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La finalité de l’éducation c’est de développer les compétences humaines. Ces compétences expriment des potentiels personnels déployés dans une ou plusieurs communautés d’exercice selon leur culture propre. Les compétences personnelles, expressions d’une vocation concourent aux compétences collectives et à la vocation culturelle des communautés orientées selon le Sens du bien commun qui leur est propre. On peut le voir autrement par défaut de discernement et aussi par déviances humainement dommageables.
 
-* Sens de la notion de compétences
-* Consistance d’une compétence
-* La hiérarchie des niveaux de compétences
-* L’exercice hiérarchisé des compétences humaines
-* Compétences collectives, démocratie et gouvernance
-* Compétences communautaires et vocation culturelle
-* Compétences et vocations personnelles
 
 
La notion de compétences
 
La notion de compétence est à la fois d’un usage ordinaire dans le monde du travail mais aussi d’un usage polémique dans le monde de l’éducation et universitaire. Dans ce dernier cas s’opposent une posture traditionnelle qui ne veut connaitre que des contenus comme accès à une émancipation à une autre tendance qui se généralise et qui considère que l’autonomisation (des hommes et des groupes humains) en est la voie qui passe alors par le développement de compétences humaines. Il y a bien aussi dans ce domaine de l’éducation une logique utilitaire qui voudrait que sachant quelles sont les compétences requises à terme par l’économie il suffirait de les objectiver pour construire rationnellement les programmes adéquats. Le monde s’étant mis en mouvement d’innovations rapides, il rend caduc cette prédictibilité et ses « gestions prévisionnelles ».
 
 
Il y a encore des usages administratifs avec par exemple « les compétences des territoires » qui ne sont que des domaines d’intervention attribués par le législateur (national), des prérogatives ou des privilèges faisant fi de l’unité et la cohérence nécessaire des situations réelles. D’autres usages sont ceux d’un gestion administrative de « critères de compétences » en définitive purement formels, et destinés à administrer quelque questionnaire dit d’évaluation.
 
 
Peut-être aussi que le sentiment d’impuissance, venant avec les crises et la mutation de civilisation en cours, en fait appel à un souci de compétences qui échappent à l’analyse. Peut être aussi que les compétences pour la vie, conférées par quelque succès scolaire appartiennent à un monde qui disparait ou qui n’a plus la stabilité d’antan (supposée).
 
 
En tout cas on peut relever l’importance grandissante de cette question avec le foisonnement des interprétations qui ajoute sa part de confusions. Cela justifie donc d’essayer d’y voir plus clair et d’utiliser ici les moyens de discernement de l’Humanisme Méthodologique avec des méthodes d’intelligence symboliques qui en découlent.
 
 
On procèdera en deux temps :
 
D’abord une analyse des Sens de la notion de compétence au moyen d’une « carte générale de cohérences » qui montrera le lien entre les interprétations et des conceptions implicites associées.
 
 
Ensuite, ayant choisi un Sens, une position et l’interprétation associée on explorera la consistance de la notion de compétence au singulier et au pluriel à l’aide d’un outil « le cohérenciel » qui décrit les structures de l’expérience humaine. Il permettra aussi de caractériser des niveaux de compétences et de leur développement ainsi que des étapes de l’exercice de compétences.
 
 
Ce travail ne reste qu’une ébauche de ce que pourrait être une recherche plus approfondie avec les mêmes outils ou avec d’autres. Il montre simplement ce que l’on peut faire pour d’autres notions mais aussi des situations ou des projets. De nombreux exemples figurent sur le site du journal permanent de l’Humanisme Méthodologique dont la plupart des analyses et des propositions relèvent de ces méthodes et des fondements théoriques sous-jacents.
 
 
Sens de la notion de compétences
 
 
Il semble bien que ce qu’on appelle compétence soit un jugement de pertinence opérationnelle. Cependant, selon le Sens des conceptions de l’opérationnel, le jugement de pertinence n’est pas le même. Les mots nous parlent mais le Sens est en nous. Compétence, dérivé étymologiquement de cum-petere associe l’atteinte d’un but ( l’opérationnel ) avec le rapport avec cet enjeu (le jugement de pertinence).
 
Une double dialectique balise le champ des Sens ou logiques en jeu.
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Potentiel ou conformité
 
S’opposent d‘abord la compétence comme potentiel et la compétence comme conformité.
 
Comme potentiel la compétence est justement le potentiel de réalisation, de réussite que l’on estime chez quelqu’un. Ce potentiel peut être reconnu par des pairs qui en jugent et s’y fient. C’est une question de confiance en celui que l’on estime compétent et c’est alors que l’on peut lui confier le soin d’assurer la réalisation d’un enjeu. La compétence est estimée et constitue l’estime portée à quelqu’un. Estime de soi où même estime d’une communauté disent la compétence. Elle reste jugée dans un champ culturel et d’enjeux par la reconnaissance des pairs.
 
 
Comme conformité la compétence est le résultat d’un examen. L’identification à des critères de conformité impersonnels selon une norme, un modèle, des règles qui définissent une fonction. On reconnaitra là cette pratique qui consiste à établir des critères objectifs de compétence selon un certain type de procédure dont l’application est identifiée à l’opérationalité. On examine ensuite au travers d’un examen objectif la conformité formelle c’est-à-dire la reproduction du modèle. Est compétent celui qui a passé l’examen de conformité avec succès. Sa compétence est sa conformité jugée selon le protocole d’examen en fonction des critères normatifs établis au préalable. Cette compétence constitue alors une identité qui lui confère une place, une fonction.
 
 
Niveau de développement humain ou tâche à exécuter.
 
Comme niveau de développement la compétence est aussi un niveau de connaissance et d‘expérience, niveau de conscience, évalués selon une échelle de valeurs. Ils ne sont pas là considérés comme valeur en soi mais par rapport à des enjeux et leurs valeurs de référence. Il n’y a, là aussi, de compétence, que relative aux valeurs en jeu. Ainsi les compétences sont elles qualifiées, de façon différenciées, selon les enjeux mais aussi hiérachisées selon les niveaux. On voit ici le lien entre compétences et qualifications y compris pour leurs niveaux respectifs s’agissant du développement de qualités humaines impliquées dans les enjeux en questions. On comprendra que, faute d’échelle de valeurs universelles, ce sont des échelles de valeurs culturelles qui vont servir à qualifier et évaluer les compétences. On peut considérer qu’elles sont le fruit d‘un développement qui peut s’appeler formation, éducation, apprentissage et autres, justement évalués. 
 
 
A l’inverse la compétence se réduit à la tâche à exécuter, à la production d’un résultat à un « faire » à assurer. La compétence est déterminée par une épreuve éliminatoire, une sélection au cours d’une épreuve de validation qui permet de garantir la reproduction et la répétition des dispositions efficaces. Le nom de la compétence est celui de la tâche à exécuter. L’homme est réduit à cette action nécessaire dont les gestes sont comme programmés par l’entrainement réflexe. Qu’elle soit intellectuelle ou manuelle la compétence identifiée à la tâche fait l’objet d’une épreuve de sélection, naturelle ou non selon les seuls critères d’efficacité. Pour la caricature l’organisation scientifique du travail repose sur cette conception réductrice des compétences et pour d’autres cela constitue le repoussoir de la notion de compétences assimilée à une sélection esclavagiste.
 
 Les pôles de cette boussole de Sens étant repérés on va examiner quatre autres Sens intéressants pour en reconnaitre des spécificités familières.
 
 
La compétence puissance
 
On attribue à une personne une puissance agissante, puissance d’emprise sur la réalité qui fait qu’il peut arriver à ses fins et résoudre tel ou tel problème. Cette compétence là n’a pas à dévoiler ses moyens, aussi bien magiques ou initiatiques, mais seulement faire démonstration de sa puissance. Ici pas de qualifications développées, pas d’objectivation des critères. C’est le plus fort qui gagne. C’est comme cela que l’on choisi les compétences.
 
 
La compétence adaptée
 
La compétence c’est l’adéquation à un poste dans un système. Etre compétent pour ce poste c’est être en mesure d’adopter le fonctionnement préétabli pour une tâche donnée.
La description de poste est celle des compétences à sélectionner. Plus on détaille le poste et les tâches mieux on est en mesure de sélectionner les compétences grâce à un filtre idoine. Après la machine qui a figuré la compétence idéale, le robot, l’ordinateur, c’est l’éco-système qui détermine les critères de la compétence adaptée.
 
 
La compétence académique
 
La compétence c’est le titre obtenu conformément à une norme de compétence et à une évaluation du niveau de compétence atteint. On voit bien qu’elle conjoint deux normes, celle qui définit les critères de compétence requis et celle qui définit les critères de compétence acquis. Simple, logique, rationnel. Le seul problème c’est que les deux normes ne sont pas toujours cohérentes. Par exemple la première reposera sur un modèle social d’actualité et la seconde sur des conventions éducatives anciennes. Ou encore la première, déjà en retard sur le mouvement du monde, peut définir des critères déjà obsolètes. La seconde hésite entre différentes traditions ou se voue à des conceptions avancées produisant des modèles éducatifs incohérents. C’est le besoin de formaliser à l’avance les besoins et les productions de compétences qui en fait la rationalité et maintenant la source des incohérences.
 
 
La compétence humaine
 
La compétence est celle des hommes avant d’être affectée aux choses. Il s’agit d’un potentiel personnel mais cultivé au travers d’un processus éducatif de développement. La compétence personnelle ne s’exerce cependant que dans un rapport à une situation humaine et ses enjeux. Dans telle situation ou tel type de situation la compétence d’une personne s’exerce en rapport avec ses enjeux. Il s‘agit donc aussi d’une certaine maîtrise exercée dont l’objet est la situation, le sujet la personne compétente et les enjeux le projet. La compétence a une dimension objective, une dimension subjective et une dimension « projective ». Ce sont toutes les situations humaines qui sont susceptibles de la culture et l’exercice de compétences humaines sans que celles-ci y soient réductibles. Ainsi par exemple des compétences professionnelles ne se réduisent pas à un protocole ou une procédure mais au traitement de certaines situations où exercer une compétence toujours personnelle et singulière. Aux machines et automatismes de traiter des opérations programmées. Aux puissants de résoudre magiquement les problèmes, aux titrés attitrés de fonctionner dans des cadres normatifs préétablis
 
 
Consistance d’une compétence.
 
Une compétence, dans le Sens de compétence humaine, dispose d’une dimension objective, subjective et projective mais aussi d’autres composantes. Pour en faire l’analyse nous allons utiliser le cohérenciel, à la fois structure de l’expérience humaine, des situations humaines, de la maîtrise humaines des situations.
 
On envisagera d’abord les trois dimensions structurantes et ensuite les trois composantes qui en font la consistance.
 
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La dimension objective.
 
C’est ce à quoi se rapporte la compétence, son objet et la situation où le situer. Il s’agit de s’y concentrer, d’y fixer son attention, de le distinguer clairement dans son contexte. L’acuité de cette attention, sa pertinence est une première dimension. L’inattention, la dispersion, la distraction en sont les contraires. Cette concentration sur son objet se cultive à la fois dans sa distinction rigoureuse mais aussi dans l’objectivation qui sépare le sujet de l’objet et par exemple des affects ou des projections imaginaires. Cette objectivité là est une discipline du sujet, pas son éviction.
 
 
La dimension subjective.
 
C’est l’intention de l’acte, de l’opération que l’on pourrait appeler sa finalité humaine, son sens. Il n’y a pas d’attention sans une intention qui la détermine comme dimension de l’acte. La maîtrise de cette dimension ou détermination relève à la fois du discernement et de la volonté. Dans la maîtrise des situations cette dimension de détermination personnelle est celle aussi qui consiste à se déterminer en même temps que de déterminer l’orientation, la direction de l’attention et de l’action. On comprend que cette dimension de toute compétence réclame une maturité, une autonomie suffisante. Sinon il faudra recourir à des palliatifs ou plutôt à des personnes qui ont la compétence nécessaire. On devine que les compétences vont devoir s’allier pour une maîtrise entière de bien des situations.
 
 
La dimension projective.
 
C’est le déroulement et le développement de l’action, l’enchainement rationnel des choses et des actes selon une vue d’ensemble qui se projette en avant dans le futur. La maîtrise de cette dimension suppose à la fois celle d’une attention aux éléments en jeu et aussi une orientation de la perspective. Sans la première la projection reste irrationnelle comme ce que l’on appelle tirer des plans sur la comète ou sans fondements. Sans une orientation de la perspective c’est une divagation irrationnelle qui se déploie ou pas de projection du tout. Cette maîtrise de la raison ne va pas de soi et réclame l’alliance des deux autres dimensions même si elle doit faire appel à des tiers pour cela. 
 
 
La composante affective et relationnelle.
 
Il s’agit d’apprécier les effets ressentis des relations avec les autres et avec les choses en situation. Cette appréciation peut être dominée par des réactions émotionnelles contagieuses ou compulsives. C’est ce qui fait les opinions où se confondent opinion personnelle et opinion publique ou collective par exemple. Cette composante de la compétence humaine se cultive sur un fond de confusion, de passions et de pathos pour qu’en vienne à se distinguer d’abord sujet et objet dans une expérience différentiée. De ce fait cette composante de l’expérience humaine joue comme handicap de compétence avant d’en venir, grâce à un travail de maturation important, un vecteur de discernement relationnel. Le déni de la dimension subjective, correspondant souvent à des positions objectivistes, s’accompagne d’une carence de cette composante des compétences humaines. Inversement le déni de la composante objective et des séparations qu’elle réclame conduit à des carences d’un autre ordre de cette même composante que l’on peut appeler passionnelle ou encore fantasmatique sinon délirante. Ces deux types de carences sont pourtant très répandus faute d’une culture de la compétence humaine associée à celle d’une éducation et d’une civilisation humaine.
 
 
La composante factuelle.
 
Cette composante qui apparaitra plus évidente est celle du faire, la maîtrise des faits, relative bien sûr. La compétence humaine est intervention humaine dans les faits pour y assurer transformations, productions, créations, opérations. On y associera facilement l’idée de savoir faire mais qui est d‘abord un potentiel cultivé applicable à une situation sur le plan de ses faits. Si elle est spécialisée, rapportée à un faire particulier la compétence est comme présente en l’homme même en absence de son exercice. En outre elle s’exerce dans des situations qui tout en pouvant être similaires sont toujours singulières et même dans des situations nouvelles. Le schéma de la répétition mécanique de gestes dans des conditions fixes grâce à quelque conditionnement et réflexe conditionné n’est pas de cette conception des compétences humaines. Même si elle apparait possible, la robotisation de l’homme n’est pas simplement de cet ordre il y faut aussi l’aliénation des dimensions de l’expérience et de la compétence humaine. Il faut donc rechercher ce qui en l’homme peut être cultivé, faire l’objet d’apprentissages et se trouvera disponible comme compétence particulière.
 
 
La composante intellectuelle.
 
Cette composante a été posée souvent comme indépassable et l’aboutissement du développement humain. Cependant, on n’oubliera pas cette réduction réflexive sans créativité qui consiste à enregistrer et reproduire des modèles formels. Elle domine encore tant de systèmes éducatifs. La composante intellectuelle n’est pas dissociable des autres. Elle se comprend comme une capacité de représentation mentale dans l’expérience. Mais cette représentation peut être filtrée par une grille de lecture sans le regard singulier d’une compétence de pensée. Penser c’est exercer une certaine maîtrise des situations par la réalisation d’une représentation qui en témoigne. On peut aussi dire que c’est l’expression d’une conscience humaine mais aussi que c’est une vision de la réalité comme si cette vision appartenait à la réalité mais pas à l’homme qui la pense. Bien sûr cette pensée des choses dans l’expérience peut se nourrir de modèles mais comme médiations, facilitatrices d’un regard propre. La raison permet aussi de construire des édifices mentaux et d’y intégrer la temporalité et ainsi mettre la réalité de l’expérience en projet au-delà même du présent ou en-deçà. La compétence intellectuelle n’est pas réduite à des constructions mentales rigides et intègre aussi l’imagination en tant justement que médiation de la pensée et de ses expressions dans de multiples langages. Dans notre civilisation le champ intellectuel est immense, hypertrophié par l’abus réflexif avec son idéologie du savoir et souvent carencé en termes de pensée créatrice.
 
 
La composante symbolique.
 
Il faut définir le terme compte tenu de ses réductions réflexives fréquentes. Le symbolique dans l’expérience humaine est lié à la compréhension des choses et des situations comme expressions du Sens, partagé entre les hommes. Le Sens est l’essentiel, l’expérience en est la réalisation et aussi la médiation révélatrice. La maîtrise du Sens et de la dimension symbolique des situations est celle des responsabilités de Sens. Diriger c’est donner le Sens par exemple et le faire partager dans une même compréhension des situations communes, le mobiliser dans un même projet un même développement, et le signifier au travers de valeurs qui justifient l’engagement en situation dans les affaires humaines.
 
 
Cette composante de la compétence dépasse et intègre toutes les autres. Elle réclame une autonomie qui se manifeste par un discernement des Sens possibles, une détermination personnelle, un engagement collectif dans une communauté qualifiée par son Sens du bien commun. Cette dimension de la compétence humaine nécessite une liberté responsable, une autonomie bien loin des images immatures d’indépendance mais qui passe aussi par une individuation indispensable. Le terme d’empowerment est souvent utilisé pour qualifier cette composante de la compétence humaine ou au moins sa visée dite aussi autonomisation ou « capacitation » par certains auteurs.
 
C’est bien une nouvelle perspective pour le développement et l’accomplissement des compétences humaines, dont la consistance reste trop souvent méconnue et ignorée.
 
Roger NIFLE
Nifle Roger

69 ans chercheur indépendant.

Fondateur de l’Humanisme Méthodologique

Auteur du livre "Le Sens du bien commun" éditions du Temps Présent. Travaille sur la prospective d’une mutation, sur les plans politique, économique, éducatif, celui de la gouvernance communautaire, du développement approprié etc. sous l’angle d’un humanisme radical à contre courant des anti-humanismes contemporains.

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