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Avant d’être une donnée économique qui plonge chacun dans les affres d’une concurrence universalisée des biens et des personnes, la « mondialisation » est d’abord celle des idées et des cultures scolaires. Et notre occident moderne trouve alors dans les grandes spiritualités asiatiques, pour qui veut bien s’y plonger, de profondes résonnances de ses problèmes et questions, de fructueux prolongements de ses interrogations actuelles. 

Car ces pédagogues de l’Asie, qui nous parlent depuis des époques révolues, qui s’étendent du 6ème avant J.C. jusqu’au milieu du XXème siècle, et dont l’extension dans l’espace recouvre les vastes territoires de l’Inde et de la Chine, éclairent remarquablement notre présent éducatif.

Ces pays émergeants manifestent en effet, par ce précieux rappel historique, que leur influence actuelle et future dans le concert des nations repose sur de solides assises doctrinales et éducatives. On a plaisir à retrouver, dans de nombreux préceptes antiques ou plus modernes de cette Asie métaphysique, ce qui constitue les bases de nos approches occidentales. La convergence des cultures s’affirme ainsi à travers de précieux consensus comme autant de diagnostics partagés sur un certain malaise éducatif dont les « fondamentaux » traversent les âges.

Confucius exprime par exemple avec force l’exigence d’un élève qui doit « s’épanouir » en apprenant, être au centre du système éducatif : « les maîtres actuels (nous sommes au 6ème siècle avant JC…) se bornent à rabâcher : ils importunent leurs élèves par leurs innombrables questions, ils ne se soucient pas de découvrir les dispositions naturelles de leurs élèves, si bien que ceux-ci ne s’intéressent guère à leurs études et les maîtres ne font rien pour développer leurs aptitudes. Donc leur enseignement est faux, et les résultats qu’ils en attendent sont tout aussi faux ».

Déjà, à l’image de la maïeutique socratique qui s’accomplit presque à la même période, il s’agit d’éveiller l’élève à des ressources et à des capacités dont il est porteur, de le rendre acteur et actif dans un processus d’éducation qui s’apparente à un éveil, à un « accouchement » de ses vertus propres et profondes. Contre le modèle d’une éducation par pure transmission, par translation d’un esprit savant à un esprit ignorant, il convient au contraire de susciter l’autonomie de celui qu’il importe avant tout « d’élever » à une humanité authentique.

C’est alors un appel à l’incarnation des pratiques pédagogiques, à la vivification des approches éducatives, qu’il s’agit de lancer. Il vibre d’une intensité toute particulière dans la pensée de Rabindranath Tagore : « que l’éducation ne devienne pas chose irréelle, lourde et abstraite n’affectant les élèves que durant quelques heures de classe(…). Le facteur le plus important de l’éducation est constitué par une atmosphère d’activité créatrice, dans laquelle l’exploration intellectuelle peut se donner libre cours (…). L’éducation n’est saine et naturelle que lorsqu’elle est le fruit d’une connaissance vivante et progressive. »

La critique qui est unanimement adressée à une éducation trop professorale, trop oublieuse de la relation si précieuse et si particulière qui se construit entre l’élève et le maître, vaut incontestablement encore aujourd’hui.

A l’ère d’une massification des publics scolaires, qui dépersonnalise de plus en plus les pratiques éducatives en une standardisation des approches qui violente l’individualité des élèves, ces messages et ces images imposent encore leur inaltérable sagesse : « ce que nous appelons aujourd’hui une école dans ce pays est en réalité une usine, et les maîtres en font partie. A dix heures et demie du matin, l’usine ouvre au son d’une cloche, puis à mesure que les maîtres se mettent à parler, les machines se mettent en marche. Les maîtres se taisent à quatre heures de l’après-midi quand l’usine ferme et les élèves rentrent chez eux remportant quelques pages de savoir manufacturé. Plus tard, ce savoir est éprouvé par des examens et étiqueté. »(Tagore)

Au-delà du constat qui s’impose ailleurs autant qu’ici, aujourd’hui plus qu’hier, d’une approche personnalisée des élèves, il convient à travers ces échos d’époques aux mœurs éducatives non révolues et aux difficultés non résolues, de rappeler que l’enseignement est d’abord une question de posture, une exigence éthique. Car tout éducateur ne doit pas oublier que la chose essentielle pour être pédagogue est de se faire soi-même semblable à un élève : « cultivez en vous-même l’esprit de l’éternel enfant si vous devez aborder la mission d’élever les enfants des autres » (Tagore).

L’art de la pédagogie est d’abord un art du décentrement, de l’oubli de soi pour mieux se remplir des autres et leur permettre d’atteindre la plénitude transitoire d’un savoir en devenir. L’autre est ainsi un pont entre soi-même et soi-même. Et René Char l’affirme très poétiquement depuis notre modernité occidentale : « les enfants et les génies savent très bien qu’il n’y a pas de pont : c’est seulement l’eau qui se laisse traverser ».

Dernière modification le mercredi, 11 février 2015
Torres Jean Christophe

Proviseur à Addis Abeba dans un lycée franco-éthiopien MLF conventionné avec l'AEFE. Agrégé de philosophie, auteur de plusieurs essais dans les domaines de la philosophie morale et politique, de la pédagogie et de la gestion éducative.

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