait en place un dispositif de continuité pédagogique. Pendant trois semaines, nous avons été en roue libre. Cela dit, nous avons super bien travaillé. Jusqu’à ce que la maîtresse de mon aîné appelle sur mon téléphone pour savoir si tout allait bien. Nous étions hyper contentes de cet échange de nos fragments de voix, de savoir que tout allait bien de chaque côté, mais de fait, il a fallu rattraper 3 semaines de devoirs non encore faits, pour deux enfants avec deux niveaux de classe différents. Nous les avons rattrapés en 10 jours.

Notre ministre avait vu juste : s’arrêter de travailler pour les vacances allait compliquer la reprise.

La deuxième semaine des vacances scolaires, les enfants ont passé quelques jours sans travailler. Quatre jours, de mémoire. L’erreur fatale. La rentrée a été difficile. Mais on a tenu bon. Jusqu’au découragement, jusqu’au décrochage scolaire. Appelons un chat un chat. Ce terme horrible, sensé ne concerner que les autres, définit, en fait, l’expérience que nous avons vécue.

J’ai pu observer de mes yeux à quel point l’absence de contact visuel, auditif, kinesthésique avec l’école a fait perdre la notion de culture scolaire à mes enfants. Comment chaque jour, petit à petit, ils ont perdu la notion d’effort cognitif « contraint ».

Au début du confinement, j’ai remarqué de quelle manière l’absence de contrainte sociale leur permettait d’être eux-mêmes, de se reposer de leur identité sociale, des codes qu’il faut adopter pour faire école avec les autres, et qui ne sont pas forcément les leurs, propre. Je les ai vus reposés de cela. D’ailleurs leur sommeil s’est amélioré, tout était plus tranquille, leurs discussions ne tournaient plus autour des histoires concernant les autres élèves : ce qu’untel a dit, a fait et blablabla… Cet état de cocon a duré un bon mois. Il était à la fois irréel et délicieux. Ce n’était pas simple, du tout, mais c’était inédit, inattendu, sidérant, et ce moment nous a permis de vivre un rythme plus humain que celui sur lequel nous étions alors lancés.

J’ai pu aussi constater comment chacun apprenait au niveau scolaire, leurs mécanismes d’apprentissage individuels. Quelle découverte incroyable !

Relayer les devoirs des enseignantes m’a aussi permis de comprendre comment elles travaillaient. En période exceptionnelle bien entendu, mais j’ai quand même pu entrer dans leur logique et ça aussi, c’était fascinant. Leur capacité d’adaptation, leur sens du devoir, du « service » pourrait-on dire de manière exacte, leur résilience me scotchent, littéralement.    

Nous avons respecté le confinement à la lettre. Nous ne sommes pas sortis une seule fois de chez nous pendant 6 semaines. La première sortie d’une heure a été indispensable au bout de 6 semaines enfermés, car tous, nous avions besoin de voir autre chose, juste de nous dégourdir, enfin.

La chance de cette période est d’avoir eue lieu pendant le printemps, et de pouvoir, même en milieu urbain, admirer quelques fleurs de la campagne à Paris.

Cette balade surtout minérale et bétonnée m’a aussi fait prendre conscience de notre situation d’urbains, bloqués, emprisonnés dans les décisions des urbanistes pour, selon leur point de vue, aménager notre espace de vie commune. Ils ne doivent pas vivre dans ces espaces, ou alors sont très contraints par les budgets ou les projets précédents. Parce qu’en réalité, RIEN n’est pensé pour améliorer la vie des piétons.

Ainsi donc, ce qui rend Paris vivable à l’humain, ce sont ses parcs et ses terrasses. Je suis sortie deux fois, en tout et pour tout, jusqu’à la possibilité de circuler sans autorisation.

Dans mon quartier, les murs et espaces publics sont des moyens d’expression de l’art urbain, que je chéris particulièrement. Au cours de ces deux promenades, il m’a semblé que les artistes s’étaient tus, et cela m’a affecté. C’est logique, sans droit de circuler, c’est plus compliqué d’apposer son talent sur les murs, les chaussées. Le street art humanise énormément les lieux, il me semble. Le street art poétise l’espace urbain, qui est par nature, hostile à nos humanités.     

Pour nous, l’école à la maison, c’est une série de PDF envoyée chaque semaine, pour chaque enfant. Les enseignantes sont disponibles si nous avons besoin d’elles pour les corrections, ou des questions. Une des deux n’a jamais arrêté d’aller physiquement à l’école, pour s’occuper des enfants de soignants. Elle assurait donc ses journées à l’école comme d’habitude, et l’envoi et le suivi des devoirs pour les élèves à distance. Chapeau bas.

Je n’ai pas voulu les solliciter parce que j’ai considéré que nous n’étions pas une famille prioritaire.

Nous avons sombré, et décroché, en silence.

J’ai prévenu les enseignantes par message « je nous considère en décrochage ». L’école a réintégré mon aîné car en CM2, il était prioritaire. Pour ma cadette, elle a repris plus tard, à mi-temps. Pendant ce temps, son enseignante est tombée malade.  

J’ai évidemment une grande part de responsabilité dans cette situation. Et je ne le vis pas très bien. Mais honnêtement, je ne vois pas comment j’aurai pu faire autrement. Penser à tout, tout le temps, des détails accumulés qui en font des blocs gigantesques. Vérifier systématiquement l’arrière-plan visible et sonore pour une réunion en visioconférence, en même temps que la leçon « et » ou « est », le nombre de mètres que monsieur Dupont doit acheter pour clôturer son jardin, « y a plus de beurre » et bientôt une rupture de liquide vaisselle.

Rien de rare, tout le monde a vécu la même chose au même moment.

Epuisement physique, psychologique, enfants en résistance constante.

J’ai fini par me cantonner à assurer la pérennité de mon travail et assurer la logistique pour que tout le monde mange correctement.

Conclusion : soit Monsieur Dupont aura trop de clôture et pourra ainsi clôturer son jardin, et celui de l’ensemble de son lotissement ou bien au contraire, s’il a un chien, il faudra l’attacher à un arbre car avec seulement une infime partie du jardin clôt, le toutou pourrait partir loin.  

Petit à petit, l’absence de certitude liée à la période a rongé notre motivation, notre énergie.

Ne pas savoir combien de temps le confinement allait durer a été difficile à gérer. Le catastrophisme de l’extérieur aussi. Notre entourage était plus inquiet que nous pour nous-mêmes. Le silence inhabituel de la rue allait dans le sens d’une situation certes inédite mais très grave.

L’espoir d’une reprise « normale » de l’école, ou même à temps partiel était déçu à chaque micro-période entre deux annonces officielles. Nous fonctionnons par objectifs, en fait. Par échéances. Ce moment redistribue les cartes de nos temporalités. Il faut s’adapter en permanence. Et n’oublions pas les frictions : le travail dont les échéances n’ont pas changé, l’immuable rythme de gestion de la maison, et tout le reste.

L’année 2020 avait commencé avec les grèves. L’effet invisible des grèves pour les familles, c’est une complication des processus. Quand les services publics sont affectés, les familles doivent pallier ces manques. Tout devient plus compliqué, car nos vies sont rythmées par et avec les services publics. C’est ce qui fait l’exception du modèle sociétal français.

Lecteurs de province ou hors Paris et région parisienne ce que je raconte là vous paraît surprenant ? C’est pourtant notre réalité de (sur)vie sur notre très chère capitale. Il y a un autre élément, dont les médias ne parlent jamais, mais qui joue beaucoup sur nos vies : l’ambiance. En décembre 2019 et janvier 2020, l’ambiance à Paris était à l’agacement maximal. A l’agressivité. Tout simplement parce que les gens étaient épuisés de ces conditions de vie. Le bruit et la pollution décuplés, en plus du rapport à l’autre détérioré. En bref, 2020 a commencé et nous étions déjà exsangues, avec un rapport à l’autre qui n’était pas des plus bienveillants.

Être parents dans ces conditions, ce n’est pas simple. Il y a peu de moments à paillettes : ce que l’on appelle médiatiquement le temps de qualité. Celui, vendu par les coachs et autres publicitaires comme le temps idéal de la parentalité bienveillante. Ce moment parfait en famille pendant lequel on joue aux cartes tout sourire, en admirant l’intelligence de sa progéniture, raillant sa mauvaise foi pour gagner la partie. Ce business du temps parfait et surtout perfectible (au cœur même de ce commerce : la possibilité de faire mieux, de s’améliorer) fait de nous des mauvais parents, car cette image d’Epinal est quasi impossible à atteindre de manière récurrente.  

En résumé, où est l’idéal, et au-delà, la normalité ?

En 2020 pré-covid19, les conditions requises pour l’équation parentale idéale n’étaient pas réunies.

Pendant le confinement et tant que les mesures de distanciations sont en cours et ce, pendant l’exercice de nos professions, les processus restent complexifiés.  

Être bons parents, en cette si particulière année 2020 c’est quoi ?

A cette heure-ci, nous n’avons aucune idée de comment la rentrée de septembre va s’articuler. On parle d’hybridation. Très bien. Accompagner beaucoup plus précisément la scolarité de ses enfants ? Avec plaisir, mais comment peut-on gérer un travail à temps plein, une maison à faire tourner… en plus, sur 24 heures x 7 jours ? Faut-il cesser de travailler pour remplir correctement les autres missions ?  

Le tout sans avoir acquis les gestes professionnels des enseignants.

Ah oui, au fait.

Gérer l’école à la maison sur un temps conscrit, bon, on peut l’entendre. Mais sur une longue période c’est impossible… Par ailleurs, ce qu’on appelle nous parents, « école à la maison », c’est au mieux, une bonne demi-journée de travail scolaire ? Non seulement nos espaces de vie ne sont pas conçus pour le travail scolaire sur la longueur, même en l’ayant aménagé pendant le confinement, mais surtout… être enseignant ne s’improvise pas !!

Il faut interroger la relation que nous avons, nous, parents, à nos enfants, que le travail scolaire soutenu modifie considérablement.

D’ordinaire, nous sommes déjà les empêcheurs de tourner en rond, les fixateurs de limites professionnels.

Un peu comme un sketch permanent, un running gag pendant lequel nous fixons des limites que les enfants passent leur temps à tenter de contourner, franchir, détruire.

Ajouter en plus le scolaire, c’est réduire considérablement, de fait, le temps détendu avec nos enfants.

Parce que les autres temps de nos vies de sont pas réduits. Toujours autant de temps de travail, les temps de gestion de la maison reste le même, donc ajouter le scolaire sur le temps qui reste, c’est baisser de fait, le temps dit « de qualité » avec nos enfants. A moins d’augmenter le nombre d’heures d’une journée, solution pour laquelle je suis prête à militer activement immédiatement.    

Je lis ici et là que les élèves 2020 sont de fait de mauvais élèves, qu'ils n'ont pas acquis ce qu'ils devaient acquérir et que cela ne se rattrapera jamais. Comme l'exercice de notre parentalité est très perturbé aussi, nous sommes donc tous de mauvais parents ?!

Mauvais parents, mauvais élèves, et ces derniers jours la presse nationale adore le buzz suscité par l'idée de mauvais enseignants.

Décidément...  

A défaut de se féliciter, autant se rassurer ! Ci-dessous une caricature pour illustrer la situation, qui je l'espère vous fera sourrire, et vous rappelera de bons souvenirs. 

Entre temps bravo les parents, les enseignants qui font au mieux compte-tenu des conditions exceptionnelles dans lesquelles nous sommes tous embarqués... et les enfants ! Ils subissent les faits encore plus que nous !  

Vive l'éducation, notre espoir à tous pour faire mieux chaque jour !

Dernière modification le vendredi, 26 juin 2020
Elbaz Jennifer

Vice-présidente de l'An@é.

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