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Article publié par le CRILJ ( Centre de ressources et d’informations pour la littérature jeunesse) -www.crilj.org - Automne 2013 : arrivée sur les marchés de la montre intelligente. Elle nous permettra de consulter nos mails, Facebook, le web... Tous les media en parlent et nous plongeons dans l’univers des « fashion victims » avec le sourire.
Le monde de l’édition jeunesse va-t-il s’engouffrer une nouvelle fois dans la course à la modernité suite à l’arrivée de ce nouveau gadget ? 
 
Dans les temps reculés, le livre, destiné à l’élite, véhiculait le savoir et de ce fait représentait le pouvoir. Aujourd’hui, il n’est plus le seul vecteur des connaissances. Il n’est qu’un parmi de nombreux supports d’informations.
 
Diversifié et démocratisé, il a entamé sa mue électronique. Il devient interactif et enrichi grâce à la présence du son, de la vidéo, de la 3D... Il subit une mutation majeure dans son évolution en se dématérialisant mais aussi en adoptant de nouvelles attitudes face à la lecture et à l’écriture. Plus que d’un pari technologique, il s’agit d’un pari comportemental.
 
Information vs. Raisonnement
 
Ces comportements nouveaux demandent des réponses adéquates. Nous devons désormais en tenir compte avant d’entrer dans un processus éditorial. Observer les nouvelles tendances, les analyser et confronter ces analyses aux besoins des jeunes lecteurs.
 
Globalement, le « livre » se trouve aujourd’hui face à un engouement pour des formats courts, voire très courts avec la twittérature, des formats interactifs, contributifs et ouverts aux réseaux. Il ne repose plus sur le langage naturel seul mais s’enrichit de tous les media. La montre intelligente n’est qu’un prétexte amusant qui nous fait réfléchir avant toute chose sur l’art et la manière de concevoir désormais l’édition jeunesse.
 
Comment concilier le besoin d’aller à l’essentiel dans un monde surchargé d’informations et dans le même temps développer la pensée complexe dont les enfants ont besoin pour se construire ?
C’est l’un de nos nombreux défis.
 
Les supports numériques sont séduisants grâce aux technologies qui nous ravissent, nous rendent « surhommes » et mettent à notre disposition des milliards d’informations dont nous sommes de plus en plus friands. Nous pouvons en quelques clics avoir des renseignements plus ou moins fiables sur tout ou presque. Ce confort forge doucement notre exigence de rapidité en toute circonstance.
 
Nous ne nous attardons plus à savourer l’intelligence et la beauté d’une phrase ou d’une pensée. Cet esprit d’analyse tend à se perdre avec la disgrâce des textes longs, du temps d’approche qu’ils demandent. Ce sont aussi des textes qui nous isolent, qui ralentissent notre rythme et nous forcent à réfléchir. Nous ne sommes plus en interaction avec un réseau, comme dans les échanges numériques, mais dans un huis clos duquel nous sortons différents.
 
Force est de constater que les textes longs trouvent aujourd’hui de moins en moins de lecteurs chez les jeunes. Aux dires de nombreux enseignants, le roman du XIXè, avec ses longues descriptions, procure un ennui infini aux jeunes lecteurs. Ils se détournent des livres classiques au profit de livres courts à forte dominante « zapping », interactive et graphique, tels que ceux proposés via les différentes tablettes et des téléphones, voire des livres papier avec une prépondérance de l’image.
 
La littérature jeunesse reposait pendant des siècles sur des textes du génie populaire, qui abordaient les phases importantes du développement des jeunes, comme le montrait déjà Bruno Bettelheim au XXe siècle. L’apparition des auteurs spécialisés est relativement récente. Et ce n’est pas parce que l’on s’adresse aux enfants que la tâche est plus aisée. C’est tout le contraire. La littérature jeunesse a un cahier des charges riche : elle doit divertir, émerveiller, rassurer, câliner mais aussi éduquer, faire grandir, rendre autonome, ouvrir au monde, développer l’esprit critique, développer la capacité d’imagination...
 
Face aux nouvelles possibilités d’expression, la frontière entre le livre et le jeu électronique a tendance à s’estomper. L’écran, le principal vecteur de contenus de nos jours, s’anime, s’illumine, vibre, interagit avec le lecteur... C’est un nouveau défi pour les auteurs et les éditeurs. Saurons-nous le relever avec talent ?
 
Passivité vs. Pro-activité
 
Est-ce à dire que les e-books applicatifs répondent mieux à ces exigences ? Il ne s’agit pas de prendre parti mais d’analyser la situation.
 
Une première observation s’impose : les livres papier favorisent une lecture en apparence passive et les livres électroniques favorisent une lecture en apparence active.
 
Notre façon de dialoguer avec une oeuvre détermine la dimension temporelle dans laquelle nous nous trouvons pendant l’acte de lire. En lisant une oeuvre sur support papier, le lecteur entame un dialogue intérieur avec le texte et entre dans une dimension introspective. Mais ce dialogue incite un travail intellectuel intense qui est tout le contraire de la passivité. C’est un travail d’analyse, d’esprit critique et parfois de remise en question qui débute ainsi.
 
En revanche, les livres électroniques destinés aux jeunes sont soumis plutôt à l’action, à un temps court, régi par l’interactivité et les choix de navigation du lecteur. Celui-ci n’est plus dans une dimension introspective mais pro-active. Cependant, les choix de la navigation répondent à des impératifs technologiques et ergonomiques qui restent perfectibles et qui suscitent des temps de réponse rapides.
 
Au langage naturel s’ajoutent la vidéo, le son, et même le mouvement à travers la pression ou le glissement de nos doigts sur l’écran... et bientôt les capteurs placés sur notre tête nous permettront de naviguer grâce à notre pensée. Tous ces media coexistent simultanément la plupart du temps sur les « pages » des « livres » électroniques.
 
Aujourd’hui, le codex, qu’il soit au format papier ou numérique, et le livre électronique applicatif présentent deux attitudes cérébrales différentes. L’une développe plutôt l’analyse à travers la réflexion et un message linéaire qui se dévoile au fil des pages, l’autre plutôt la synthèse à travers une lecture tabulaire car, pour saisir la quintessence du livre, il est nécessaire de capter l’essentiel des éléments en présence et d’en reconstituer le message global.
Mais, pour comprendre l’attrait des jeunes pour les « livres » électroniques, il faut aller plus loin encore dans l’observation.
 
La création participative
 
Force est de constater que l’interactivité nous ouvre des champs encore plus vastes que le simple choix de navigation. Aujourd’hui, le lecteur peut devenir créateur de son parcours de lecture et de ce fait endosser partiellement le rôle de l’auteur. Les jeunes lecteurs sont particulièrement séduits par l’aspect contributif de l’interactivité. Ils passent d’un statut passif du lecteur au statut actif d’un créateur en donnant du sens à leur démarche.
 
Cette nouvelle donne nous oblige à faire évoluer nos pratiques éditoriales. Il ne s’agit plus seulement d’agglomérer les média et de laisser les lecteurs les consulter dans l’ordre ou le désordre. Les nouveaux lecteurs nous incitent à proposer des ouvrages qu’ils vont pouvoir modifier, compléter ou commenter pour les diffuser, à leur tour, au plus grand nombre.
C’est un point que nous, éditeurs jeunesse, devons prendre en considération de manière réfléchie car c’est l’aspect le plus innovant qui s’offre à notre métier aujourd’hui. Il nous mène au-delà de la technologie. Ce sont bien les comportements qui changent.
 
Cependant, l’auteur existe et en tant que tel propose un contenu, une pensée, une critique...
Comment concilier alors, à la fois une forme de liberté d’expression et d’exploration des oeuvres de la part des jeunes lecteurs et leur suggérer dans le même temps des parcours de lecture définis par les auteurs ? Aujourd’hui nous sommes en présence du lecteur démiurge et c’est ce qui rend l’écriture et la composition de l’oeuvre particulièrement difficiles.
 
Comment trouver une posture entre deux extrêmes que sont la liberté totale et le déterminisme ?
Ce sont des questions essentielles car elles vont régir désormais la qualité de l’offre éditoriale numérique. Cette qualité ne reposera pas sur le seul panel multimédia ni sur le transmédia mais sur un méta langage qui saura transcender les différents éléments dont nous disposons aujourd’hui pour nous adresser aux jeunes.
 
Nouvelle syntaxe et scénarisation
 
Si nous souhaitons proposer des oeuvres adaptées aux évolutions que nous vivons, qui répondent dans le même temps aux aspirations des jeunes ET au lourd cahier des charges cité plus haut, nous devons inventer une nouvelle syntaxe, comme le cinéma et la BD l’avaient fait en leur temps.
 
L’interactivité doit être pensée en profondeur, comme un nouveau langage intégrant tous les autres langages, une nouvelle syntaxe, afin de permettre à l’aspect contributif de trouver une place intelligente dans les ouvrages numériques. Comment intégrer les réseaux sociaux aux nouveaux « livres », développer la créativité des jeunes et leur esprit critique... ?
Nous devons inventer de nouveaux codes.
 
Si nous n’arrivons pas à créer ce méta langage, nous serons toujours à la merci des constructeurs et des nouveaux supports qu’ils inventent, en tentant de nous y adapter tant bien que mal. Sans un code propre à cette nouvelle façon de « lire » et « d’écrire », nous ne pourrons pas créer de grandes oeuvres en accord avec note époque. Dans ce cas, les éditeurs mais aussi les auteurs, serviront uniquement de faire-valoir des constructeurs, en proposant des ouvrages adaptés aux besoins des écrans et non pas des lecteurs.
 
Certains parlent déjà de scénarisation plutôt que d’écriture, ce qui sous entend que nous nous éloignons doucement du codex. Aujourd’hui, nous avons à notre disposition toute la palette des media qui font tantôt appel à nos émotions, tantôt à notre raison. Les technologies nous permettent d’impliquer également nos sens dans l’expérimentation du scénario. Sans oublier les contributions des lecteurs / auteurs et la capillarité de leurs réseaux transmédia qui viennent enrichir la lecture et l’oeuvre. Les ingrédients sont là mais la recette n’est pas encore dévoilée.
 
La vie intellectuelle s’est structurée d’une nouvelle façon à chaque fois qu’une technologie s’est manifestée dans l’histoire de l’humanité.
Dans l’antiquité des copistes multipliaient sur des parchemins des textes de grands penseurs et permettaient ainsi la naissance des premières bibliothèques. Jusque là de nombreux peuples maintenaient encore une tradition orale avec des méthodes mnémotechniques qui permettaient de transmettre des récits et des chants traditionnels.
 
Au moment de la naissance de l’imprimerie, la diffusion de la pensée et l’instruction se sont démocratisées encore davantage. Ainsi, la pensée complexe a survécu et nous a permis à chaque fois d’étendre nos connaissances et de faire évoluer nos cultures.
 
Qu’allons-nous transmettre ? Une infinité de possibilités s’ouvrent à nous mais avec un seul préalable : une syntaxe et une esthétique capables de transcrire nos pensées avec des outils modernes.
 
Le chemin vers une nouvelle rhétorique est encore long mais nécessaire.
 
La littérature jeunesse doit réfléchir aux nouveaux chemins de la création si elle ne veut pas devenir un sous genre des jeux électroniques. Mais, ce sont les nouvelles générations sans doute qui nous mettront sur la voie et qui sauront créer une nouvelle esthétique. Car leur alphabétisation va au-delà des 26 lettres : elle intègre aussi la programmation informatique et l’éducation à l’image. Mais c’est toujours la pensée qui sera la matière première des oeuvres.
 
Nous l’aurons compris. Le codex et le livre électronique ne sont pas des concurrents. Chacun d’eux nous nourrit de ses richesses, mais le premier est arrivé à sa maturité alors que le second entame tout juste son développement.
 
Photo Credit : //www.flickr.com/photos/77855838@N00/6971287070/" class="spip_out" rel="external" style="margin: 0px; padding: 0px; border: 0px; color: rgb(25, 64, 182); text-decoration: none; font-weight: bold;">*-ishtar-* via Compfight cc
Dernière modification le mercredi, 19 novembre 2014
Urbani Danica

Directrice et fondatrice des éditions DADOCLEM, Danica a commencé sa vie professionnelle à L’UNESCO. Titulaire d’un doctorat en littérature comparée, elle évolue dans les institutions culturelles avant d’intégrer la chair de serbo-croate à Paris III en tant que Maître de conférences. Danica a piloté la communication numérique de groupes bancaires et institutionnels. Depuis quelques années, elle s’est donné pour objectif d’initier les enfants à une réflexion multiple et critique à travers les livres et les media modernes. Elle est membre du Conseil d'Administration de l'An@é.

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