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Le monde politique et médiatique vient de comprendre subitement que les plateformes qui gèrent les réseaux sociaux avaient leur propre logique qui n’est pas le « bien commun », mais tout simplement une logique commerciale et financière.

Le 8 janvier 2021, le compte Twitter de Donald Trump était fermé par Jack Dorsey à la suite des émeutes ayant conduit à l’invasion du Capitole par une foule d’insurgés. Entre temps, Mark Zuckerberg annonçait que le compte Facebook de l’ex-président serait banni indéfiniment et immédiatement la capitalisation boursière de Facebook perdait 33,6 milliards de dollars. Plus tard, Jack Dorsey s’est exprimé pour justifier le bannissement du compte du président, mais il a aussi constaté qu’il convenait de faire à ce propos un constat d’échec. Mais de quel échec parle-t-on ?

Depuis des mois et des années le président des USA s’adressait à ses 89 millions de « followers » pour leur délivrer à titre personnel différents types de messages.

Il leur livrait tout d’abord sa vision déformée de la réalité, notamment celle de l’affluence populaire à sa cérémonie d’investiture, affluence surévaluée que sa conseillère Kellyanne Conway avait baptisée « alternative facts » ou « faits parallèles » pour se justifier en contournant les vérifications effectuées par les médias qui mettaient en évidence, tout simplement des mensonges d’État. Dès son investiture, l’équipe du président montrait que la vérité factuelle n’avait plus d’importance de son point de vue, et qu’elle devait s’incliner derrière l’idéologie. On inaugurait ainsi une autre séquence où les insultes et les contre-vérités pleuvaient contre ses opposants, au premier rang desquels Hilary Clinton et Barak Obama, attaques aussi contre la presse désormais discréditée.

On était entré, dès l’investiture en 2017, dans l’univers dystopique décrit par Georges Orwel dans son roman 1984, où un pouvoir totalitaire détenant tous les moyens d’information contrôle les médias et la vérité, n’hésitant pas à falsifier les faits, allant même jusqu’à modifier les archives, puisque les faits réels pouvaient nuire à la stabilité et à la pérennité du pouvoir. On entrait dans un nouveau monde, celui de la « post-vérité », dans lequel le pouvoir n’affiche plus aucun respect pour les médias qu’il disqualifie automatiquement en niant leur narration objective des faits.

Dès 2017, donc, ce processus était connu de tout ce que le monde du numérique compte de plateformes, de réseaux sociaux, des médias télévisuels et de la presse écrite, avec qui débats et polémiques ont fait florès depuis. Et il a fallu attendre que le président des USA commette la forfaiture suprême en dérogeant au serment qu’il avait prononcé devant la nation (et devant Dieu dans ce pays) : il avait en effet exhorté ses partisans à porter atteinte à l’État et à la Constitution qu’il avait pourtant juré de défendre.

« Une fois qu’on a passé les bornes, il n’y a plus de limites[1] »

Soucieuses de préserver leur honneur, les plateformes de réseaux sociaux qui avaient tout accepté depuis quatre ans en termes d’ignominies de la part du locataire de la Maison Blanche ont été obligées de faire un geste pour montrer qu’il y avait une conscience dans le net et qu’elles ne pouvaient pas accepter de pareilles horreurs. Sauf qu’il a fallu attendre que le « mis en cause » ait un genou à terre pour que les plateformes s’attaquent à lui.

Cela est vrai, et de fortes voix s’élevèrent alors pour protester vigoureusement contre l’arbitraire d’un entrepreneur qui s’en prend impunément à la liberté de parole, ici à celle d’un élu, puisque force doit rester à la Loi. 

Or, que dit la Loi outre Atlantique ?

Dans le cadre du Communications Decency Act de 1996, l’article 230 est une loi sur Internet aux États-Unis qui accorde généralement l'immunité aux éditeurs de sites Web contre le contenu de tiers. C’est précisément contre cette immunité que Donald Trump avait pris un acte réglementaire en représailles aux précédents « fact checking » réalisés par Facebook à son encontre. En fait, la Loi ne dit presque rien, si ce n’est pour reconnaître l’immunité aux éditeurs du Web, et même reconnaître, en creux, à une entreprise privée le droit d’exercer sa propre régulation. « Oui, mais là on censure la parole d’un élu », semblent dire en filigrane plusieurs gouvernants indignés, dont Angela Merkel elle-même. On porte ainsi atteinte, non seulement à la liberté d’expression, mais encore à la démocratie elle-même.

Mais que voulez-vous, les affaires sont les affaires ! Des années durant les plateformes ont valorisé les contenus polémiques et émotionnellement clivants pour engranger des milliards de données qu’elles ont revendues,  inondant les internautes de publicités et faisant ainsi de colossaux bénéfices (Twitter a réalisé un chiffre d’affaires de 3,459 milliards de dollars en 2019) sur le dos des « twittos », qu’ils soient engagés dans des conversations amicales, qu’ils utilisent des réseaux d’information ou encore qu’il s’agisse de joueurs (les plus rentables).

Aujourd’hui « le roi est nu »

Les apparences ont bel et bien volé en éclats. Les plateformes ne sont pas des bienfaiteurs de l’humanité : elles font des affaires et même de la politique lorsqu’il s’agit de préserver leur intérêt.

Aujourd’hui, aux USA, il importe de ne pas froisser les Démocrates désormais majoritaires au Congrès et qui s’apprêtent à voter des lois « anti trust » pour s’attaquer aux positions dominantes détenues par ces entreprises (les fameuses GAFAM entre autres).

Les plateformes qui prétendaient être de simples hébergeurs de contenus ont montré, avec les actions de Twitter et de Facebook, qu’elles peuvent se comporter en véritables médias, à l’instar des organes de presse dont le contenu éditorial est bien régulé par le propriétaire. Dès lors le débat sur la régulation d’Internet pourrait bien s’orienter vers l’assimilation desdites plateformes au régime juridique de la presse, voire de l’audiovisuel (le débat n’est pas encore tranché).

Fin de partie ! Le vide juridique qui faisait de l’Internet une sorte de « poulailler libre dans lequel circulait librement un renard libre » devrait être prochainement comblé, pour instaurer une régulation légale plus éthique, car plus respectueuse des droits civiques, et des valeurs morales de la République.

Organiser et réguler l’espace informationnel en Europe autour de nos valeurs.

De fortes voix s’élèvent dans ce sens ces derniers temps, dont Educavox s’est fait l’écho, tant les ravages produits par les réseaux sociaux deviennent évidents.

 

L’Internet est devenu un facteur de polarisation et de fragmentation sociale, fragmentation aussi entre États et entre continents : le réseau apparaît désormais comme un lieu d’enfermement de chacun dans ses propres certitudes. Échappant à tout contrôle, il doit être régulé pour défendre les libertés individuelles, le lien social et des valeurs : c’est ce qu’affirmait en substance Henri Verdier, ambassadeur de France pour le numérique, lors du forum sur la Gouvernance de l’Internet le 27 octobre 2020 : « La France considère qu’il va falloir penser et construire la souveraineté, car un pays et un continent comme l’Europe ont le droit de défendre leurs valeurs (…)».

 

Thierry Breton, commissaire européen chargé de la politique industrielle, du marché intérieur, du numérique, de la défense et de l’espace, ne disait pas autre chose, le 4 novembre 2020, lors des Etats Généraux du Numérique pour l’Éducation, en évoquant « l’ambition européenne qui constitue la base fondamentale sur laquelle seront bâties toutes les transformations que le numérique permet d’envisager à l’échelon national ». Compte tenu de l’importance déterminante que prennent les technologies numériques dans notre vie, « des orientations politiques seront déployées à l’échelle du continent selon deux aspects fondamentaux : l’organisation de l’espace informationnel et la régulation de cet espace. »

Il est donc nécessaire d’organiser cet espace informationnel dans lequel se déploie une grande partie de l’activité économique et dans lequel nos enfants font une partie de leur apprentissage. « Il s’agit d’un nouvel espace qui structure notre société : après l’espace territorial, l’espace maritime, l’espace aérien, voici le temps de l’espace informationnel. »

« Le deuxième pilier fondamental est la régulation de cet espace qui doit garantir l’indépendance, la souveraineté et l’autonomie de l’Europe : il faut maîtriser des clouds pour stocker les données privées et publiques, acquérir la puissance de calcul nécessaire qui passe par les processeurs qui sont les éléments clés de ces super-ordinateurs et qui doivent être produits en Europe. Nous devons aussi nous organiser pour avoir une infrastructure accessible partout, à des coûts accessibles pour tous. Il s’agit de bâtir une infrastructure qui permette de devenir le continent le plus connecté au monde. L’éducation est un élément important qui se déploie dans lespace informationnel, cest une grammaire nouvelle qui faut acquérir. »

Il y a là une prise de position claire qui sous-tend une ambition forte et expressément affirmée : deux éléments qui ont de quoi rassurer et réjouir les Européens que nous sommes. En effet, de grandes manœuvres se déploient dans le monde du numérique, avec notamment la décision de Facebook, société propriétaire de WhatsApp depuis 2014 (moyennant un chèque de 16 milliards de dollars) de puiser largement dans les données personnelles des utilisateurs grâce à de nouvelles conditions générales d’utilisation qui entreront en vigueur le 8 février prochain. Données de géolocalisation, numéros de téléphone, temps de connexion, profils, interactions sociales etc : tout sera à vendre sur WhatsApp, de même que sur Messenger autre application de messagerie de Facebook.

Fort heureusement, les citoyens européens sont actuellement protégés de cette frénésie marchande par le RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données) qui sécurise les données personnelles en interdisant tous usages abusifs sur l’Internet, et notamment les usages commerciaux, moyennant de très lourdes amendes à l’encontre des contrevenants.

Ce mouvement aura certainement des conséquences sur l’utilisation des réseaux sociaux en Amérique, voire même en Europe où l’on constate la montée en puissance de nouveaux comportements et de nouvelles applications, notamment Signal qui est cryptée dans une environnement proche de celui de WhatsApp, et qui est actuellement largement téléchargée sur les boutiques en ligne des fournisseurs d’accès : une solution d’ailleurs recommandée par le lanceur d’alerte Edward Snowden et le patron de Tesla Elon Musk, l’homme le plus riche du monde selon Bloomberg!

La nature a horreur du vide, c’est bien connu ! Donc si aucun dispositif européen ne vient réguler l’espace informationnel, il est à craindre que l’avenir nous réserve de nouvelles surprises.

Pour ces motifs, l’An@é reste vigilante et poursuivra sa réflexion et son action afin de faire valoir dans le débat ses valeurs ainsi que les principes dégagés lors du Forum Educavox du 15 juin 2019 dont le propos était « Numérique et éthique ».

 

Nous poursuivrons ainsi notre engagement aux côtés de Canopé pour une citoyenneté numérique augmentée, thématique des rencontres de l’Orme 2019. Au Salon Educatec-Educatice, lors de notre table ronde du 21 novembre 2019 « Défis et enjeux d’une éducation numérique éthique et responsable », il ne fut question que de cela : quels principes mettre en oeuvre pour que l’école joue son pleinement rôle dans la formation du citoyen à l’heure du numérique?

 

L’An@é participe aussi activement au collectif Educnum, porté par la CNIL, qui s’attache notamment à promouvoir la citoyenneté numérique des jeunes (cf. Les Journées EDUCNUM de Poitiers 20-22 septembre 2019), et participera de même au plan d’action du collectif pour 2021 qui sera centré sur la protection des droits numériques des mineurs.

Il est clair pour tous désormais que l’univers numérique a été pris d’assaut par de grands acteurs qui n’ont d’autre loi que leur intérêt porté par une voracité commerciale sans borne et un comportement prédateur où la duplicité le dispute à la tartufferie : « Cachez ces injures que je ne saurais voir ! Mais laissez-moi engranger les bénéfices ».

Gouvernance, régulation et contrôle éthique, tels doivent être les maîtres-mots qui guideront l’action des pouvoirs publics, dans droit fil de la Loi Informatique et Libertés, de 1978, puis du Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD 2018), afin que les réseaux numériques deviennent des espaces culturels et sociaux éthiques indispensables désormais à la vie sociale, personnelle et citoyenne.


[1] Alphonse Allais

Les articles cités et dossiers de l'An@é :

Etats Généraux Numérique pour l'Education

Numérique et Ethique Forum Educavox

Rencontres de l'Orme

Educatec-Educatice

Dernière modification le lundi, 18 janvier 2021
Pérez Michel

Président national de l'An@é. Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale (spécialiste en langues vivantes). Ancien conseiller Tice du recteur de Bordeaux, auteur de nombreux articles et rapports sur les usages pédagogiques du numérique et sur la place des outils numériques dans la politique éducative.

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