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Cet article fait suite à « Elaborer l’éthique du numérique éducatif : un défi collectif » Des questions de géopolitique, de droit fondamental et de rapport public/privé.

« Le pays de l’internaute » et « le pays du site internet » traitent la question de la protection des mineurs en partant d’une approche géopolitique pour conduire à des interrogations sur la place du droit fondamental.

Les débats de « Elaborer l’éthique du numérique éducatif : un défi collectif » définissent la responsabilité des gouvernants qui détiennent le pouvoir de la décision et la capacité de la faire appliquer.

Ils rappellent que la disparition de services publics nécessite l’attribution de certains domaines tels que des modules numériques d’apprentissage scolaire au secteur de l’économie privée.

 

Ils souhaitent que des recommandations soient faites aux gouvernements pour qu’ils soient attentifs aux pratiques abusives de l’utilisation des données des mineurs.es par toutes entreprises du numérique, en particulier par des Edtech. 

 

Ils mettent en évidence la nécessité de légiférer quand des actions publiques sont privatisées.

 

Ils appuient leur raisonnement sur des indicateurs résultant d’analyses quantitatives souvent à base d’entretiens qualitatifs auprès de représentants du public concerné et sur une approche d’une économie basée sur la concurrence en ignorant le plus souvent la micro économie.

Dans ce contexte, la protection des mineur.e.s traite des apports financiers de la vente de données personnelles obtenues en dehors du consentement des internautes. Quand les entreprises du secteur économique privé  obtiennent ces informations, les gouvernements promeuvent la vigilance et envisagent des sanctions vis à vis des sociétés du numérique qui ne respectent pas la législation qui protège les mineurs.es.

Les mineur.e.s ne participent pas à l’élaboration des pratiques de vigilance. Leur parole individuelle et collective ne peut être confondue avec les  entretiens avec des adultes qui imposent leurs critères et leur choix en fonction d’une méthodologie déterminée. La micro économie souligne l’importance de cette parole du quotidien qui exprime un vécu, comme le soulignent les autres domaines des sciences sociales et humaines

Une conséquence des crises géopolitiques et économiques :

La reconnaissance de la parole des enfants et des adolescent.e.s

Le 19éme et le 20ème siècle furent en Europe le théâtre de crises politiques et économiques. Elles eurent comme conséquences des conflits entre des états et des communautés qui se conclurent par des génocides et la disparition de jeunes  générations. 

Des enseignants et des éducateurs de terrain surent répondre aux vécus difficiles de la jeunesse par des approches pédagogiques et didactiques qui donnèrent la parole aux enfants et aux adolescent.e.s Tantôt, leurs expériences pédagogiques et didactiques furent accompagnées par des psychologues, sociologues, ethnologues et philosophes, tantôt elles inspirèrent la littérature et le cinéma.

La place donnée à la parole de la jeunesse sur son vécu quotidien de la technologie numérique dans l’enseignement et l’éducation serait-elle essentielle ?

La décision d’une élite représentative d’électeurs.trices adultes et les études universitaires et scientifiques sur la mise en danger des mineurs.es par les pratiques des techniques numériques sont un ensemble de connaissances qui ne peut pas se substituer au savoir construit collectivement par les expériences de chaque enfant et chaque adolescent.e. 

Au cours de la scolarité, des temps doivent être prévus pour que les élèves énoncent leur perception des usages qui s’imposent dans leur milieu de vie telles que les fonctions d’une nouvelle technologie.

Des auteurs du 20ème siècle ont tracé ce chemin éducatif qui reconnaît l’importance de la parole des jeunes sur leur environnement quotidien partagé avec les adultes. D’autres ont maintenu et souvent imposé sans débat les connaissances institutionnelles d’un groupe social qui se nome une élite.

Une des orientations de la pédagogie inversée peut actuellement être représentative de cette parole retrouvée de la jeunesse au cours de sa scolarité quand elle donne l’expression du vécu comme un préalable à la recherche documentaire. La restitution de cette parole collective interroge la recherche documentaire et elle donne du sens aux orientations proposées vers les problématiques académiques enseignées.

La difficulté éducative réside dans l’articulation entre le temps de l’énonciation des représentations et pratiques de l’environnement numérique par les jeunes en tant que savoir collectif et celui de la transmission de connaissances académiques qui donne les arguments nécessaires aux générations montantes pour savoir problématiser une question et à en débattre  en démocratie.

Quand ces deux temps se trouvent confondus, une des postures devient dominante, celle des adultes le plus souvent. L’Histoire nous en apprend les conséquences, transformation de l’enseignement en apprentissage et édiction d’une pensée unique. 

La reconnaissance de ces deux temps nécessite donc qu’ils soient distincts ; la confrontation des deux approches rend accessible et compréhensible au public scolaire la « science faite » des disciplines académiques  et « la science entrain de se faire » dont leur parole est un des fondements.

Elle impose de définir au sein d’une institution scolaire les processus que l’adulte peut mettre en place pour libérer la parole et la rendre collectivement partagée. 

Objet, fonction, fonctionnalité, usage.

Les objets produits à partir de la technologie numérique font partie de la société de consommation. Ce fait modifie la place de l’adulte par rapport aux enfants et aux adolescent.es dans les processus scolaires et éducatifs. 

Les enfants scolarisés dès 3 ans et les adolescent.e.s partagent avec les adultes la plupart des objets de la vie quotidienne et en particulier ceux issus de la technologie numérique. Ces objets ont de multiples fonctions : désir de les posséder comme signes d’appartenance à des groupes sociaux, utilisation ciblée de types échanges d’informations, obtention d’informations, acquisition de notoriété ou encore jeux etc. 

Chaque connexion permet que des caractéristiques de l’internaute soient recueillies par le site contacté. L’utilisation de ces informations données volontairement ou involontairement pose le problème de la protection des mineurs.es et de leur environnement dont la parentalité fait partie mais aussi celle des adultes qui se connectent. La connexion pour une fonction attendue est en fait la participation à la fonctionnalité de l’ensemble du système qui a accueilli la première connexion

Ce monde des objets est « produit, maîtrisé, manipulé, inventorié et contrôlé » comme le prévoyait Jean Baudrillard en 1968 (Le système des objets, Gallimard, 1968, p.40)

Il est acquis par les entreprises du numérique grâce à la fonctionnalité du système ; il ne répond pas à une commande, la fonction attendue. Il introduit l’internaute dans un système global, fonctionnalité déterminant des usages sociaux.

Il est vécu par les adultes, les enfants, les adolescents.es  tantôt de façon analogue, tantôt de façon différente; tous et toutes attribuent des représentations souvent communes  à ces usages : mythe d’une nouvelle ère, projection d’une communication mondialisée, dépassement des frontières du quotidien, etc.

Si chacun de ces usages donne la possibilité d’une théorisation descriptive et explicative, elle n’est pas dissociable d’un tout qui représente la complexité vécue au quotidien. 

Ce tout n’est pas simplement représentatif d’un but, par exemple de transmettre des images à des destinataires connus ou inconnus, il représente l’ensemble des possibles qu’offre le système informatique qui fait communiquer entre ses différentes composantes. 

Dans ce contexte, l’usage de l’objet dépasse la simple fonction que les mineurs.es et les adultes lui attribuent au moment de la connexion, il fait partie de la fonctionnalité du système informatique. Cette fonctionnalité explique la vulnérabilité du mineur quand il ou elle, comme la plupart des usagers, se connecte pour une fonction précise, il ou elle se connecte en fait à l’ensemble des fonctions qui font partie de la fonctionnalité du système.

Ce tout est l’expérience de chacun et chacune qui permet des connaissances sur les usages quand ils sont collectivement débattus. 

Ce tout est le préalable nécessaire à l’introduction de notions et de concepts qui permettent la genèse des disciplines d’enseignement, parties de ce tout dont elles sont porteuses. 

Ce tout, dont parle le récit de chacun et de chacune, est partagé par l’ensemble d’une population, il est l’usage de l’objet de série qui se vit comme un modèle sans lequel la vie sociale n’existe pas.

 Quelle place pour l’adulte ?

L’expérience des générations montantes a alors une valeur aussi importante que celle des adultes quand il s’agit de ces objets que la vie sociale rend indispensable. Son expression est la seule voie qui permette de saisir tous les aspects des usages imaginaires et réels. Sans cette précaution éducative, les seuls modèles qui s’imposent sont ceux des adultes.

La difficulté d’inscrire ce temps long de la parole redonnée aux enfants et aux adolescents.es  dans les processus éducatifs et dans les temps scolaires renvoie à deux conceptions de l’éducation depuis le 18ème siècle.

L’une reconnaît à l’enfant sa capacité à faire par lui-même des apprentissages et donc à construire une approche du monde, un savoir sur le monde. Elle réclame un temps long dont la durée dépend de l’âge du public et des évolutions des technologies. 

L’autre envisage que l’enfant n’a pas de savoir et doit être instruit en tout. Le temps de la transmission est bref mais demande un enseignement spécifique pour chaque partie disciplinaire.

La première proposition attribue un rôle premier à une volonté de l’adulte de reconnaître l’expérience des enfants et des adolescents.es. Les connaissances des adultes, validées et instituées, interviennent en second et permettent alors de construire les problématiques des parties de ce tout que représente un monde exprimé. 

La seconde donne toute la responsabilité à l’adulte pour faire acquérir les connaissances qu’il juge nécessaires aux enfants démunis.

La promulgation d’une loi sur la protection des données des mineur.e.s est-elle suffisante quand l’éducateur ignore les fonctions attribuées par les mineur.e.s à l’objet connecté ?

Cette vigilance exercée par les gouvernements vise à éviter le détournement des informations fournies inconsciemment par les mineurs.es aux entreprises du numérique dans des domaines tels que la « communication politique » ou « la  publicité commerciale ».

Elle  demeure inefficace si elle ne se fonde pas sur la participation active du public scolarisé dès 3 ans ; leurs perceptions et leurs usages leur permettent de découvrir ensemble  les fonctions de ces objets  de la société de consommation qui développe des marchés  en plus des objectifs de l’offre attendue. 

Montrer la nécessité de l’expression de ces mineurs.es est comprendre que ces objets ont un statut d’usage social, de fonctionnalité partagée avec les adultes. La protection des données personnelles en est un des aspects puisque l’internaute est concerné, quel que soit son âge. 

Dans les rapports sociaux entre les générations, l’intrusion de la fonctionnalité des systèmes numériques dans la vie quotidienne établit une expérience commune, une dépendance à un système technologique au service d’une demande économique et politique.

Dans ce contexte situationnel particulier, les jeunes, dès leur immersion dans le monde des objets connectés, et les adultes partagent des expériences communes. 

Ce partage existe quand l’adulte donne une priorité à la restitution des discours des enfants et des adolescents.es avant de proposer ses propres analyses de la fonctionnalité de ce système basé sur des connexions énoncées ou cachées.  

Avant de partager, la place de l’adulte est dans sa capacité à taire ses connaissances et ses interrogations qui sont perçues comme des injonctions par les jeunes. Elle est celle d’une écoute des échanges collectifs des jeunes et d’une aide pour que chacun et chacune expriment leurs multiples usages qui forment un canevas représentatif des fonctions attendues. La mise en commun de ces canevas construit progressivement leur représentation de la fonctionnalité de toutes leurs connexions.

 

Si telle est la finalité de ce temps éducatif, l’adulte agent de ce passage de l’acte à la parole par les enfants et les adolescent.e.s prend en compte la complexité créée par l’immersion dans un environnement social où la connexion se substitue à la présence physique à la fois de la commande et d’un interlocuteur.

 

En ce début de 21ème siècle, un choix économique conforté par la décision gouvernementale exclut tout citoyen qui ne peut assurer la maîtrise de ce système technologique et de ses évolutions tant techniques que décisionnelles.

 

La finalité éducative n’est-elle pas de permettre que les générations montantes deviennent les acteurs de cet environnement pour qu’elles sachent faire de ces objets des biens culturels et qu’elles évitent d’accepter la servitude volontaire de la fonctionnalité d’un système technologique?

 

La volonté affichée de protéger les mineurs dans cet environnement social et économique devient productive et pragmatique quand la finalité éducative, le contenu des actions et les rôles des acteurs sont définis. Les prochains articles tenteront d’expliciter ces domaines en les situant dans le temps scolaire.

Alain Jeannel   

Note : 

Le travail collectif avec les collègues de l’Association nationale des @cteurs de l’école, de l’Institut Pédagogique Nationale devenu Réseau Canopé, du laboratoire Innovation Pédagogique et Politique Locale, de l’Initiation à la Communication Audio-Visuelle, de la Radio Télévision Scolaire est à l’origine de ce texte

Dernière modification le mardi, 10 janvier 2023
Jeannel Alain

Professeur honoraire de l'Université de Bordeaux. Producteur-réalisateur. Chercheur associé au Centre Régional Associé au Céreq intégré au Centre Emile Durkheim. Membre du Conseil d’Administration de l’An@é.