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Après des mois de pandémie et des millions de morts, des mois de confinements intermittents et d’avertissements effrayants sur les dangers qui nous guettent, les gens raisonnables sont désormais enclins à prendre mille précautions.

Les barrières sanitaires sont nécessaires et bienvenues (ce sont malgré tout des « barrières » : les mots ont du sens), mais dans le sillage du virus s’installe aussi subrepticement à bas bruit, tout simplement la peur : la peur de l’autre, vécu désormais comme une menace de contamination, la peur des hackers, la peur des fake news, la peur du complotisme, la peur de la manipulation de l’opinion via les réseaux sociaux, la peur de la montée des extrémismes…

Les médias sont une caisse de résonance formidable qui amplifie jusqu’à l’absurde cette montée de l’inquiétude et de l’anxiété, donnant tous les jours des nouvelles alarmantes des manipulations en tous genres que nous subissons le plus souvent en toute ignorance.

C’est ainsi que des voix s’élèvent pour nous alerter sur les dangers de l’Intelligence Artificielle.

Le cryptologue Bruce Schneier, dans son essai The coming of AI hackers (L’arrivée des intelligences artificielles hackers)[1] développe l’idée que les IA vont être capables de trouver des failles dans les systèmes de nos sociétés, qu’ils soient financiers, sociaux, politiques : ces algorithmes complexes représentent donc des dangers redoutables pour nos sociétés en créant du désordre par l’influence négative qu’ils exercent sur les décisions que prennent les acteurs, qu’ils soient institutionnels, entreprises ou simples citoyens. Gilbert Kallenborn[2] dans un article récent dresse un tableau inquiétant de tous les risques encourus par nos systèmes face au développement et aux dérives des IA. En effet, même s’il est démontré que les Intelligences artificielles ne sont en réalité pas du tout intelligentes, comparées aux immenses capacités du cerveau humain, elles ont la capacité de « hacker », c’est à dire de subvertir le fonctionnement des systèmes, de manière volontaire ou involontaire, occasionnant blocages, déstabilisations et confusion.

L’inquiétude monte d’un cran après la révélation des cyberattaques massives des systèmes informatiques hospitaliers par des rançongiciels[3] (Rouen, Dax…) : le retour à la normale a pris des semaines, peut-être après le paiement d’une rançon, ce qui serait en soi un délit pour l’institution. Des données personnelles de santé (données sensibles) ont pu être volées, mais c’est directement la vie et la mort des patients qui ont été mises en cause pendant toute la durée de l’attaque.

Et tout dernièrement, c’est le projet Pegasus, « La plus grosse affaire de surveillance révélée depuis Snowden », selon le site Usbek & Rica. Créé par l’entreprise israélienne NSO Group, ce logiciel espion vendu à une dizaine d’États aurait permis à ces derniers d’analyser et d’espionner plus de 50 000 numéros de téléphone (smartphones dotés de tous les outils informatiques permettant une surveillance globale), probablement à des fins politiques, diplomatiques et économiques. Des chefs d’États, chefs d’entreprises, journalistes, syndicalistes, avocats, leaders d’opinion ont été ciblés à des fins d’espionnage et d’influence visant à empêcher l’exercice global de la démocratie.

Ce sont les systèmes sociaux des pays démocratiques qui sont menacés, de même que la capacité des citoyens à se défendre contre les atteintes à leurs droits : il s’agit bien d’attaques directes et globales contre la démocratie et les modèles sociaux qui s’y attachent.

 

Nous voici donc au cœur d’un cyclone dont la pandémie Covid-19 ne fait qu’amplifier les dangers.

L’informatique et le numérique ne font plus rêver : ils font peur !

Et ce n’est pas tout, car d’interdictions en exclusions, de visioconférences en télé travail, d’inquiétudes en menaces diffuses, bien malgré nous, le lien social se distend inexorablement. Et cela même si les moyens numériques, fort heureusement apportent quelque réconfort par une communication de substitution aux familles, aux amis, aux associations qui peinent malgré tout à retrouver la fraicheur, la sincérité et la spontanéité des « vraies » relations humaines in vivo.

Et c’est à cet instant que les nostalgiques du « monde d’avant », un monde soi-disant insouciant et plus humain, un monde plus juste et plus efficace, notamment pour l’école, s’emparent d’une occasion désormais trop belle d’ignorer superbement, voire de condamner sans aucune retenue toutes les composantes de la réalité contemporaine qu’il est tentant de rejeter en bloc. Et dans et un effort désespéré pour abolir ce réel qui nous fait souffrir, on les entend crier « Haro sur le numérique !», car il serait l’incarnation absolue d’un cauchemar dystopique qui nous menace tous.

C’est donc désormais sans complexes que certains blogueurs, « journalistes », éditorialistes et même certaines associations affirment le besoin impérieux de revenir à de saines pratiques : ce sont des opposants convaincus à la vie « réelle » de la jeunesse et de la société qui affirment la nécessité de revenir à de saines pratiques : celles d’autrefois.

Car ce sont des pratiques qui ont fait leurs preuves par le passé (un passé forcément glorieux !). Il faudrait restaurer l’usage exclusif du papier : manuels scolaires imprimés, polycopiés, devoirs et interrogations écrites, cahiers de texte et carnets de correspondance papier etc. Le numérique ne serait qu’amusement, distraction et temps perdu, volé à des activités plus formatrices (lesquelles ?). Et d’ailleurs, « la pédagogie transmissive » avait du bon, nous dit-on, car les apprentissages du travail collaboratif que le numérique permet, l’entraînement à la pratique des médias et de l’information, ne seraient que des avatars d’un « pédagogisme » criminel qui en réalité transformerait les jeunes en proies consentantes des opulentes entreprises de la Silicon Valley.

Nous avons participé dernièrement aux événements majeurs organisés par le ministère de l’Éducation nationale tels que Les États Généraux du Numérique pour l’Éducation (4-5 novembre 2020) qui ont produit des avancées considérables pour la généralisation des moyens numériques au service d’une éducation active moderne, en phase avec les modalités actuelles de communication, d’information et d’apprentissage. À cet effet, quarante propositions se sont dégagées d’un large débat alimenté par les acteurs de l’E-éducation dont l’An@é est partie prenante[4].

Plus récemment In-Fine (Forum International du numérique pour l’éducation qui s’est déroulé de mars à juin 2021) a mis en évidence les avancées considérables permises par les outils numériques dans le domaine de l’éducation.

L’An@é y a animé une table ronde « Culture numérique et culture scolaire peuvent-elles s’inscrire dans un continuum éducatif ? » qui a permis aux deux intervenantes[5] (Sabrina Caliaros et Anne Cordier) de faire le point sur la réalité des compétences acquises et développées par les jeunes dans les contextes sociaux et scolaires. Toutes deux le confirment : la culture numérique des jeunes est plus riche qu’on ne l’imagine, car ils ne font pas que des jeux, des vidéos rigolotes ou des choses inutiles lorsqu’ils sont connectés ! Ils ne perdent pas leur temps sur les réseaux sociaux, car ils découvrent, s’informent, apprennent, communiquent, se socialisent. Ils ont ainsi développé des stratégies de travail et des compétences nouvelles, notamment dans la solidarité, intégrant par exemple des tutoriels, devenant eux-mêmes tuteurs, youtubeurs et animant des réseaux sociaux. Les jeunes expriment aussi leur sensibilité à de nombreuses causes : égalité Femmes/Hommes, homophobie, écologie… et ils utilisent pour agir la force des réseaux. 

Afin de cerner au plus près la réalité de la culture numérique des jeunes, Anne Cordier répondait aux questions de Xavier de la Porte, le 9 novembre 2020 dans l’émission Le Code a changé[6], sur France Inter. 

En s’inscrivant résolument en faux sur l’affirmation de crétinisation de la jeunesse via le numérique sous prétexte qu’ils ne produisent pas grand-chose, Anne Cordier affirme au contraire que « les jeunes créent de la sociabilité : créer de la sociabilité c’est produire, c’est créer du lien social. On oublie la dimension sociale de l’usage des écrans. On vit en société, on apprend des autres, on partage des connaissances, on s’informe en ligne, on vit dans le monde numérique, parce que c’est le vrai monde. Les deux mondes s’interpénètrent. » Il suffit en effet de parler avec eux pour constater combien ils sont informés de ce qui se passe dans le monde et sans lire la presse imprimée, simplement grâce aux « écrans ».

Toutefois, un vrai sujet d’inquiétude est la rupture entre les jeunes et les adultes qui se profile.

« Les jeunes pensent que les adultes ne sont pas bienveillants et les considèrent comme crétins, passifs, pas engagés. Ils ont l’impression que les adultes les méprisent et pensent que ce qu’ils font sur les réseaux n’est pas intéressant. Ils voudraient juste qu’on les écoute, qu’on s’intéresse à ce qu’ils font (...) On ne cesse de culpabiliser les parents en leur disant qu’ils sont largués, qu’ils démissionnent en ne contrôlant pas le temps d’écran etc. Les parents sont pris dans un double discours qui critique le numérique, et en survalorisant les compétences des jeunes. Les digital natives n’existent pas : ils caricaturent une génération en créant de la rupture entre les générations. Soit les jeunes sont imbéciles, soit ils savent tout faire. » conclut Anne Cordier.

Cette rupture entre jeunes et adultes pourrait s’installer durablement entre l’école et la jeunesse, si les jeunes ont l’impression qu’aucune continuité ou cohérence n’existe entre leur vie sociale, leur vie culturelle dans le monde numérique - qui est bien réel- et leur vie scolaire - dans et hors de l’école.

Voilà bien le pire danger qui guette l’école aujourd’hui : celui d’apparaître aux yeux des jeunes comme un univers artificiel dans lequel ils devraient satisfaire à certains rituels d’un autre âge pour accéder au passeport d’une insertion sociale et professionnelle indispensable. Mais ce faisant, en oubliant la réalité de la culture numérique des jeunes, l’école entrerait bientôt en divorce avec la jeunesse.

Décidément, il devient urgent d’instaurer, via le numérique précisément, un « continuum éducatif » entre l’école et la vie hors de l’école (famille, amis, vie associative etc.) dans lequel la totalité des compétences et apprentissages des jeunes pourrait être valorisée et cultivée en lien avec les ambitions éducatives, et pas seulement scolaires, de l’ensemble des acteurs de l’éducation. Le numérique, vecteur d’activités sociales et culturelles est plus que jamais indispensable à la construction de « l’école d’après » qui invente de nouvelles solutions pour une éducation au service d’une jeunesse porteuse de notre avenir.

Voilà pourquoi il faut raison garder pour ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Il faut défendre le numérique, comme culture, vecteur de créativité, de lien social et d’activité cognitive. Car, ne l’oublions pas, le numérique qui peut générer toutes sortes de désordres, possède en lui-même sa propre solution : Bernard Stiegler[7] n’affirmait-il pas que le numérique est un « Pharmakon » : c’est à dire à la fois un poison et un remède[8] ?

Michel Pérez


[1] Bruce SCHNEIER définit ainsi le « hack » : « Une exploitation intelligente et involontaire d'un système qui : a) subvertit les règles ou les normes de ce système, b) au détriment d'une autre partie de ce système. » et « Quelque chose qu'un système permet, mais qui est involontaire et imprévu par ses concepteurs ».

[2] Article de Gilbert KALLENBORN. 01net.com. bit.ly/35XjEVV

[3] https://www.ssi.gouv.fr/administration/principales-menaces/cybercriminalite/rancongiciel/

[4] https://www.educavox.fr/accueil/reportages/aux-etats-generaux-du-numerique-pour-l-education-echanges-et-interactions-creatives

[5] Sabrina Caliaros, Directrice de région académique du numérique pour l’éducation, dans la région académique Occitanie (Toulouse et Montpellier) et Anne Cordier, Maîtresse de conférences HDR en Sciences de l'Information et de la Communication, Université Rouen Normandie, UMR ESO.

[6] Pour écouter le podcast: https://www.franceinter.fr/emissions/le-code-a-change/sommes-nous-vraiment-en-train-de-fabriquer-des-cretins-digitaux

[7]. STIEGLER Bernard, Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou? Les Liens qui libèrent, Paris: 2016. https://www.youtube.com/watch?v=iYIogeKTzj0

[8]. Sur France Culture, Xavier DE LA PORTE, podcast. https://www.franceculture.fr/emissions/ce-qui-nous-arrive-sur-la-toile/internet-nest-pas-neutre-internet-est-un-pharmakon

Dernière modification le mercredi, 18 août 2021
Pérez Michel

Président national de l'An@é. Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale (spécialiste en langues vivantes). Ancien conseiller Tice du recteur de Bordeaux, auteur de nombreux articles et rapports sur les usages pédagogiques du numérique et sur la place des outils numériques dans la politique éducative.