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L’engagement. Un terme fort, qui peut renvoyer à un combat pour une cause, à une intention en action (1) à une mise en mouvement en accord avec ses convictions les plus ancrées. Un mot qui peut aussi désigner le fait de liker, commenter ou partager un post. Deux façons de partager sa vision de l’époque et d’être présent au monde. On peut les considérer comme opposées ou complémentaires.

Extrait de la version numérique du livre des tendances 2022 de l’Observatoire Netexplo « Unscripting Tomorrow » par Sylvain Louradour, Directeur associé de Netexplo. 

On peut se dire que l’engagement en ligne d’un influenceur aura plus de poids qu’une action individuelle. Ou penser qu’une action dans le monde tangible, si petite soit-elle, sera plus efficace qu’une photo et quelques mots sur un flux fugace et oublieux (2).

L’engagement bat son plein sur les réseaux sociaux :

Il bat la mesure de toute l’activité en ligne, constitue le coeur battant de la phantasphère car du point de vue des marques (c’est-à-dire de toute personne physique ou morale présente sur un social media), l’engagement égale la mesure du succès.

C’est la propension des consommateurs à interagir avec les contenus.

Pourtant, ce qui motive cet « engagement » en ligne, ce sont rarement les qualités qui pourraient guider notre intention : compréhension, esprit critique, réflexion. Mais plutôt des ressentis, des émotions. Bref, des réactions épidermiques plutôt que des actions pensées. Par conséquent, on peut se demander dans quelle mesure les marques doivent continuer par n’importe quels moyens à exciter cet engagement pulsionnel, versatile et stérile ? Il n’est sûrement pas vraiment en ligne avec leur purpose, pas fiable sur le long terme, même s’il est pourvoyeur de valeur dans l’instant.

Nous le savons, ces indignations, elles-mêmes organisées (3) par les algorithmes, font partie de la programmation de vos réactions opérées par les réseaux sociaux 2D et à plus grande échelle par les univers 3D ou metaverses à venir.

Scriptées à l’avance, elles participent du rôle écrit pour vous, selon votre profil. Ni spontanées, ni personnelles, elles sortent comme une note de la touche d’un clavier. Mécaniquement.

Nous avons le pouvoir de sélectionner les sensations que nous souhaitons éprouver en excluant les autres. Nous avons aussi le confort de rester dans notre bulle conceptuelle, pimentée de quelques éléments irritants pour nous réveiller à intervalles réguliers.

Nous vivons en ligne dans un paradis artificiel qui nous prend du temps et de l’énergie.

De plus, c’est une manière de refuser l’inconnu, l’inconfortable, mais aussi de mettre à mal les qualités qui apparaissent face à ces situations : la spontanéité, la créativité, l’engagement. Le mainstream, la doxa, l’opinion générale sont produits de façon industrielle, concentrant les cerveaux sur des sujets choisis pour leur pouvoir de rétention d’attention.

Pendant que nous nous engageons en cliquant, selon le classique schéma pavlovien, la véritable innovation, celle qui change les sociétés et les relations entre les personnes, poursuit tranquillement sa route. Et peut créer sa propre voie, en se détachant de l’humain, de sorte que nous ne voyons plus vraiment les enjeux, car loin de nos sujets de prédilection. Avec AI Nanny, nous pouvons réagir, car d’une part nous opérons un rapprochement avec nos existences et nos qualités humaines, d’autre part ce projet semble réaliser l’un des pires cauchemars mis en scène dans les oeuvres de science-fiction, comme Matrix et ses humains en cocons, nourriture pour les AI qui contrôlent le monde.

Cependant, face à d’autres projets, nous pouvons manquer de prise conceptuelle ou éthique et passer notre chemin.

« One crucial question within artificial intelligence research is how this technology can be used to discover new scientific concepts and ideas. We present Theseus (4), an explainable AI algorithm that can contribute to science at a conceptual level. »

Voici en quels termes les chercheurs présentent leur projet d’AI capable de concevoir des expérimentations quantiques et de les expliquer aux humains.

Ce qui suppose donc que les humains ne peuvent pas vraiment comprendre ce champ de recherche, sur lequel nous devons par conséquent missionner une machine.

Mario Krenn, pilote du projet, spécialiste en physique quantique, se souvient de l’origine de l’idée. Il avait demandé à une version antérieure de Theseus un calcul particulièrement complexe. À l’arrivée, un résultat apparemment totalement aberrant, comme le raconte Anyl Ananthaswamy dans Scientific American en juillet 2021. Le scientifique conclut à un bug avant de s’apercevoir plus tard qu’en fait l’IA avait vu juste, mais que lui, avec son cerveau limité d’être humain, n’avait pas les éléments de compréhension nécessaires pour s’en rendre compte.

Le chapeau de l’article résume bien l’enjeu : « AI designs quantum physics experiments beyond what any human has conceived. » En revenant sur l’origine non-intentionnelle du projet, destiné au départ à effectuer des supercalculs « Originally built to speed up calculations, a machine learning system is now making shocking progress at the fontiers of experimental quantum physics ».

Doit-on en déduire que l’IA devient le passage obligé vers le quantique ? Un intermédiaire, sorte d’oracle qui en sait plus que nous ?

Car non seulement la machine nous traduit un contenu qui nous échappe, mais elle conduit elle-même des expérimentations, dont par définition nous ne comprenons pas les tenants et les aboutissants. C’est un renversement qui s’opère par rapport aux IA programmées pour une tâche précise, dont nous mesurons les contours et la nature des résultats. Le fait que l’IA surprenne la personne qui l’a lancée sur une mission précise dont elle a dévié, interroge.

L’IA pourrait-elle développer une intention propre ?

Aephraim Steinberg, collègue de Krenn mais qui n’a pas travaillé sur le projet, se félicite : « This is a generalization that no human dreamed up in the intervening decades and might never have done. It’s a gorgeous first example of the kind of new explorations these thinking machines can take us on. »

Le terme de machine pensante, expression miroir d’intelligence artificielle, pointe l’idée que la pensée vient de la liberté prise avec des cadres.

Mais alors, que faire avec ces travaux menés en autonomie, sans qu’on n’y comprenne rien, qui sont ensuite traduits pour être compris par notre pauvre entendement si limité ?

Steinberg y voit pour l’instant une façon de stimuler notre propre créativité : « For now they are just amazing tools. And like the best tools, they’re already enabling us to do some things we probably wouldn’t have done without them ».

Lecture optimiste : c’est une formidable avancée dans la collaboration homme-machine, puisqu’enfin l’IA dépasse son statut d’esclave, d’aide, de compagnon pour s’affranchir et vivre sa vie de son côté, dans un domaine moins limité que notre monde physique.

Avec le quantique, elle a en effet un vaste champ à explorer et pourrait le défricher pour nous, en éclaireur zélé qui nous ferait aimablement des comptes-rendus réguliers pour ne pas nous larguer totalement en terre inconnue. Et donc nous donner des clefs pour nous, à notre tour, avec nos moyens, appréhender ce nouveau monde.

Lecture pessimiste : l’IA nous met en situation de dépendance totale en nous traduisant les expérimentations qu’elle conçoit et mène en autonomie complète, dans un domaine, le quantique, dont les implications vont bouleverser nos sociétés par leur vitesse et leur puissance.

C’est la défaite de notre esprit critique et la prise de conscience que nous devons nous cantonner à un rôle de figuration dans les deep techs. Dans les deux cas, on passe d’une collaboration plus ou moins égalitaire à un affranchissement et du côté de l’humain, à une sorte de lâcher-prise sur deux sujets essentiels et opaques, le fonctionnement d’une intelligence artificielle et le quantique.

 

Ne plus chercher à les comprendre ou les contrôler ouvre une nouvelle façon de considérer des technologies profondes : comme des entités à part, existant sur terre au même titre qu’un éléphant ou un cachalot.

Extrait de la version numérique du livre des tendances 2022 de l’Observatoire Netexplo « Unscripting Tomorrow » . Nos remerciements à Sylvain Louradour, Directeur associé de Netexplo et à Thierry Happe, président co-fondateur Netexplo.

Mis en ligne par Michelle Laurissergues

NOTES

(1) - Le philosophe japonais définit cette notion de Kôi-teki chokkan « d’intention qui se conçoit dans l’acte même », précisée dans Introduction à la culture japonaise de Hisayasu Nakagawa, 2005

(2) - Le courant incessant des réseaux sociaux qui charrient news, mentions et images conçues pour être vues et oubliées peut rappeler le Léthé. Dans la mythologie grecque, ce fleuve de l’Enfer fait tout oublier aux personnes qui boivent de son eau.

(3) - Sur une idéologie fantaisiste qui devient concrète par la force des algorithmes, lire La sphère et le disque, The New Now p. 102

Dernière modification le lundi, 20 juin 2022
Laurissergues Michelle

Présidente et fondatrice de l’An@é, co-fondatrice d'Educavox et responsable éditoriale.