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Les années précédentes, j’avais tendance à m’échauffer à la lecture des premiers articles des médias qui, sans jamais poser de questions, comme d’habitude, relaient la communication officielle du ministère de l’Éducation quant à la manière dont il prend en charge la fraude aux examens et s’affiche résolu à la réprimer sévèrement.

En 2012, je déplorais ce que j’avais alors appelé faute morale de l’institution (1), en 2013, je dénonçais la politique de l’autruche (2), en 2014, le schisme culturel et l’abandon des jeunes (3).

Tous les ans, le ministère nous tient en haleine avec ses initiatives inventives mais néanmoins décalées au sujet de ce problème de la fraude au baccalauréat. Je vous renvoie aux billets ci-dessus pour en mesurer l’ineptie. Pour mieux préciser ma pensée et n’être pas toujours négatif, j’ai même proposé, en juin 2013, qu’on se penche enfin sur la réforme de cette institution qui, en l’état, est un frein très important au développement du numérique (4) :

« C’est par là qu’il faut commencer, procéder dès 2014, à un changement radical des modalités d’évaluation des compétences scolaires des élèves, sans oublier les autres, acquises hors de l’école, sans oublier non plus de vérifier que ces apprentis étudiants savent, comme on le fait maintenant de plus en plus à l’Université, s’approprier et réutiliser de nouvelles connaissances plutôt que de réciter celles qu’ils ont apprises par cœur. »

Il ne s’est strictement rien passé depuis que j’ai écrit les lignes ci-dessus. Rien.

Cette année, le SIEC (Service interacadémique des examens et concours, dit « Maison des examens ») lance au printemps une campagne d’information des lycéens. Sur une page ad hoc, il édite sur papier recyclé un triptyque navrant, tant dans sa forme, misérable et fautive, que dans le fond — j’y reviens.

Siec recto

Siec verso

Ce document est destiné à être distribué aux bacheliers de première et de terminale des lycées. Vous apprécierez la qualité de la communication et le poids des mots choisis. Sans aucun doute, les responsables du SIEC ont-ils consulté un cabinet spécialisé… Ces gens-là, on le voit bien, savent parler aux jeunes : « réussir sans tricher, c’est réussir vraiment », « tricher nuit gravement à la poursuite de mes études ».

Les professeurs qui ont distribué ces dépliants à la demande des chefs d’établissement m’ont dit la même chose : c’est un moment de franche rigolade ! C’est l’effet que suscite généralement chez ceux qui en prennent connaissance, élèves comme professeurs, la tonalité toute particulière de ce message, toute empreinte d’un moralisme désuet et particulièrement inadéquat.

À tout cela s’ajoute un mépris profond pour tous ces jeunes bacheliers supposés a prioriêtre des tricheurs :

« Tout acte commis de l’entrée dans la  salle jusqu’à la sortie de la salle peut être considéré comme une fraude »

« Garder son téléphone sur soi pendant une épreuve, même éteint, est une fraude »

Il va de soi que les modalités de cet examen, tel qu’il est aujourd’hui, n’autorisent aucunement qu’un bachelier puisse user d’autre chose que sa mémoire personnelle pour restituer toutes les connaissances qu’il a amassées pendant sa scolarité. Ce n’est pourtant pas une raison pour qu’un service du ministère s’autorise, par le truchement des enseignants, à le stigmatiser, ce bachelier de 2015, lui, ses pratiques sociales, son engagement numérique et ses outils de socialisation avec.

J’ai déjà expliqué longuement (4) que, comme cela avait déjà été fait ailleurs en Europe, il convenait de se mettre sans tarder à refonder le baccalauréat, comme les autres examens d’ailleurs — il semblerait qu’on ait commencé ce travail dans l’enseignement supérieur et c’est tant mieux. J’ai proposé dans le billet en référence quelques nouvelles modalités d’organisation et d’évaluation. Au-delà de ces dernières, on pourrait songer à augmenter la part prise pour le contrôle continu, à prendre en compte le travail collaboratif ou encore à diminuer la durée des épreuves d’évaluation individuelle.

En attendant, le SIEC s’honorerait, comme toujours, à exercer sa raison et à cesser cette communication surannée et méprisante, quoique finalement désopilante, comme à s’interdire la distribution de ces dispositifs inopérants mais tout aussi désopilants que sont ces détecteurs de téléphones portables — le spectacle d’un proviseur arpentant les couloirs avec son détecteur à la main vaut le détour ! On en reparlera sans doute dans mon billet marronnier au moment de l’organisation des épreuves.

Car il s’agirait de comprendre enfin que nous sommes entrés dans le troisième millénaire, que la société, sa jeunesse et la manière dont se transmettent les connaissances ont profondément changé et n’ont plus rien à voir avec celles des années soixante-dix.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Wikipédia

1. Baccalauréat : la faute morale de l’institution http://www.culture-numerique.fr/?p=529
2. Baccalauréat : la politique de l’autruche http://www.culture-numerique.fr/?p=286
3. Baccalauréat : le schisme culturel et l’abandon des jeunes http://www.culture-numerique.fr/?p=1041
4. Une exigence : modifier radicalement le baccalauréat http://www.culture-numerique.fr/?p=267

Dernière modification le mercredi, 15 avril 2015
Guillou Michel

Naturaliste tombé dans le numérique et l’éducation aux médias... Observateur du numérique éducatif et des médias numériques. Conférencier, consultant.

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