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André Giordan et Jérôme Saltet - Résumé des chroniques précédentes - L’école est très malade. Pas besoin d’être un grand médecin pour poser ce diagnostic ! Dans ce grand corps malade, l’organe le plus mal en point, c’est le collège. Que faire ? Cessons de nous lamenter, les solutions existent[1]. Mais d’abord, il faut tordre le coup à un certain nombre de tabous. Le tabou du programme, essentiellement disciplinaire et fondé sur l’image du savoir au XIXème siècle n’est pas le seul… Tabou de l’emploi du temps, tabou du fonctionnement en classe, une heure, un prof, une discipline, etc…

A quoi servent ces centaines d’heures de cours ?

Il ne suffit pas de faire le programme ou d’appliquer les consignes officielles. Encore faut-il que l’enseignement apporte des connaissances ou des compétences aux élèves… L’habitude est à l’évaluation depuis la popularisation des épreuves PISA. Ces bilans donnent souvent une image instantanée des apprentissages des élèves. Il est important parallèlement de faire des suivis d’élèves sur des contenus précis : l’accord du participe passé, les fractions ou la carte de France.

Prenons un savoir supposé plus simple, l’exemple de la « digestion », un savoir largement enseigné et que l’on rencontre aux programmes de sciences, à tous les niveaux, de la maternelle au collège… et ensuite au lycée[2]. A l’école maternelle (colonne de gauche) avant tout enseignement, on peut noter de nombreuses erreurs concernant la place et la succession des organes, ainsi que l’existence très fréquente d’un double cheminement pour les aliments solides et pour les liquides. Cela semble tout à fait normal, puisqu’aucune étude préalable n’a été réalisée et les enfants sont très jeunes.

Toutefois les investigations effectuées sur des élèves plus âgés indiquent la persistance des mêmes types d’incompréhensions, comme le montrent les schémas qui suivent. Pourtant ces évaluations ont été effectuées chaque fois après un « bon » enseignement classique[3].

 8 ans 12 ans 16 ans 25 ans

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Persistance de types de difficultés au cours de la scolarité, malgré 1,2,3,4 cours sur un même sujet : la digestion

 Ligne 1 : tout est affaire d’estomac

Ligne 2 : la nourriture suit un trajet de haut en bas et fournit l’énergie au corps

 Ligne 3. Existence de deux tuyaux, un pour les aliments solide,

l’autre pour les liquides

Les mêmes difficultés rencontrées à l’école maternelle sont restées intactes jusqu’à l’université. On ne peut manquer de se poser la question : à quoi ont servi toutes ces heures d’enseignement ?.. Quel est le bénéfice de tout ce temps passé en cours, ces savoirs mémorisés pour le contrôle ? Et tout cet argent dépensé ? Cela d’autant plus ennuyeux que l’on trouve des résultats équivalents en physique ou en mathématiques.

La perte du désir d’apprendre

Pourtant le plus dramatique n’est pas là. Non seulement les élèves n’ont pas acquis une culture solide, mais ils ont perdu le goût pour leurs études. Quand on leur demande, les élèves ne manquent pas de signaler la profondeur de leur dégoût. Ainsi, très jeunes, ils détestent la grammaire, l’orthographe, la poésie, les dates en histoire et surtout les mathématiques. Les sciences, qui il y a 30 ans étaient considérées comme une matière « très intéressante » subissent le même sort.

Au lycée, une sourde colère gronde ; l’enseignement est jugé « trop obscur » : c’est un « savoir coupé du réel » et qui n’introduit pas aux « modes de pensée pour affronter le monde de demain ». « On n’y apprend pas les repères pour notre époque ». Le nombre d’étudiants dans les branches scientifiques par exemple est partout en diminution. La physique devient la branche la plus sinistrée : en Allemagne, on constate une diminution de moitié des inscriptions dans cette branche en 10 ans. En France, on a constaté une perte d’étudiants de moins 12% chaque année. En Grande-Bretagne, la situation devient franchement alarmante et le renouvellement des chercheurs n’est plus assuré.

L’enseignement des sciences tel qu’il est pratiqué décourage la plupart des jeunes. Nombre d’heures de cours sont jugées comme « rébarbatives », voire « imbuvables »… Les élèves disent y apprendre « des formules toutes faites » au détriment d’une réflexion personnelle. Ils y accumulent des « sommes de détails », mais… sans « rien comprendre ».

Le jeune perd goût pour l’école parce qu’il ne comprend pas pourquoi on lui enseigne telle ou telle discipline. Il ne comprend pas plus certains types d’activités : 80 % des élèves n’aiment pas mémoriser des textes s’ils n’en voient pas l’usage. 70% « ont les boules » de faire les exercices répétitifs des mathématiques, 60 % n’aiment pas étudier des sujets trop éloignés dans le temps ou l’espace de leur mode de vie. Tous réclament plus de place pour leurs questions, leurs préoccupations.

Parallèlement, cette perte de goût conduit à la disparition de la curiosité et de l’envie d’apprendre et de chercher. Plus rien ne fait sens pour eux… Tout n’est pas dû à l’école. Les medias, la société de consommation y contribuent grandement. Le collège, le lycée malheureusement ne peuvent ramer à leur encontre, à cause d’une pédagogie trop frontale, plutôt normative. Celle-ci privilégie une explication de détails, non situés.

La primauté de la transmission ex cathedra laisse peu de place au « faire ».

L’investigation, le questionnement personnel, l’essai, le tâtonnement et le droit à l’erreur des élèves sont rarement pris en compte.

Trop tôt, trop fréquemment on fait passer des épreuves, on note.

Les évaluations obligatoires et répétitives ne font qu’accentuer les différences entre bons et mauvais élèves. Elles ont une incidence directe sur le processus de dévalorisation de l’enfant.

(suite à la prochaine chronique)

* André Giordan est le fondateur et directeur du Laboratoire de Didactique et Épistémologie des Sciences de Genève. Ancien instituteur, professeur de collège, animateur de banlieue, il est l’auteur et le coordonnateur de nombreuses innovations (http://www.ldes.unige.ch).

Jérôme Saltet est co-fondateur et directeur associé du groupe Play Bac (Les Incollables, Mon Quotidien). Il anime le blog www.changerlecole.com

Tous deux travaillent ensemble depuis six ans sur un projet de collège (Changer le collège c’est possible ! Coédition Playbac Editions & Oh ! Editions, 2010) et ont déjà publié ensemble deux ouvrages sur « apprendre à apprendre » (Librio 2007, Coach College, Play Bac 2006).



[1]Jérôme Saltet et André Giordan,Changer le collège c’est possible ! Coédition Playbac Editions & Oh ! Editions - 216 pages

[2]Au LDES, nous avons évalué l’enseignement de ce concept pendant 20 ans. Un de nos collaborateurs a recueilli plus de 5 000 schémas sur la digestion.

[3]Une même question leur a été posée, comme point de départ : « Tu manges. En te servant d’un dessin, essaie d’expliquer où vont et que deviennent une pomme et un jus de pomme quand ils sont entrés dans ton corps ».

Dernière modification le mercredi, 30 novembre 2016
Giordan André

André Giordan est le fondateur et directeur du Laboratoire de Didactique et Épistémologie des Sciences de Genève. Ancien instituteur, professeur de collège, animateur de banlieue, il  est l’auteur d’un nouveau modèle de l’apprendre (modèle d’apprentissage allostérique) et l’initiateur de nombreuses innovations scolaires, muséologiques et médiatiques. 

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