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Quelle mouche a donc piqué les chercheurs ? Ou plutôt certains chercheurs… Paraît en effet aujourd’hui, 9 octobre, l’annonce, sur une liste de diffusion consacrée aux humanités numériques ainsi que sur le web, d’une journée d’étude, en juin prochain, à l’École des hautes études en sciences sociales. Son thème : « Les dossiers de l’écran : Controverses, paniques morales et usages éducatifs des écrans ». Sic.

Ce titre est d’autant plus désarmant pour moi, et, vous le verrez, plus désespérant, que quelques-uns des chercheurs et chercheuses qui font partie du comité scientifique signataire de l’appel à communication ne me sont pas inconnus. Loin de là. J’ai bu quelques bonnes bouteilles de bordeaux avec l’un d’entre eux et échangé sur une table ronde avec une autre dont j’ai beaucoup apprécié le travail sur la culture numérique des adolescents.

Oui, quelle mouche les a piqués qui les pousse à ainsi succomber au piège des trolls et à évoquer comme une controverse, supposément fertile, la question des écrans — autrement et ailleurs appelés #lézécrans tant, dans la bouche desdits trolls et des journalistes complaisants des médias qui relaient leur délire, le mot est ressassé sans quiconque de sérieux puisse y mettre le moindre sens ? Que s’est-il passé pour que ces chercheurs éclairés soient à ce point imprégnés de ce vocabulaire médiatique pauvre et insignifiant pour qu’ils en viennent, au cas où l’on n’aurait pas compris, à utiliser ce mot deux fois dans le sujet même de cette journée d’étude ?

Synecdoque, quand tu nous tiens

Car, il faut bien le dire et le répéter, en matière de numérique éducatif et de numérique en général — il faut aussi que je revienne sur ces mots —, on se fiche complètement des écrans ! Tout autant que des souris, cartes graphiques, claviers ou autres machins qui ne sont que de vulgaires périphériques d’interface, qui, sans être évidemment complètement neutres, ne présentent que peu d’intérêt dans le cadre d’un travail de recherche sur leurs « usages ».

Vous l’avez compris, sous la plume virtuelle de nos chercheurs qui relaient, répétons-le, le discours indigent des malcomprenants ou des trolls, il ne s’agit rien d’autre que d’une métonymie ou plutôt, en l’occurrence, d’une synecdoque. On supposera donc que nos chercheurs ont voulu, en parlant d’écrans, se préoccuper ainsi de toutes les machines qui en possèdent un, ordinateurs, tablettes, smartphones et, sans doute, la télévision. Le cinéma ? On ne sait pas.

C’est justement là où je ne comprends plus. Il me semblait acquis qu’il n’est guère possible, en matière de recherche, de s’affranchir d’une certaine rigueur scientifique laquelle ne peut naturellement s’accommoder d’une imprécision de vocabulaire. Or ce texte, notamment son premier paragraphe que nous lirons plus loin, est, de ce point de vue, d’un flou éclatant, à commencer, s’il faut le répéter, par cette appellation stupide d’« écran » pour analyser la manière dont l’information numérique transite entre la source et sa destination, manière qui inclut les temps, les actions, les lieux, les formes, les contextes, les distances… les dispositifs enfin, bref de quoi donner du travail à la recherche pour plusieurs décennies.

Est-on obligé, pour avancer, de reprendre les schémas abscons proposés par ceux qui n’y comprennent rien ? Et même si les auteurs de ce texte, gênés, commencent par s’en excuser en écrivant que « L’usage du terme englobant d’écran pose lui-même question et pourra être interrogé. Il charrie en effet un ensemble de présuppositions et de décalages par rapport à des catégories telles que médias, technologies, TIC ou numérique, qui s’appuient sur des approches en psychologie cognitive, mais aussi en ergonomie, design… », pourquoi ne pas s’affranchir alors de ce legs inutile inventé par des démagogues nuisibles en précisant d’emblée quels champs de la recherche questionner ?

Métonymie, quand tu nous tiens

Les prolégomènes sont admirables : « Les usages éducatifs du numérique reposent sur une multitude d’artefacts technologiques ».

De quoi parle-t-on quand on évoque les usages éducatifs du numérique ? On ne sait pas. Sans doute, métonymie aidant, le substantif « numérique » est-il mis là pour des services numériques, des ressources numériques, des outils numériques ? On va supposer, puisqu’on mentionne l’existence d’artefacts, qu’il s’agit bien d’outillage. Mais rien n’est moins sûr car certains de ces outils ont une très faible coloration technologique. Bref, on ne sait pas.

Au-delà de l’existence de cette expression supposément métonymique, évoquer des usages éducatifs du numérique n’a pas le moindre sens. Pour un certain nombre d’acteurs et de chercheurs du domaine, Élie Allouche, Louise Merzeau, Catherine Becchetti-Bizot — relire son rapport sur la forme scolaire, Jean-François Cerisier, Pascal Plantard, le numérique est devenu aujourd’hui un paradigme culturel et sociétal, un fait social global et total, en référence à Marcel Mauss, le paysage de ce nouveau millénaire duquel il est compliqué de s’extraire car il nous imprègne tous, qui nous apporte les repères d’un nouvel humanisme et bouscule les représentations ordinaires. J’adhère à cette vision et ai écrit là-dessus de nombreuses fois depuis des années, à commencer par un article plutôt récent qui fait le point à ce sujet.

Comment pourrait-on avoir un usage éducatif du paysage, de l’air qui nous entoure, du fait social qui nous relie ?

Là encore, l’imprécision du vocabulaire étonne. Il en va de même, dans cette même phrase et dans ce même premier paragraphe, de l’utilisation abusive de ce mot d’« usages » mis à toutes les sauces. Pour qu’on comprenne bien, on nous donne quelques exemples : « Apprendre à rechercher de l’information sur les moteurs de recherche, à communiquer avec ses camarades sur un forum, à analyser des images ou encore créer un blog sont autant de compétences qu’il semble aujourd’hui impératif d’acquérir et qui induisent de se confronter épisodiquement à un écran en classe ». Si j’agrée l’importance de l’acquisition à l’école de ces nouvelles compétences, si je comprends que les sociologues puissent leur donner le nom d’usages si ça leur chante, j’admets difficilement qu’on puisse parler d’autres pratiques observables — je pense à une démarche contributive sur des articles de Wikipédia, une prise de parole en ligne pour confronter son point de vue à celui des autres, des créations d’objets culturels divers, une prise en main d’une ressource pour en coordonner la circulation et l’amélioration, par exemple — quand il s’agit davantage d’engagements, de prises de position, de promesses, de pratiques professionnelles, d’aventures, de désir enfin.

Il n’est pas imaginable que les jeunes qui s’engagent, comme les adultes d’ailleurs, ainsi dans le numérique, au sens donné ci-dessus, soient réduits au rang d’usagers.

Panique morale à tous les étages

Se référant aux travaux déjà anciens de Stanley Cohen, les auteurs de cet appel à communication souhaitent interroger aussi les phénomènes observables de panique morale, que Divina Frau-Meigs reprend à son compte dans son travail sur les paniques médiatiques. Se réfèrent-ils à ce qui se manifeste à l’évidence dans le paysage numérique chez certaines élites intellectuelles, médiatiques ou éducatives, comme le décrit si bien Laure Belot ? Sans doute aussi.

J’agrée en revanche cette proposition. Il convient en effet de se demander comment et pourquoi, aujourd’hui, certaines élites intellectuelles, médiatiques ou éducatives, succombent ainsi à des formes de peur, d’angoisse, de panique morale si contagieuse. Qu’a-t-il bien pu se passer ?

Loin, très loin d’une philosophie des Lumières numériques qui reste à inventer, nos chercheurs sont dans l’incapacité de s’affirmer comme des « honnêtes  hommes » de ce siècle et, en l’occurrence, d’exercer leur raison pour guider les consciences, ce qu’on est en droit d’attendre d’eux. À l’heure ou des médecins de pacotille dangereux et des associations nauséeuses ont tant d’influence qu’ils sont invités sur tous les plateaux des médias, réussissant même l’exploit de venir donner leur avis au Parlement, au lieu de s’atteler à la tâche qui consiste à mobiliser les intelligences collectives et la raison en dénonçant cette fantasmagorie des « écrans », nos chercheurs peu éclairés en l’affaire, cédant les premiers à la panique morale, convoquent des contributions à une réflexion stérile, contribuant ainsi à renforcer l’obscurantisme populiste qui gagne.

Non, les controverses autour de l’« usage des écrans » (sic) ne placent pas les professionnels de l’éducation et les parents dans une situation délicate. Fort heureusement, la grande majorité d’entre eux sont en principe armés pour exercer esprit critique et raison, comme ils savent le faire en beaucoup d’autres circonstances. Professeurs et parents savent ainsi s’affranchir de ces flous volontaires de vocabulaire, élever leur réflexion au-dessus de ce trouble aliénant pour apporter aux jeunes l’accompagnement de proximité et de qualité dont ils ont besoin.

La dispute sur les écrans ne vaut que dans l’esprit torturé de leurs contempteurs. Il n’y a donc pas lieu de s’y attarder ni d’y consacrer une journée d’étude. Ce n’est pas cela qu’on attend de la recherche.

Il y a tellement mieux à faire avec le numérique.

P.-S. À noter la présence incongrue dans la bibliographie — cherchez l’intrus ! — de la référence à un ouvrage titré « Le désastre de l’école numérique. Plaidoyer pour une école sans écrans. ». Il est en effet difficile de trouver plus médiocre, moins fondé scientifiquement et, de manière corollaire, moins démagogique. Je n’ose ni ne souhaite citer ses auteurs tant c’est à vomir.

Michel Guillou @michelguillou

« Loin des Lumières numériques, quand la recherche est en pleine panique morale » in Culture numérique, 10 octobre 2018, https://www.culture-numerique.fr/?p=7734

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Dernière modification le samedi, 13 octobre 2018
Guillou Michel

Naturaliste tombé dans le numérique et l’éducation aux médias... Observateur du numérique éducatif et des médias numériques. Conférencier, consultant.

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