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Des fautes de prononciation, ça existe ? - Dans son dernier article, essentiel, publié sur ce site, Pierre Frakowiak continue de sonner l’alarme devant la fonte insidieuse, mais tenace, des espoirs de véritable refondation de l’école. Il donne de nombreux exemples de cette timidité qui frôle parfois "l’apologie de ce qui a mis le système éducatif sur la voie de la catastrophe "et qui alimente "le sentiment confus qu’il est devenu incorrect, inconvenant, impoli, de faire l’état des lieux".

Je voudrais ajouter de l’eau à ce moulin d’inquiétude, de plus en plus légitime, en prenant un autre exemple — qui peut paraître anodin ou secondaire — et qui est pourtant lourd de significations sur les difficultés de chacun — si ouvert soit-il — à penser autrement.


 
L’exemple vient d’une de ces émissions de télé très en vogue, où se trouvent réunis, autour d’une table et d’un animateur, des personnages médiatiques, qui, parce qu’ils sont médiatiques, se croient habilités à parler de tout et surtout de ce qu’ils ignorent.
Le sujet de ce jour-là portait sur les "fautes de prononciation" du français, à propos d’un ouvrage publié sur ce sujet par un des personnages présents.

De petits chefs, dont l’assurance n’avait d’égales que leurs ignorances, jetaient aux Gémonies ceux qui osaient prononcer "je regardai" comme "je regardais", confondant de façon scandaleuse le passé simple et l’imparfait, ignorant l’opposition essentielle entre "é" fermé et "è" ouvert, et même qui se révélaient incapables de différencier l’homme "brun" du "brin" de muguet...
 
Ces propos m’agaçaient d’autant plus que la forme "je regardai" n’a strictement jamais à être prononcée, puisqu’elle n’appartient qu’à la langue écrite, littéraire de surcroît, et qu’il y a belle lurette que l’opposition des deux "in" a disparu de la langue d’oïl, pour survivre uniquement au sud de la Loire.
 
Mais mon agacement s’est changé en épouvante lorsque les dits-petits chefs lancèrent en direction des enseignants l’injonction de sortir enfin du laxisme de prononciation où ils se vautrent (c’est bien connu !), pour retrouver la rigueur sans indulgence de la langue aristocratique : apprendre aux enfants à utiliser convenablement le passé simple pour rendre compte de leurs faits et gestes et leur permettre d’éviter toute confusion entre le fait d’être à jeun et celui d’être à Agen— confusion d’autant plus grave qu’on peut parfaitement être à jeun à Agen.

 
Par delà la dérision qu’inspirent des ignorances pareilles, c’est leur signification que je voudrais souligner ici.
Une conception normative de la langue est non seulement une preuve de méconnaissance du fonctionnement de la langue et une absurdité, mais c’est aussi une marque inacceptable de racisme social.
Peut-on dire ce qui pourrait légitimer la notion de prononciation "correcte" ?
 
Que je sache, nul dieu n’a dicté à l’Académie Française les règles de fonctionnement de la langue française. Le seul dieu qui les régit, c’est l’USAGE, ou plutôt les usages ; et les académiciens ne font que constater ces usages dans leur variété. S’ils ajoutent des jugements à ces constats, ceux-ci sont purement personnels, ne reposent que sur leur propre conception de la langue et n’ont donc aucune valeur de loi.
 
Dans ces conditions, alors que la prononciation des mots est infiniment variable d’une région à une autre de la Francophonie, que la France n’a aucunement le monopole du français, au nom de quoi pourrait-on affirmer que la prononciation la meilleure serait celle de Paris ou celle des pays de Loire (parce que la royauté y a beaucoup séjourné ?) ? Au nom de quoi aurait-on le droit d’humilier ceux qui ont l’accent picard ou bourguignon, ou africain, ou québécois ou belge ? En quoi l’accent méridional serait-il plus beau que l’accent berrichon ? Et surtout en quoi ces affirmations se différencieraient-elles de celles qui déclarent que les Noirs auraient une odeur désagréable ou que les Roms seraient des voleurs ?

 
Ces comportements racistes ne peuvent avoir en classe que des effets désastreux sur les élèves. D’abord, parce qu’ils sont humiliants pour une bonne partie d’entre eux, ensuite parce que, chez ceux qui parleraient "bien", qui auraient la "bonne" prononciation, ils nourrissent les tendances les plus malsaines de refus des différences, parfaitement contraires aux valeurs que les enseignants croient défendre.
 
Mais la plus grave des conséquences est qu’ils contribuent à installer chez les enfants, notamment de l’immense majorité d’entre eux, ceux qui n’appartiennent pas à l’aristocratie des intellos, un sentiment d’insécurité langagière, facteur n°1 d’échecs à l’école — en toute discipline.

La fameuse maîtrise de la langue, chère à tous les programmes officiels scolaires, n’est qu’un mot creux si l’on ne la conçoit pas comme la maîtrise des choix langagiers, la maîtrise de la variation langagière. Je ne peux que rappeler le billet qui développait ce point en mars 2011 :
http://www.charmeux.fr/blog/index.php?2011/03/11/173-le-fromage-et-le-langage

 
Si l’on n’a pas appris aux enfants que les mots, entre autres caractéristiques, n’ont pas le même sens en mathématiques, en sciences, en histoire, et en littérature, on met en grand danger, par avance, toute chance de réussite dans ces disciplines. Ce n’est pas un détail de spécialiste étroit : c’est le cœur même de toutes les études.
 
Un enseignement normatif de la langue est anti-démocratique. Il met les enfants en danger, et les empêche de comprendre le fonctionnement social de la langue, qui est vivante et qui évolue. Sociale, elle est, bien sûr, soumise aux normes de la société, lesquelles n’ont du reste rien à voir avec des règles linguistiques. Donc ces normes doivent être connues, mais comme des choix d’effets à produire, et non comme des ukases, auxquels il faudrait obéir aveuglément.
 
Or, de Malherbe à Julien Lepers, en passant par les programmes de 2008, les petits ou grands chefs normatifs n’ont pas cessé d’emprisonner la langue française dans de prétendues règles inventées de toute pièce et d’humilier ceux qui la parlent.
Il est donc urgent d’abroger les programmes 2008 qui les cautionnent.
 
Il faut, comme Pierre, marteler cette demande qui est bien peu reprise, semble-t-il. C’est pourtant une des priorités attendues par les enseignants, ce dont ils ont besoin au premier chef.
Notre gouvernement de gauche peut-il comprendre cela ?
Charmeux Eveline

Ancienne élève de l’ENS, professeur à l’EN d’Amiens, puis au CRCEG de l’EN, entre 1956 et 1971.

Nommée ensuite à l’ENG de Toulouse, puis à l’IUFM de cette ville jusqu’en 1993, date de mon départ en retraite, j’ai parallèlement travaillé à l’INRP, en tant qu’Enseignant chercheur associé, depuis 1966 jusqu’à mon départ en retraite. J’ai publié de nombreux ouvrages sur la pédagogie du français à l’école primaire et au collège. 

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