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Je ne sais pas si c'est parce que certains commencent à trouver le temps long mais les fausses informations sur les réseaux sociaux sont de plus en plus énormes. C'est simple : plus c’est gros, plus ça passe...

Et sincèrement ce n'est pas le moment. Période difficile pour toutes et tous. De nombreuses belles initiatives ont vu le jour. Il faut garder le moral et les fausses informations s'ingénient à vous le renvoyer au fond des chaussettes. Ce qui d'ailleurs n'est pas la meilleure stratégie si j'en juge à la mesure de ma culture cinématographique. Je ne suis pas un grand fan des films d'action ou du genre catastrophe mais force est de constater qu'il existe, outre le héros et l'héroïne, plusieurs catégories d'individus dont je n'envie pas le sort. Replongez-vous dans quelques classiques et vous constaterez vite fait que les "je fais bande à part", les "yaka faukon" et les "je critique sans solution" se font rapidement dévorer par des aliens, ensevelir sous des tonnes de décombres, engloutir par la lave ou noyer dans les profondeurs de l'océan. J'ai choisi mon camp.

Bref, un peu l'impression d'être en pleine tentative d'arrêter pour ma part a) le chocolat, b) le vin, c) les jeux vidéos, d) le terminal et que l'on vient me mettre sous les yeux respectivement a) une plaque chocolat - noisettes entières, b) un vin blanc assorti d'une belle portion de crevettes grises, c) une récente découverte d'un jeu oublié sur Megadrive, enfin d) un nouveau shell qui me permet de lâcher définitivement toute interface graphique. Faire des efforts, positiver, rendre les choses acceptables demande énormément d'énergie quand 2 secondes suffisent à partager un contenu et à saper tous les bénéfices déjà engrangés.

Sus donc aux fausses informations et à leurs dangers indirects !

La meilleure tactique est de stopper l'hémorragie en ne partageant pas et surtout en indiquant à vos interlocuteurs que cette information est fausse en argumentant quelque peu quand c'est possible. Mais pour les repérer, pour qu'elles vous sautent aux yeux dès la lecture du titre et des premières lignes, cela demande une grille de lecture et comme pour un virus quelques références de symptômes faciles à reconnaître.

Deux internautes m'ont ôté les mots du clavier hier soir à propos des déclarations d'une élue : "Complétement surréaliste !"  et "C'est incroyable de dire autant de c..." Oui, surréaliste (et même irréaliste) et incroyable. C'est le cas de l'écrire car les propos en question étaient inventés de toutes pièces dans le cadre d'une campagne de dénigrement qui dure déjà depuis plusieurs mois.

Certes, parfois on est tenté de partager car on ne porte franchement pas dans son coeur l'intéressé.e mais cela ne constitue pas une raison suffisante pour diffuser de fausses informations. Peu importe que X ou Y soit votre cible préférée au jeu de fléchettes, les propos sont et resteront faux.

Le premier indice est l'émotion.

L'émotion insufflée par une information doit vous faire réagir. On ne dira plus : "il / elle a agi sous le coup de la colère / de l'émotion" mais "il / elle a partagé sous le coup de la colère / de l'émotion". En effet, une fausse information espère vous faire réagir : colère, dégoût, tristesse, empathie, rire... Cela m'irrite alors je partage. Je suis ému alors je partage. J'ai bien ri alors je partage. L'émotion permet d'éviter que l'on se pose des questions, les bonnes questions. On ne réfléchit pas quand on pête un câble. On ne réfléchit pas face à un chaton trop mignon. C'est tout bénéfice pour celui ou celle qui a produit la fausse information devenue virale. Car il faut qu'elle soit virale. Et si cette information est si incroyable ou surréaliste, cela mérite quand même que l'on s'y arrête 5 minutes et que l'on s'interroge. On conseille toujours de compter jusqu'à 10 quand on risque de s'énerver. Faites de même...

Parlons des sources ensuite.

C'est là que le bât blesse. En général, aucune source, un ou une illustre inconnue, un ou une autre illustre inconnue cette fois dotée d'un titre pompeux, une organisation sortie de nulle part, un ami d'un ami voire le cousin de la belle-soeur du frère du serveur de la pizzeria qui fait le coin de la rue du commerce et de la rue de la gare à Trifouilly-les-Oies... Reconnaissons qu'il y a mieux. Qui plus est : si vous êtes patient et collectionnez les fausses informations, vous verrez certaines d'entre elles repasser avec le même texte mais cette fois une source différente.

Cela pose la question de la confiance qui m'interroge beaucoup.

Libre à chacun de douter d'un gouvernement, d'un institut, d'un élu, d'une organisation scientifique, d'un professionel du sujet... Mais de là à croire le premier quidam venu sans aucune information complémentaire, cela pose problème. On ne sait rien de la source, de ses intentions mais "il ou elle dit la vérité" parce qu'il ou elle s'autoproclame détenteur de la vérité et que, si c'est partagé par un ami d'un ami tout aussi expert de la question, c'est forcément vrai. C'est beau la confiance... Je cherche d'ailleurs des volontaires à ce sujet pour une expérience permettant de s'immuniser définitivement contre le COVID-19. Il s'agit de se mettre dos à une falaise et de reculer quand je vous le demande. Immunisation garantie contre le virus (et contre toutes les autres maladies et aléas de la vie). Incroyable ! Surréaliste !

Certes on pourra m'opposer le cas des lanceurs d'alerte et des célèbres Giordano Bruno et Galilée. Un individu seul peut avoir raison contre la masse. Mais les lanceurs d'alerte s'appuient sur de nombreux documents, des analyses, pas sur 3 feuilles et la moitié d'une ou une vidéo faite à la va-vite assis sur le canapé. Quant à leurs prédécesseurs, il s'opposait à des croyances, des dogmes. Il ne s'agissait pas d'un débat entre scientifiques donc entre personnes connaissant a minima leur sujet.

Cela dit, mes propos peuvent être balayés d'un revers de manche par la célèbre formule accompagnant de nombreuses fausses informations : "J'ai vérifié et c'est vrai". S'ils le disent, cela règle le problème. On est tout de suite rassurés. Personnellement quand quelqu'un a besoin de se justifier en donnant une information, cela me fait le même effet que les histoires drôles qui commencent par "Vous allez voir : vous allez rigoler". ;-)

Mais si c'est partagé en masse, c'est quand même qu'il y a un fond de vérité ! En effet, comme au XVéme siècle quand la majorité de la population, soit 99.9999999999999% des gens, pensait que la Terre était plate.

D'ailleurs, ne dit-on pas qu'il n'y a pas de fumée sans feu ? On peut créer une fumée numérique sans le moindre bout de kit de survie permettant de faire du feu. Le plus intéressant dans cette réthorique, c'est qu'elle est toujours valable pour les autres mais pas pour soi. Dès que je m'amuse à inverser la logique en indiquant que si on accuse un jour mon interlocuteur d'un méfait, je serais en droit de douter car "il n'y a pas de fumée sans feu", subitement l'argument tombe de lui-même.

Mais revenons à l'auteur, à la source, on peut se poser la question de ses intérêts.

Il / elle vient par exemple tout juste de sortir un livre ou un produit sur le sujet, est affilié.e à une organisation faisant la promotion de telle ou telle doctrine, est membre d'un parti ayant une stratégie particulière sur le sujet... Et j'en passe...

Un rapide coup d'oeil sur le profil de la personne ayant partagé sur les réseaux sociaux est aussi parfois significatif, révélant des comptes bourrés de théories du complot et d'ailleurs ne partageant que cela, ce qui révèle parfois de faux profils créés pour l'occasion. Quelques recherches sur les photos de profil de ces personnes m'ont souvent mené à des banques d'images ou à des photos volées sur d'autres profils.

D'ailleurs, les photos : "c'est vrai parce que je l'ai vu". De quand datait la photo ? Provient-elle d'une autre source ? Est-elle sortie de son contexte ? En cas de doute, on enregistre l'image et on fait une recherche sur Google Images et TinEye, ce qui permet bien souvent de retrouver le contexte d'origine de l'image et ses premières publications. Cela marche aussi avec les faux profils. Une charmante russe me trouvant fort à son goût sur Facebook n'était autre qu'un faux profil, la photo ayant été utilisée sur nombre de comptes et appartenant en fait à une scientifique bulgare. Bien essayé mais... ;-) Une information largement partagée sur Facebook montrait encore récemment une manifestation d'allemands contre le prix de l'essence, en fait un embouteillage monstre de chinois lors d'un départ en vacances.

Incroyables ! Surréalistes sont aussi parfois les termes utilisés ou plutôt détournés. On peut se demander si une phrase n'est pas sortie de son contexte, si un mot n'est pas compris autrement que dans son sens le plus connu. Ainsi récemment une fausse information attribuait l'invention et le brevetage du COVID-19 à un laboratoire français. Et vas-y que je partage ! C'est une honte ! Certes... Sachant que "invention" dans le domaine de la recherche signifie "déouverte / repérage", que l'on parlait d'un coronavirus (donc de la famille des coronavirus ou coronaviri selon les goûts) et non spécifiquement du COVID-19, enfin que breveter une découverte évite son appropriation par d'autres individus ou organismes qui pourraient uniquement en tirer profit plutôt que de faire avancer le domaine de la recherche, cette information retombait aussi sec comme le flan quand j'essaie d'en faire.

Passons à l'argument le plus fantastique. Comment faire pour nous éviter de réfléchir afin que l'on partage l'information au plus vite ? Un argument d'autorité tout simple : ce contenu risque d'être censuré. Que diantre ! Quel choc ! J'ai une autre théorie. Si cette information "top secrète" risque de disparaître rapidement, c'est surtout parce qu'elle n'a aucune valeur et qu'il vaut mieux pour son auteur.e qu'elle soit partagée rapidement avant d'être contrecarrée par des arguments solides. Sa juste place c'est le fin fond du web. Et encore...

Mais selon ses auteur.e.s, pourquoi risque-t-elle d'être censurée ? Parce qu'il y a un complot. Donc en toute logique, quand vous organisez un anniversaire surprise, il y en a toujours un ou une qui flanche et révèle un bout de secret mais, quand il s'agit d'un secret mondial à la portée scientifique hyper importante, un ensemble de plusieurs millions de journalistes, d'organisations, de politiques (de droite, de gauche, du centre, d'extrême-gauche, de tout au bout à droite), bref un truc que l'on pourrait simplifier par l'expression "les médias" arrive à se mettre d'accord pour cacher ce secret. Nous ferions bien de nous en inspirer pour le prochain anniversaire suprise. Ils sont trop forts. Rappelons le cas de l'île de Saint Martin et de sa prétendue vérité. Il y avait d'un coté des témoins bien informés qui affirmaient du fond de leur canapé (ce fameux canapé magique qui rend crédible) que l'on nous cachait une situation affreuse avec des milliers de morts (et limite des zombies), de l'autre les médias qui avaient caché tous ces morts sous le tapis, soit plusieurs milliers de gens cachant un secret à la face du monde... Cela me laisse pantois.

Cette dernière tactique joue aussi sur la psychologie. On aime tout naturellement être détenteur d'un secret que l'on s'empresse en général de partager avec son prochain. Cela fait de nous un être à part, un "informé", malheureusement en fait complétement désinformé.

Soyons précis : un seul symptôme ne fait pas une fausse information bien que certains symptômes aient une plus grande incidence que d'autres.

Si on veut accorder un peu de crédibilité, faisons quelques recherches. Le moindre moteur de recherche vous donnera quelques indices en vous renvoyant vers des analyses déjà effectuées de vidéos ou photos réutilisées régulièrement pour illustrer de fausses informations, vers des articles dénonçant avec de réels arguments telle ou telle fausse information. Ou bien l'information sera effectivement partagée par de nombreuses personnes, des pseudo "experts", comme des sites bourrés de pubs, des blogs façon Skyblog, des sites humoristiques, bref des gens "fiables"... 30 secondes de recherche peuvent vous éviter de faire des dégâts.

Mais une question se pose encore : pourquoi ? Oui, pourquoi des gens s'amuseraient-ils à créer et diffuser de fausses informations ?

Dans un monde de Bisounours ou sur l'île aux enfants, cela paraîtrait étonnant mais nous ne sommes pas dans un monde de Bisounours, encore moins sur l'île aux enfants et des personnes animées de mauvaises intentions diffusent de fausses informations. Exit donc l'argument que j'ai trop souvent entendu : "ils veulent juste rendre service". Examinons cela de plus près.

Pour des raisons économiques :

Qui dit diffusion massive d'une information dit nombre important de clics sur des sites douteux possédant de nombreux encarts de pubs ou sur des vidéos. Tout cela rapporte...

Pour des raisons politiques :

La guerre se joue aussi sur Internet et des États particulièrement démocratiques cherchent à en déstabiliser d'autres. Les fausses informations en sont un moyen particulièrement facile et rentable. Il y a eu des précédents lors des élections américaines et, même chez nous, lors des élections présidentielles. Les États jouant à ce petit jeu sont nombreux et partager certaines informations fait donc de vous un parfait petit soldat au service de régimes peu respectueux des droits de l'homme, quand bien même on croit défendre une cause louable.

Des partis peu recommandables et des groupuscules du même acabit font de même. On appelle cela de la propagande et, dans ce domaine, tous les coups sont permis. Souvenons nous du pizzagate aux USA qui a mené à une fusillade dans une pizzeria sur fond de rumeurs d'un réseau pédophile lié à l'établissement et au clan Clinton. Digne de Feydeau...

Pour des raisons psychologiques :

Oui, il y a des individus assez stupides pour se croire les rois du monde après avoir produit et diffusé une fausse information et surtout avoir vu que cela marche. Je pense que je ne vous apprends rien.

Pour des raisons de piratage :

Partager une fausse information, c'est aussi souvent pousser à une action : cliquer sur un lien douteux, aller sur un site encore plus douteux... Et se retrouver avec un compte usurpé, un ordinateur infecté pour intégrer un réseau d'ordinateurs zombies minant de la cryptomonnaie à votre insu, hébergeant des contenus répréhensibles ou participant à des attaques envers d'autres sites ou institutions.

Bref, face à ce type de contenu, avant de partager, il est nécessaire de prendre un peu de recul. Posez vous quelques questions et confrontez tout cela à la logique. C’est à ce moment-là que vous verrez les points de discordance. Ne serait-ce que « l’ensemble des médias vs. une poignée d’internautes », ça ne colle pas. Sherlock Holmes n'aurait pas fait mieux. Incroyable ? Surréaliste ? Démarrez l'enquête...

Dernière modification le samedi, 16 mai 2020
Cauche Jean-François

Docteur en Histoire Médiévale et Sciences de l’Information. Consultant-formateur-animateur en usages innovants. Membre du Conseil d'Administration de l'An@é.

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