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Le texte de cette conférence est prépublié avec l'aimable autorisation de M. Samir Marzouki, Responsable de ce congrès qui s'est tenu à Hammamet. Suite de la conférence plénière au Ve Congrès de la Commission du monde arabe de la Fédération internationale des professeurs de français, Hammamet, 2-5 novembre 2022 par Jean-Marie Klinkenberg de l’Académie royale de Belgique, Professeur émérite de l’université de Liège. Les naissances de la francophonie : Il nous faut à présent nous demander si la francophonie est bien à même d’exécuter sa mission. Pour cela, il nous faut examiner le chemin qui l’a amenée à se trouver cette vocation. Ce que je ferai en m’inspirant de travaux récents sur sa genèse ; des travaux qui convergent pour mettre en évidence une hypothèque massive pesant sur elle.

Glasze (2006a, 2006b, 2010) distingue trois phases dans l’histoire de cette dernière, phases que je décris ici de manière cursive.

Initialement, la francophonie a été construite au cours du processus de décolonisation comme une communauté cimentée par la langue.

C’est un ensemble défini par un passé colonial, moins le lien colonial. Si la rupture de ce lien est proclamée dans le discours francophone, la filiation de ce dernier avec le discours traditionnel est toutefois évidente : le français y est présenté comme le vecteur d’un idéal universaliste et humaniste, et la rhétorique qui institue cette image de la langue reproduit le cliché d’une supériorité intrinsèque de la langue française et de la culture qu’elle véhicule.

Deuxième temps : dans les années 70 et 80, des critiques s’élèvent contre le caractère néocolonial de la francophonie, ce qui l’amène à reformuler radicalement son discours.

Il s’agit d’un tournant à 180°, car, dans cette mutation, la langue va passer à la trappe. Par une étude lexicométrique, Glasze montre ainsi qu’à partir de 1969, la locution « langue française », largement dominante jusque-là, disparaît lentement pour laisser la place à deux thématiques : la paix et la démocratie. Le mot francophonie fait alors non point son apparition - il était déjà là, attendant son heure — mais opère une double percée. D’une part, il vainc ses concurrents (comme « francité », qui a tenu la corde un certain temps), de l’autre, il voit son sémantisme se restreindre.

Dorénavant, un énoncé comme « Gabriel, vidant sa cinquième grenadine, pérorait devant une assemblée dont l'attention semblait d'autant plus grande que la francophonie y était plus dispersée » (Queneau, Zazie dans le métro,  Gallimard, 1959, p. 155), où le mot désigne un « ensemble de compétences langagières en français », est devenu agrammatical.

La troisième phase s’ouvre à la fin des années 1990.

Elle peut apparaître comme la poursuite de la précédente, à cette nuance près que les valeurs proclamées lors de la seconde phase se cristallisent et s’institutionnalisent : l’OIF naît et définit la francophonie comme l’espace de la diversité culturelle. D’une part, l’abandon du critère linguistique se confirme ; de l’autre, de nouveaux thèmes viennent s’associer aux premiers et graviter autour d’eux : à démocratie et paix viennent s’ajouter le développement durable, la formation et le dialogue des cultures.

Les travaux de mon ancien collaborateur François Provenzano (2006, 2008, 2011a, 2011b ; v. aussi Erfurt, 2005) partent d’un autre horizon : ils entendent contribuer à la réflexion visant à doter les études francophones d’une épistémologie solide, et conjuguent pour cela les apports de la sociologie de la culture à ceux de l’analyse des textes.

Ces travaux confirment la description de Glasze en montrant combien la francophonie est une construction idéologique, combien elle est « un effet de discours socio-historiquement conditionné.

Mais Provenzano montre mieux les ambivalences de ce discours : ils mettent en effet en évidence que dans sa rhétorique la francophonie n’a cessé de tenter d’associer, tant bien que mal, deux thèmes largement contradictoires. D’une part, à ses débuts, la francophonie a en effet surtout relayé le discours traditionnel et de l’universalisme français, en caressant l’utopie d’une « civilisation de l’Universel ». Mais d’autre part, dans le deuxième et le troisième temps, le constat de la diversité des situations dans lesquelles vivent les francophones lui a imposé d’ajouter un deuxième thème, sans rien renier du premier : le thème du « dialogue des cultures » et de la « diversité culturelle »,  dans lesquels on peut voir une « version euphémisée des luttes pour la reconnaissance symbolique qui animent les minorités francophones » (Provenzano, 2008 : 45) se définissant par une dimension langagière, tel le Québec, l’Acadie par exemple ou les jeunes États africains.

Une telle reconversion donne le vertige :

Elle fait coexister le centripète et le centrifuge, ne peut opérer qu’en produisant une nouvelle image de la langue française, aussi fantasmatique que celle qui voulait y voir une langue humaniste par essence : celle d’une langue exprimant fatalement la diversité culturelle.

Une telle superposition crée évidemment un système de valeurs assez complexe et peu lisible : « la croyance en un français universellement pur et à préserver d’un côté, l’appel à l’échange culturel désintéressé et au métissage » de l’autre, ne débouchent en tout cas pas « sur les mêmes options en matière de gestion des productions culturelles ».

Tout cela ne va pas sans produire des ambiguïtés sur divers plans, et notamment celui de la didactique.

Ériger la Francophonie en modèle de diversité linguistique et de résistance à l’uniformisation est un véritable tour de force discursif ». Car le plurilinguisme en Francophonie, s’il est bien réel,“n'est pas le résultat des politiques linguistiques de la France et de ses alliés du Sud, lesquels n’ont jamais fait de place, avant les années 90, aux langues nationales. Il est plutôt l’enfant non désiré de politiques éducatives du tout-français qui ont échoué à scolariser les masses, en Afrique notamment ” (Maurer, 2008a).

Pour en terminer avec ce développement, il est important d’observer une coïncidence que ne soulignent ni Glasze ni Provenzano, peut-être parce qu’elle est évidente. On constate en effet que les deux modalités contemporaines du discours francophone se constituent à deux tournants historiques : la première au moment où éclate la grande crise de la seconde moitié du XXe siècle, et la deuxième au moment où il commence à être question de globalisation. 

L’impact linguistique de ces évènements est grand, et bien connu. Je ne veux en souligner que deux aspects.

  • D’une part, la nouvelle donne socio-économique a généré un rapport inédit entre l’espace public et l’espace privé, rapport qui rend le cadre étatique moins opérant pour la gestion de la langue. En ce qui concerne le français, il apparaît aujourd’hui impossible de le maintenir seul dans l’espace public, même dans les pays les plus francophones au point de vue de leur statut et de leur corpus. La notion de diversité fournit dès lors un cadre commode pour intégrer cette concurrence.
  • Par ailleurs, et comme je l’ai longuement expliqué ailleurs, la fragilité qui affecte dorénavant les sociétés développées en crise génère des besoins de stabilité nouveaux. Il est tentant, pour les satisfaire, de produire un discours retournant les facteurs de fragilisation contre eux-mêmes, comme on retournerait un gant : la compétition sociale se transmuera ainsi en solidarité ; le conflit linguistique en diversité ; la différence en chances de contact ; et la violence symbolique, qui n’est jamais loin, devient instrument de pacification. Une manière de participer à ces changements, mais sur le mode de la dénégation…

 Les naissances du francophone

Le mot « francophone » a une histoire, et cette histoire est récente elle aussi. On sait qu’on doit l’invention du mot à Onésime Reclus, qui le fait apparaître en 1886 dans France, Algérie et Colonie, et le reprend dans ses ouvrages postérieurs  (e.g. 1889, 1999). Invention d’un seul homme, le mot restera sa propriété, et disparaît avec lui. Il faut attendre les années 1930 pour le voir renaître, et devenir un terme partagé. Encore ne s’imposera-t-il que dans les années 60.

Mais de même qu’il y a plusieurs francophonies, il y a plusieurs francophones.

Le premier francophone a d’abord été une unité de compte dans des évaluations relatives à des prestations linguistiques. J’utilise à dessein un terme vague, car le mot ne signifie pas chez Reclus « usager de la langue française » : il désigne ceux qui pourraient un jour devenir « locuteur de langue maternelle française ». Pour le dire brutalement, ces locuteurs sont des parts de marché à conquérir. Leur accorder le beau nom de francophone, c’est leur faire cadeau de la boussole qui les aidera à forger leur destin ; c’est leur assigner un horizon, voire une mission : en faire les nouveaux dépositaires d’un trésor collectif et sacré, que seuls pouvaient jusque là garder les Français de souche.

Autrement dit, ce qui se profile dans le discours de Reclus, ce n’est pas une définition linguistique du francophone, mais deux choses. C’est d’une part, une conception du rôle de la France, communauté à la vocation civilisatrice universelle. (« Le ‘nous’ qui s’exprime dans le titre Lâchons l’Asie, prenons l’Afrique (1904) renvoie à la France seule, et non à la communauté des locuteurs du français). C’est de l’autre une certaine conception de ce trésor qu’est la langue. Le français auquel on nous convie est une Langue idéale, inscrite dans un univers tout de permanence et de nécessité.

Le deuxième francophone naît au moment de la seconde phase, celle où le concept de francophonie élimine sa variable linguistique.

Certes, le terme de francophone semble bien devoir échapper à ce mouvement de « délinguisation ». Et cela pour deux raisons. La première est que, car s’il est envisageable d’expulser la variable langagière de la définition de la francophonie, la chose apparaitrait comme paradoxale avec « francophone », un terme qui implique la langue dans ses composants. Par ailleurs, cette période est celle où le monde académique se pose la question de savoir ce qu’est un usager de la langue française (ce dont Reclus ne se souciait pas, lui qui comptait comme francophones les créolophones de la Réunion ou de Maurice) et où l’on commence à mettre au point des méthodologie de comptage (v. e.g., Maurer, dir., 2015). 

C’est pourtant bien ce qui se passe, et on voit un mouvement parallèle à celui que connaît « francophonie » : dans ce second temps le mot désigne moins des pratiques langagières qu’une identité : au pire une essence, au mieux une marque d'appartenance sociale.

Que « francophone » désigne une identité est révélé par une anecdote : c’est le choc causé en Belgique par l’État de la francophonie dans le monde dans sa version 2010 (Wolff et al., 2010). Ce livre estimait le nombre de francophones belges à 8,2, soit 77 % d’une population totale d’environ 11 millions de personnes... Scandale, qui secoua jusqu’au parlement flamand : l’OIF annexait en effet contre son gré la majorité de la population belge.

Car, il faut le savoir, dans la vie politique belge courante, notamment telle qu'en rend compte le langage politique ou journalistique, le mot ne renvoie nullement à un niveau de compétence langagière, mais bien à une sorte de statut politique non officiel : les francophones, ce sont les habitants de la Wallonie, moins sa minorité germanophone protégée francophones + les Bruxellois francophones + les francophones des « communes à facilités ». Soit seulement un peu plus de quatre millions de citoyens. Mais on sait que la logique de l’État de la francophonie est tout autre : le rapport comptabilise celles et ceux qui ont « une bonne connaissance » du français, connaissance que le milieu scolaire est supposé donner. 

Si « francophone » désigne une identité, celle-ci vient très logiquement en second rang. On est d’abord acadien, québécois, « francophone de la périphérie bruxelloise », sénégalais, et puis ensuite « francophone ».

On doit interroger le substrat idéologique de la francophonie en l’historicisant. Mais on doit aussi soumettre à la même analyse le concept de diversité culturelle.

Article 1/3 https://www.educavox.fr/formation/conference/la-francophonie-pour-qui-pour-quoi

Article 3/3 https://www.educavox.fr/formation/conference/la-francophonie-pour-qui-pour-quoi-3-croire-en-la-diversite-culturelle

Dernière modification le mardi, 29 novembre 2022
Moës Julien

Né à Geer, en province de Liège (Belgique), le 5 septembre 1948, je suis diplômé de l'enseignement supérieur à l'Institut pour Journalistes de Belgique. Journaliste professionnel et auteur, ancien secrétaire de rédaction au quotidien La Wallonie (1971-1990), ancien président de l'Association des Journalistes professionnels de Belgique - section Liège-Luxembourg et chef du service communication de la Province de Liège de 1993 à 2006, je suis actuellement administrateur de La Maison de la Presse et de la Communication de Liège, de la télévision locale RTC-Télé Liège et de la Société des Lecteurs du Monde ainsi qu' animateur aux côtés de Régine Kerzmann de l'émission "Nos auteurs ont la parole" sur RCF Liège. Je tiens aussi sur facebook un site comme chroniqueur littéraire.