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Jennifer est vice-présidente de l'An@é. Réactive et créative, attentive et empathique, passionnée d'éducation, elle nous offre là ses réflexions, ses craintes, ses valeurs ! Son analyse enrichie par ses expériences notamment issues du monde de l'entreprise, de l'édition, des technologies et de l'éducation,  pointe les paradoxes et les risques de cette période qui ne sont pas seulement d'ordre sanitaire !

Quelle est votre perception de la période ?

Il me semble que la période s’inscrit à la fois sur un temps long et sur un temps court.

A l’échelle de l’année scolaire, plus d’un trimestre est perturbé, ce qui est gigantesque.

A l’échelle de nos vies, en imaginant que la crise sanitaire s’étende sur deux ans, ça restera « anecdotique ».

Du point de vue économique forcément on est pas du tout dans l’anecdote.

Concernant le temps politique, on se rend compte que les mandats sont relativement courts, et cette parenthèse particulière change et risque de modifier encore plus la donne. Elle aura encore plus réduit le temps des réflexions, et des actions.

Aux peurs du début ont succédé plusieurs sentiments je pense, et maintenant il y a une forme de lassitude, car tous les processus sont modifiés, empêchés.

Tout est encore plus compliqué et demande plus d’énergie.

On s’est tous épuisés, moralement et physiquement, il me semble. Donc forcément les sorties de route des uns et des autres pour expliquer qu’il ne va pas y avoir de répit (congés) ou qu’il doit être réduit, ou que cette période était une période de pause sont plus que malvenus.     

De mon côté donc très subjectif, j’entends et lis beaucoup de voix, chaque voix veut être la plus forte, la plus audible, la plus crédible. Chacun veut obtenir gain de cause, et surtout continuer à exister. Plus la pression financière est forte, plus les propos sont violents. Il faut choquer, pour déclencher des réactions rapides.  

On vivait déjà, avant la crise sanitaire, une forme de crise existentielle, au niveau des structures, qu’elles soient politiques ou économiques, institutionnelles, publiques ou privées. Naviguer dans le brouillard total comme c’est notre cas aujourd’hui renforce cela. Il faut exister, au détriment de son voisin. Nous sommes en plein paradoxe. Personne ne vit seul en autarcie, cela n’existe pas. Nulle part. Sauf au fin fond des bois en vivant avec des outils fabriqués à base de pierres. Par contre chacun s’évertue à faire croire qu’il n’existe que par lui-même, grâce à lui-même uniquement. Le principe du jeu de dupes peut-être ?  

C’est fou, on reste dans cette culture de l’un. Un seul champion, un seul survivant. Un seul donneur de leçon. Un qui parle et tous les autres qui écoutent.

Du coup, même les structures médiatiques suivent ce schéma. L’existence par le clic, la vue, le chiffre, l’engagement. Il faut justifier son existence, tout le temps, et encore plus maintenant.

A mon humble avis, c’est une catastrophe. D’abord parce que les personnes doivent pouvoir travailler sereinement. C’est-à-dire faire leur travail sans avoir à se demander si dans quelques mois elles ne seront pas remplacées ou leur poste supprimé.

Le terme « suppression » de postes est d’une violence inouïe. Supprimer comme dans un thriller ?!

On supprime des heures de labeur, des compétences, un savoir-faire acquis durement pendant un temps long, en faisant des aller-retours incompétence-compétence, avec l’aide d’autres personnes, le tout anéanti en un clignement de paupières. C’est une forme de déshumanisation. 

N'avons-nous pas été addicts à l'info ?

Jennifer ELBAZ 720x565Les addictions à l’info… mais quelle info ? L’information issue d’un processus professionnel, rigoureux, objectif, ou bien l’info « snack » que l’on grignote comme une barre chocolatée de mauvaise qualité ?

L’info produite dans la peur de ne pas être vue, cliquée, commentée, de ne pas susciter suffisamment d’engagement ?

Y a-t-il eu un esprit de créativité ?

L’esprit de créativité… quand on ne peut pas faire avec, on fait sans… C’est sûr. On développe de nouveaux chemins pour continuer à avancer. Nous sommes entrés dans une ère où il va bien falloir faire sans. Donc est-ce que cela va permettre de doper l’esprit créatif, pour survivre ? Je ne sais pas. Peut-on faire sans école à 100% en présentiel ? Va-t-on inventer de nouvelles modalités d’enseignement et d’apprentissage ? Certainement, mais je doute sérieusement de l’efficacité, en réalité. Nous n’avons toujours pas trouvé la recette de l’enseignement et de l’apprentissage.

Imaginez le slogan du produit (public ou privé !) miracle, pour apprendre à lire ? Rien de plus simple ! Deux heures de présence en classe, deux vidéos interactives, trois découpages papier, un peu d’écriture, une heure de prononciation et hop : n’importe quel enfant sait lire.

En l’absence d’école pour tous à temps complet, aujourd’hui, je vois fleurir un certain nombre de publicités de sociétés qui modifient leur objet premier pour s’adapter à la demande et constituer une forme d’école parallèle, mi garde d’enfant, mi-scolaire, ou parascolaire. Si tant est que l’offre n’est pas qu’une promesse commerciale, et que les « dites » sociétés gagnent en compétences sur leur capacité à assurer la continuité pédagogique, alors bienvenue dans l’anti-République.

L’étape d’après sera-t-elle de remettre les enfants privés de temps « scolaire » au travail ? C’est-à-dire de tirer bénéfice financier de leur temps sensé être d’éducation mais rentabilisé, pour tous ceux qui ne pourront accéder à ces services privés de continuité pédagogique ? On ne pourra pas rester indéfiniment avec des enfants livrés à eux-mêmes. Donc que vont-ils faire de leur temps « libre », non occupé ? On fait quoi dans la vie quand on n’a pas école ? Ce temps, ce vide béant dans la journée, que devient-il ?

Nous vivons une période folle : nous sommes revenus exactement sur les mêmes questions… qu’en 1793 posées par Le Peletier et énoncées par Robespierre !!!

« Former des hommes, propager les connaissances humaines ; telles sont les deux parties du problème que nous avons à résoudre.

La première constitue l’éducation, la seconde, l’instruction. »

https://www.persee.fr/doc/enfan_0013-7545_1989_num_42_4_1902

Quelles sont les modifications qui vous semblent devoir perdurer ?

J’ai l’impression que le terme et les actions « à distance » surdéveloppées depuis mi-mars vont perdurer. Pour des raisons économiques, et sanitaires.

Lorsque Facebook a sauté sur l’occasion du Covid19 pour annoncer la fin du travail en présentiel tel que connu jusqu’alors au sein de sa société, il a avant tout amorcé un phénomène, je pense.

Cette société fait rêver les entrepreneurs, elle a beaucoup d’influence. Et cette idée va essaimer, pour sûr.

Au nom du bien-être des salariés. Et du bilan comptable.

Or, le télétravail à grande échelle et sur le long terme c’est :

  1. Pour l’entreprise : ne plus payer de loyer, locaux professionnels pour les sociétés. Donc qui va assurer l’espace professionnel nécessaire aux salariés ? Les salariés eux-mêmes ! Dans les métropoles, les gens auront les moyens de prendre une pièce en plus dans leur logement pour assurer leur emploi ? Nous pouvons imaginer la dégradation des conditions de travail.
  2. Se focaliser sur les tâches opérationnelles. Les mesures de l’efficacité changent. Ce qui va compter, c’est ce qu’on pourra montrer de manière tangible.

Or, dans une journée de travail, chaque action n’est pas tangible mais pourtant, chacune permet aux processus de se mettre en place. La pause déjeuner ou café est un moment stratégique pour l’entreprise. Des discussions informelles émergent des projets. Le télétravail tue cela.

Au final, les tâches risquent de compter plus que les processus dans la mesure de l’efficacité des salariés. Voilà, vous voyez où je veux en venir :

Le paiement à la tâche.

Glisser lentement vers la fin du salariat incluant la protection sociale telle que nous le connaissons aujourd’hui.

Je pense que les entreprises pourraient se débarrasser de leurs locaux, des bâtiments physiques, pour toutes celles qui peuvent le faire, et que de fil en aiguille, cela aboutirait à se débarrasser des personnes physiques. La fin du bail immobilier, et la fin du contrat salarié. Tout ce qui engage l’entreprise, tout ce qui la freine dans sa course au développement, face à la concurrence. C’est pour ça que Facebook a changé quelque chose. Il a en plus, de fait, modifié son positionnement par rapport à ses concurrents : il s’est crée un avantage non négligeable.  

Remettre les femmes au foyer, qui ont donc à en assurer non seulement la logistique générale mais encore en ce moment, l’école à la maison et cerise sur le gâteau, leur travail, donc. Du jour au lendemain les employeurs se sont-ils emplis de bienveillance et acceptent-ils avec plaisir les contraintes liées à la vie de famille de leurs salariées ? Bien sûr ! A n’en pas douter. Et par la même occasion, les hommes ont compris qu’ils n’aidaient pas à la maison mais qu’ils faisaient leur part. Ainsi, ce Covid19, c’est un peu le père noël pour la condition des femmes dans le monde.

Quelles urgences faudrait-il prendre en compte ?

L’urgence économique et sociale, à n’en pas douter.

Nous avons beaucoup fustigé le capitalisme, mais nous n’avons pas encore trouvé de système permettant au plus grand nombre de manger à sa faim. Je n’ai pas encore vu de modèle économique et social différent du capitalisme qui serait transférable, capable de passer à l’échelle pour l’ensemble des citoyens.

Jusque-là, le social est financé par le capital. Les modèles sociaux purs ont du mal à survivre seuls.

L’avenir est-il à l’autosuffisance économique et sociale à l’échelle des territoires ?

Il me semble que certains politiques en prennent le pari et font tout pour cela. Seulement peut-on vivre en autarcie ? Quelle part des échanges avec les voisins jouent dans ce système ?

Je m’inquiète grandement des inégalités, tant elles ont été creusées en silence pendant cette période, et des conséquences pour les enfants, les âgés, les femmes, et les hommes.

Je m’inquiète pour les invisibles. Toutes celles et ceux que l’on n’entend pas.

Entendre et prendre en compte toutes les voix et pas seulement celles qui portent ou savent se faire entendre est un principe démocratique…

Et en conséquence peut-on repenser, comment et avec qui, les espaces et temps éducatifs et les espaces et temps scolaires ?

Etant donné que lorsque nous avons 10 personnes dans un espace de réflexion il y a 11 avis, 10 revendications à exister et 0 convergence, honnêtement je ne sais pas.

L’idéal serait de réunir toutes les forces en présence et concernées par l’éducation pour réfléchir et agir, mais la réalité est toute autre.

Nous sommes dans une mouvance de « c’est le dernier qui a parlé qui a raison », ou celui qui a le mieux exposé ses idées...ah, la force de l’éloquence…

Bref, nous avons du mal à sortir de la rhétorique du pouvoir et de la relation dominant-dominé.

Dans ces conditions, comment réfléchir et construire l’Education ?

Tant que nous ne serons pas, de fait, inscrits personnellement et collectivement dans les valeurs fondamentales de notre pays, nous ne pourrons pas, sur le long terme, améliorer quelque processus que ce soit.

Nous sommes la liberté, l’égalité et la fraternité.

Nous le sommes individuellement et collectivement.

Tant que nous n’incarnons pas ces valeurs à notre échelle, tant que nous n’agissons pas de la sorte, nous ne construisons rien.

Nous bricolons des solutions pour colmater des brèches.

Nous oublions régulièrement notre histoire.

Nous oublions celles et ceux qui se sont battus au nom de nos valeurs.

Dernière modification le mercredi, 12 juin 2024
Laurissergues Michelle

Fondatrice et présidente d'honneur de l’An@é, co-fondatrice d'Educavox et responsable éditoriale.